Critiques de notre temps

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Réflexions pessimistes sur le monde d’après

Saint-Denis de La Réunion, vendredi 11 juin 2021


Refrain

 

Si l’on compare la situation actuelle de l’économie et de la société mondiale à l’aune de la crise économique de 1929, ce qu’a fait la «Revue des Deux Mondes», on peut s’apercevoir d’un certain nombre de convergences et de ressemblances entre ces périodes. Celles de deux mondes en voie d’effondrement, en route vers l’abîme, vers une conflagration monumentale et monstrueuse. Celle d’un monde à la veille de son crépuscule, la fin d’une époque, alors que les prémices du monde d’après peuvent se distinguer, de la même manière que la toute-puissance de l’Amérique et de l’URSS, et de la technologie, était déjà perceptible dans les années 1920-1930.

 

Primo

Quels enseignements tirés de la crise financière de 1929 selon M. Jean-Claude Trichet, interviewé par la «Revue des Deux Mondes» ?

 

M. Jean-Claude Trichet est avant tout un spécialiste de la politique monétaire, en regard duquel je n’ai aucune légitimité pour le contredire voire simplement pour le commenter. Il a été successivement directeur du Trésor, gouverneur de la Banque de France, puis président de la Banque Centrale Européenne. C’est évidemment un haut fonctionnaire francais, mais surtout un ultra-libéral qui a oeuvré aussi bien sous les gouvernements de droite ou de gauche entre les années 1987 et 2011. Et il demeure écouté, si ce n’est en tant que conseiller des gouvernements qui nous dirigent aujourd’hui. Lorsqu’il parle, dans le discours qu’il tient, dans les idées qu’il énonce et qu’il avance, on peut y lire le programme politique de nos dirigeants pour les prochaines années. 

Je me réfère ainsi pour cette première partie sur l’article de la «Revue des Deux mondes» de janvier 2021 intitulé «Préparer l’économie et la société aux défis de demain».

 

L’histoire de la crise de 1929 telle que racontait par M. Trichet colle parfaitement à ce que l’on connaît de cette crise économique. A l’origine, on trouve une violente crise boursière à Wall Street, et l’histoire en a conservé l’image de ces tradeurs se jetant du haut des buildings américains après avoir été ruinés et avoir tout perdu. Cette violente correction boursière n’a néanmoins touché que la bourse new-yorkaise ; la lenteur de la transmission des nouvelles en 1929 choque dans notre monde actuel où l’information circule en simultané sur l’ensemble des places boursières. Alors que l’information demandait des semaines pour se répandre en 1929, on parle à notre époque de nanosecondes avec les programmes de trading à haute fréquence.

 

En 1929, cette crise boursière se double d’une crise financière et économique parce que les banques centrales et les gouvernements se trompent de diagnostic. Alors qu’ils auraient dû inonder les marchés de liquidité pour éviter les faillites en chaîne des banques, les autorités monétaires des principaux pays ne croient pas en une contagion de la sphère financière vers la sphère réelle et ils ne font rien. On comprend en lisant M. Trichet que la crise de 1929 servira d’anti modèle lors de la crise financière de 2007-2008-2009, également née aux Etats-Unis, mais aussi au cours de cette crise de la pandémie du coronavirus en 2020. Les États ne proposent pas non plus de plans de relance budgétaire en 1929, et bien au contraire, cette crise économique s’amplifiera en raison de la montée du protectionnisme dans chaque pays dans le but de protéger l’industrie et l’économie. 

Mais la lecture de M. Trichet permet aussi de rappeler que le concept de relance budgétaire n’existait pas encore, que le keynésianisme n’avait pas encore été inventé, et que John Maynard Keynes n’avait pas encore publié ses traités. Le «New Deal» ne sera mis en œuvre qu’en 1933 et c’est l’effort de guerre industriel américain puis la reconstruction de l’Europe qui permettra seulement de relancer la machine économique occidentale et permettra l’euphorie des trente glorieuses. 

Selon M. Trichet, et là je ne le rejoins pas, en 1929, les gouvernements et les banques centrales se trouvaient confrontés à une situation qu’ils n’avaient jamais connu. Mais M. Trichet ne rappelle pas ce que l’on a appelé la grande dépression (ou grande déflation) des années 1873-1896, où l’ensemble des économies occidentales avaient traversé crises financières sur crises financières. 1929 n’était pas au fond si différente de ces crises précédentes et les décideurs politiques de l’époque auraient pu chercher à mieux gérer cette crise pour éviter de reproduire les années 1873-1896. Mais après tout, le monde s’était relevé sans encombre de la longue dépression, sans guerre mondiale, et cela peut expliquer qu’il n’est pas paru nécessaire de changer de politique. La longue dépression n’a pas autant marqué les esprits que la grande dépression des années 1930 ! Quatre-vingt ans plus tard, en 2007-2009, les banques centrales se rappelaient heureusement encore des erreurs commises en 1929 et le gouverneur de la FED, M. Bernanke, était considéré comme le grand spécialiste de la crise de 1929. 

https://www.lefigaro.fr/tauxetdevises/2008/03/18/04004-20080318ARTFIG00333-quand-ben-bernanke-dissequait-la-crise-de-.php


Autre élément totalement oublié par M. Trichet, vraisemblablement parce que cela ne rentre pas dans son analyse, qui a comme objectif de démontrer, de faire apparaitre, que la gestion actuelle des crises financières et des pandémies est parfaite et qu’elle a permis d’éviter des situations potentiellement bien plus catastrophiques que la crise boursière de 1929, c’est l’Union latine. Un certain nombre d’Etats européens mettent en place à partir de 1865 une union monétaire, précurseur du SME européen et de la mise en circulation de l’euro. Cette union monétaire sera l’Union latine, avec une monnaie commune et des parités fixes. Initialement constituée entre le Luxembourg, la Belgique, l'Italie, la Suisse et la France, ils seront rejoint par la Grèce en 1868. Au plus haut, l’Union latine rassemblera 33 pays. Mais ni le Royaume-Uni, ni l’Empire Allemand, ne rejoindront l’Union latine. Elle sera dissoute le 1er janvier 1927, un peu plus de deux ans avant là crise de 1929 citée comme modèle par M. Trichet. Mais cette Union latine n’empêcha pas la survenue de la première guerre mondiale, entre pays appartenant à l’Union latine (l’empire austro-hongrois) et constitue un précédent cruel rappelant que les unions monétaires comme l’euro ne sont pas forcément immortelles. 

 

Mais l’objet de cet entretien donné par M. Trichet n’est pas d’expliquer la sortie de la crise de 1929, mais de nous préparer «aux défis de demain». Et ses derniers propos dans cet entretien est conforme à la doxa néolibérale :

 

«... L’attitude habituelle de la France lorsqu’il y a une crise mondiale consiste à en faire supporter le coût à son secteur productif et à protéger les ménages. C’est ce qui s’est passé lors du premier choc pétrolier. Les entreprises ont payé le prélèvement supplémentaire massif imposé par les producteurs de pétrole et la population a été largement préservée. Mais le résultat a été le début du chômage de masse français. Il faut à mon avis tout faire pour protéger les entreprises viables, actuelles et futures., donc les emplois de demain, contre le choc de la Covid-19. Ce qu’ils est essentiel, aujourd’hui et demain, c’est l’elevation de notre potentiel de croissance, le renforcement de nos progrès de productivité, l’investissement dans les technologies du futur et les emplois d’avenir, et certainement pas la préservation de toutes les situations acquises présentes.»

 

Plusieurs choses me gênent dans ce programme. Le choix du premier choc pétrolier pour son exemple, comme s’il lui fallait trouver une crise pour laquelle il n’avait pas été en responsabilité. Et je doute que les ménages y aient été tellement préservés, confrontés à la hausse du prix de l’essence et de la consommation. Le chômage de masse date également de cette crise, mais cette crise marque aussi la fin des trente glorieuses au plan mondial. La montée du chômage et de l’inflation est mondiale à l’issue de cette crise. 
 

De même, lorsqu’il parle de s’attaquer aux situations acquises, je suis certain qu’il ne considère pas que lui-même et les énarques qu’il représente bénéficient de situations acquises et je ne pense pas qu’il se réjouirait si on remettait en cause leurs avantages, leurs retraites.
 

Enfin, quand je lis ce programme, j’y vois se dessiner ce qui nous attend à l’issue de la prochaine élection présidentielle, si Emmanuel Macron repart sur un nouveau mandat présidentiel et législatif de cinq ans. Je ne pense pas que le gouvernement continuera à nous assurer à ce moment-là que les impôts n’augmenteront pas et que la dette publique française ne pose pas de problème. Ce seront les classes moyennes qui paieront la facture, encore une fois. Et je doute que ce discours sera clairement audible pendant la prochaine campagne pour la présidentielle du côté du candidat Macron.

  

Dernière chose pour conclure : cette surprenante habitude du silence religieux des ultra-libéraux pendant les périodes de crise, lorsque les états doivent massivement intervenir pour soutenir les économies en difficulté, en rupture totale avec les enseignements de l’ultra-liberalisme, comme cela a été le cas en 2008-2009 lors de la crise des subprimes ou en 2020 face à la pandémie de Covid-19. Ces crises mettent à chaque fois en lumière que les vertus auto-régulatrices du libéralisme ne fonctionne pas en période de crise et que les états seuls sont capables d’intervenir pour sauver les économies. Comme M.Trichet lui-même le reconnaît, la crise de 1929 fut catastrophique parce que les états ne firent rien pour sauver les économies. On croit alors que l’ultra-libéralisme ne se remettra pas de ses erreurs et de l’inanité de ses fondements théoriques sur les bienfaits du marché et que les penseurs qui s’en inspiraient n’oseront plus intervenir publiquement.
 

Et pourtant, dès que la crise s’estompe, les penseurs ultra-libéraux recommencent à intervenir pour imposer à nouveau leurs vieilles recettes, et les gouvernements et les journalistes les écoutent à nouveau religieusement, remettant en œuvre des recettes que tout le monde pensait dépassées pendant les moments de crise. Mais c’est simplement parce que nos gouvernements sont infestés de ces ultra-libéraux à tous les postes de responsabilité et qu’ils s‘appuient les uns les autres. 

 

Saucratès



11/06/2021
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