Critiques de notre temps

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Libra - La question n'est pas de savoir s'il va s'effondrer mais quand il s'effondrera (suite)

Saint-Denis de La Réunion, mercredi 26 juin 2019

 

Je vais donc désormais pouvoir en revenir à l'objet même de ma réflexion, à savoir expliciter les probables raisons du futur effondrement (à venir) du Libra de Facebook. Le Libra n'est pas encore créé ; il devrait être créé en cours d'année 2020. Pour une présentation de cette cryptomonnaie, voir mon précédent article.

 

https://www.zinfos974.com/Libra-La-question-n-est-pas-de-savoir-s-il-va-s-effondrer-mais-quand-il-s-effondrera_a141798.html

https://saucrates.blog4ever.com/libra-la-question-n-est-pas-de-savoir-s-il-va-s-effondrer-mais-quand-il-s-effondrera

 

Je m'étais arrêté aux raisons expliquant les alertes et la vigilance des autorités monétaires et politiques à l'égard d'un projet encore hypothétique, tournant autour des impératifs en matière de LAB-FT et de KYC et de la taille potentielle de la communauté des utilisateurs de cette monnaie lorsqu'elle serait créée. Au delà des principes et des explications, je pense que ce projet est particulierement bancal parce qu'il veut faire croire qu'on se trouve face à un projet totalement novateur alors qu'il ne s'agit au fond que de la création d'un simple moyen de paiement présenté comme une cryptomonnaie. Il ne s'agit que d'une opération marketing, mais susceptible de faire courir des risques inconsidérés et considérables au système financier ou à Facebook. La dizaine d'entreprise partenaires chargées de l'animation de cette monnaie seront ainsi regroupées au sein d'une «association Libra» faisant office de banque centrale. Mais qu'est-ce qu'une Banque centrale ? C'est d'abord le prêteur en dernier ressort d'une économie monétaire, un organisme capable d'émettre autant d'une monnaie que nécessaire pour défendre sa valeur interne ou externe, ou d'en vendre ou d'en racheter autant que nécessaire en échange de devises.

 

Mais il arrive parfois que même de très puissantes banques centrales d'un État échouent à combattre des spéculatEure, et ces banques centrales doivent alors se résoudre à laisser la spéculation contre une monnaie l'emporter, entraînant en forte baisse la valeur externe d'une monnaie. Ce fut notamment le cas lors des attaques spéculatives contre les monnaies constituant le serpent monétaire européen (SME) dans les années 1990-1993. La Banque de France (et les principales banques centrales européennes) avait alors été obligée d'accepter une dévaluation du franc et sa sortie des bandes étroites du SME. L'élargissement des bandes de fluctuations tolérées pour les monnaies européennes avait alors même conduit les médias à se moquer de cette décision européenne en observant que même le dollar dorénavant respectait les règles du SME.

 

Je doute que l'association Libra soit capable et armée pour faire face à de telles attaques spéculatives. Les banques centrales mondiales des monnaies existantes ont appris de siècles d'histoires financières et monétaires, tout au long des dix-neuvieme, vingtième et vingt-et-unième siècles et je n'imagine pas que Facebook ou ces entreprises composant l'association Libra puissent du jour au lendemain apprendre tout ceci ! Comment fera cette association à sa première attaque spéculative, face à sa première panique financière et avec quels moyens financiers et quelles reserves de change ? Quelle arme des taux d'intérêt par ailleurs pour décourager la spéculation ?

 

L'existence de ces réserves de change est mon deuxième argument. Evidemment, l'association Libra aura certainement quelques réserves de change, réserves qu'elle sera susceptible d'utiliser lorsqu'il s'agira d'acheter des Libras contre des devises pour défendre sa valeur externe, son cours de change. Mais ces réserves pourront-elles suffire ? Facebook se retrouvera ainsi devant un très vieux schéma, reposant sur une opposition entre deux écoles monétaires opposées : «banking school» contre «currency school». Il s'agit de deux théories monétaires du régime de change convertible en étalon monétaire or, qui ont été théorisées au début du dix-neuvième siècle mais qui reste selon moi toujours d'actualité. Pour la «Currency school», la masse des billets en circulation doit être égale ou corrélée aux réserves en or de la Banque centrale. À l'inverse, selon la «Banking school», «la quantité de monnaie en circulation doit avant tout dépendre des besoins des agents économique. La masse monétaire doit alors être adaptée aux besoins des affaires, l'importance de l'or et de l'argent était ici minimisée.» (source Wikipédia)

 

En quoi me direz-vous cette vieille controverse peut-elle impacter mon argumentation et concerner le Libra ? Cela fait 48 ans (depuis 1971), que le régime de l'étalon or a disparu et que les majorités des monnaies sont devenues convertibles ! Cela concerne pourtant le Libra. Soit l'association Libra, la Banque centrale, appliquera la «currency school» et detiendra dans ses coffres, dans ses comptes, l'exacte contrepartie en les diverses devises des Libra mis en circulation et existant dans l'univers de Facebook, et il n'y aura aucun risque de panique financière tant que la banque centrale du Libra appliquera le «currency principle». Mais cela pourra représenter des sommes financières phénoménales à immobiliser pour la sécurité financière du système ... 2 milliards d'utilisateurs fois plusieurs dizaines de milliers d'euros ... cela représenterait au total vingt mille milliards d'euros ou de dollars, soit vingt fois la capitalisation boursière actuelle de Facebook ou encore le quart du PIB mondial. Deuxième solution, la Banque centrale du Libra appliquera les préceptes du «banking school», comme toutes les banques centrales existantes. Ce qui semble le plus évident vu les sommes nécessaires à immobiliser pour le principe adverse.

 

Vous me direz alors qu'il n'y a pas plus de raisons de voire le Libra s'effondrer que de voir l'euro, le dollar ou le renminbi (yuan chinois) s'effondrer ! Et j'en arrive donc à ma derniere série d'argumentations.

 

Les cours de l'euro, du dollar ou du renminbi peuvent augmenter ou baisser indifféremment pour la majeure partie de leurs utilisateurs parce qu'ils ne perdent pas de pouvoir d'achat interne. Seules les entreprises importatrices ou exportatrices peuvent être concernées, mais elles sont capables de se couvrir du risque de variation des changes. L'euro, le dollar ou le renminbi servent aussi surtout à payer les impôts et les taxes émis par les États souverains. Et les monnaies nationales sont également les seules monnaies utilisables pour régler des biens et des services dans un espace géographique donné, que ce soit la France, l'Allemagne, les Etats-Unis ou la Chine. Le monopole de circulation monétaire dans une zone géographique donnée offre un pouvoir, une puissance importante à une monnaie. Lorsqu'une monnaie nationale perd son monopole et voit d'autres devises circuler et être privilegiées dans les échanges (le dollar en Amérique centrale ou en Amérique du Sud ou l'euro dans quelques pays africains comme à Madagascar), cela témoigne d'une dégradation de la situation monétaire et prélude à des hyperinflations ou des crises monétaires.

 

Le Libra sera dans une situation inverse. Aucune zone géographique où il sera la seule monnaie acceptée, pour les échanges de biens ou le paiement d'impôts édictés par Facebook ou autres (même si certains peuvent peut-être imaginé que cette zone géographique où cette monnaie pourrait être prépondérante pourrait être internet ...). Et face à des variations de cours, les possesseurs de cette monnaie s'enrichiront ou s'apauvriront.

 

Et c'est dans ce cadre que je pense forcément que l'aventure du Libra prendra fin par son effondrement. Car il est fort probable qu'à un moment où un autre, une attaque spéculative, une défiance même passagère à l'encontre de la valeur du Libra interviendra. De mauvais résultats financiers de Facebook, des interrogations sur la capacité de la Banque centrale du Libra de faire face aux demandes de conversion ... plus cette méfiance interviendra tardivement, plus les montants de Libra en circulation et le nombre de porteurs de cette cryptomonnaie progressera, et plus le risque qu'une petite fraction de ces porteurs perdent confiance dans le Libra aura des répercussions importantes, sauf si (comme je l'ai déjà mentionné) c'est le «currency principle» qui est mis en œuvre et si la Banque centrale du Libra dispose de réserves en devises égales à la masse des Libra en circulation ... En effet, les porteurs qui comme moi disposeront de quelques euros sous formes de Libra pour effectuer quelques achats peuvent parfaitement se moquer de perdre leurs quelques euros. Mais quant à ceux qui auront placé toutes leurs économies ou dont c'est la seule monnaie ?

 

Hors «currency principle» ... mais on a vu que ce dernier était insoluble ... une simple fraction des porteurs ou des possesseurs de Libra fuyant cette monnaie et cherchant par tous les moyens à convertir leurs Libra en devises suffira à créer une panique monétaire qui s'amplifiera jusqu'à l'effondrement ... dès lors que la Banque centrale du Libra ne pourra plus convertir les demandes de remboursement, on observera une panique financière digne des plus belles crises que le monde est connue, et ce seront essentiellement le cœur de cible de Facebook ... les pauvres d'Afrique qui ne disposent pas de réseaux bancaires ... qui seront les grands perdants de cette panique financière. Et je n'imagine pas l'association du Libra ou Facebook pouvoir se relever d'une telle crise financière. 

 

La question n'est pas tant de savoir si une telle crise se produira dans le futur. C'est pratiquement absolument certain. La question est plutôt de savoir quand cette crise se produira. Et jusqu'à quel impact une telle crise pourra avoir dans un monde aussi financiarisé et aussi mondialisé qu'il est aujourd'hui ! En 1929, dans un monde tellement plus archaïque et moins financiarisé, la crise financière de 1929 a failli détruire le monde. En 2007, la pire crise financière après celle de 1929 que le monde ait connu, ce ne sont que les réponses relativement justes apportés par les principales banques centrales mondiales qui ont permis d'en limiter les dégâts. Grâce également à un gouverneur de la FED, spécialiste de la crise de 1929, qui était resté obnubilé par les fautes survenues lors de cette crise. Il ne me semble pas certain qu'une panique monétaire touchant le Libra n'impacterait pas l'ensemble de l'économie mondiale, dans une mesure encore inégalée et inobservée !

 

 

Saucratès



26/06/2019
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