Critiques de notre temps

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Livres & Lectures


Conventions chronologiques en archéologie et mythe des cités englouties - Une lecture du livre de Graham Hancock «Civilisations englouties»

Saint-Denis de La Réunion, dimanche 26 janvier 2020

 

En quelques mots, je voudrais aborder l'un des sujets qui m'interpelle le plus, à savoir l'origine de la vie en société et l'origine du pouvoir. Pour cela, il me semble nécessaire de faire un point sur un certain nombre de faits remontant au passé très ancien de l'homme sur la Terre. On peut dire que l'histoire de l'homme sur Terre repose sur un certain nombre de conventions chronologiques, mais aussi sur un certain nombre de présupposés archéologiques. Tout ce qui sort des conventions acceptées par le consensus des archéologues et des historiens académiques reconnus par leur profession relève de l'hérésie, ou du charlatanisme. Néanmoins, on parle ici essentiellement d'un consensus occidental sur la préhistoire, puisque nous n'avons aucune idée du consensus qui existe sur cette théorie en Russie, en Chine, au Japon ou en Inde, sans parler des autres grandes ères culturelles que sont l'Afrique ou l'Amérique du Sud. 

 

L'histoire humaine a été découpée en périodes historiques (ou plutôt préhistoriques), qui varient très sensiblement d'un continent à l'autre, d'une région à l'autre. On parle ainsi du paléolithique par opposition au néolithique. Les sources que j'indiquerais reposeront sur Wikipédia, qui représente d'une certaine façon le consensus dans ce domaine ...

 

- Le Paléolithique. De -3,3 millions d'années à -12.700 ans av. JC dans la région du Proche-Orient et jusqu'à -9.700 ans av. JC en Europe (c'est-à-dire la fin de la dernière période glaciaire).

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Paléolithique

 

- Le Mésolithique. Littéralement «âge moyen de la pierre». De -9.700 ans av. JC à -6.500 ans av. JC en Grèce et dans les Balkans. Jusqu'à -2.300 ans av. JC en Europe septentrionale. Et dès -12.000 ans av. JC au Proche-Orient.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Mésolithique

 

- Le Néolithique. Ou «nouvel âge de la pierre». De -8.500 ans av. JC à -3.000 ans av. JC au Proche-Orient et dans le Croissant fertile. À partir de -6.500 ans av. JC en Grèce archaïque et à partir de -6.000 ans av. JC en Chine.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Néolithique

 

- Le Chalcolithique. Ou âge du cuivre. Cette période est considérée comme appartenant à la fin du Néolithique. Dès -5.000 ans av. JC dans la région des grands lacs américains, dès -4.800 ans av. JC dans la Culture de Mehrgarh au Pakistan, dès -4.000 ans av. JC en Egypte, dès -2.500 ans av. JC dans la civilisation harappéenne, dès -2.300 ans av. JC à Chypre, et à Troie.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Âge_du_cuivre

 

-L'âge du bronze. De -3.000 ans av. JC à -1.000 av. JC, avec de fortes variations temporelles selon les régions étudiées. 

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Âge_du_bronze

 

- L'âge du fer. À partir de -1.100 ans av. JC dans le Monde méditerranéen, -800 ans av. JC dans le nord de l'Europe et dès -1.000 av. JC en Afrique. On se trouve d'ailleurs toujours dans l'âge du fer, devenu l'âge de l'acier depuis le dix-huitième ou le dix-neuvième siècle.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Âge_du_fer

 

Vous me demanderez pourquoi je vous cite ces différentes époques proto ou préhistoriques. Parce qu'il s'agit de dates communément admises, constituant une forme de consensus. Il s'agit aussi de date moyenne. Certains peuples étudiés par des anthropologues en étaient restés à l'âge de la pierre, au Paléolithique, en plein milieu des années 1970 lorsqu'on les a découvert, ignorant l'existence du reste du monde, comme par exemple les Guayakis de Pierre Clastres en Amazonie, les Bushmens en Afrique du Sud ou certaines tribus papous en Papouasie-Nouvelle-Guinée. 

 

Mais il s'agit aussi et surtout d'un consensus qui élimine complètement le fait têtu et problématique que toutes les preuves archéologiques antérieures au dernier réchauffement climatique sont parcellaires. Les archéologues du consensus ignorent volontairement que des centaines de kilomètres carrés de rivage de la dernière époque glaciaire ont été submergées lors de la remontée des océans, élévation des mers et des océans qui a atteint près de 130 mètres.

 

La dernière période glaciaire s'étend de -110.000 ans jusqu'au début de l'holocène, vers -9.700 ans av. JC. Le dernier maximum glaciaire est daté pour sa part entre -20.000 et -18.000 ans av. JC, période où les calottes glaciaires sont à leur maximum. La représentation ci-dessous présente l'apparence de l'Europe du Nord lors de ce maximum avec une Manche et une Mer du Nord presque complètement asséchées. Le résultat est relativement comparable en Méditerranée, avec des îles de Malte, de Sardaigne, de Sicile et de Corse relativement différentes d'aujourd'hui, ainsi qu'aux franges des côtes indiennes et du Croissant Fertile (non dessinées sur cette représentation). 

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Dernière_période_glaciaire

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Holocène

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Le niveau des océans aurait finalement atteint son niveau actuel (à +130 mètres par rapport au minimum de la dernière période glaciaire) vers -4.000 ans av. JC.

 

Il me semble invraisemblable que, sauf exception, l'historiographie savante ne s'intéresse pas aux conséquences de la submersion sous 130 mètres d'eau de la plus grande partie de ces côtes émergées, entre -20.000 ans av. JC et -4.000 ans av. JC. La montée des eaux et des océans n'est d'ailleurs même pas régulière. Wikipédia indiquerait ainsi qu'aux alentours de -14.000 ans av. JC, pendant une période de 350 ans, les océans auraient remonté de 22 mètres, soit 6 mètres par siècle, ou 60 centimètres tous les dix ans. 

 

Combien de secrets, combien de sites archéologiques majeurs, d'indices, se trouvent sur les pourtours littoraux des grandes zones de civilisations humaines ? 

 

Pour conclure, je rappellerais quelques autres dates concernant quelques faits acceptés et reconnus par la communauté des préhistoriens occidentaux, sur les dates d'apparition des principales sociétés historiques humaines.

 

- La première construction mégalithique connue, Göbekli Tepe, située en Turquie, a été construite entre -12.000 av. JC et -10.000 av. JC

https://fr.wikipedia.org/wiki/Göbekli_Tepe

- La structure de Yonaguni au Japon, dont l'origine humaine ou naturelle est discutée, pourrait remonter à -8.000 ans av. JC

https://fr.wikipedia.org/wiki/Structure_sous-marine_de_Yonaguni

- La première cité, Mehrgahr au Pakistan, dans le Baloutchistan, aurait été construite à partir de -7.000 ans av. JC

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mehrgarh

- La cité ou village engloutie de Atlit Yam, en Israël, aurait été construite vers -6.900 ans av. JC. Plusieurs autres villages sur la côte israélienne aurait également été engloutis, comme Kfar Samir (-5.500 ans av. JC), Hel Hreiz (-5.000 ans av. JC) et Megadim (-4.400 ans av. JC). Les restes de ces villes et de ces villages se trouvent à une distance de quelques centaines de mètres du bord de la côte, à une dizaine de mètres de profondeur.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Atlit_Yam 

 

Et si d'autres cités humaines s'étaient trouvées submergées, dans ces zones géographiques aujourd'hui enfouies sous les eaux, entre -20.000 ans av. JC et -4.000 ans av. JC ? S'il y avait d'autres cités submergées ? Et si ces cités remontaient avant les dates connues d'apparition des civilisations ? C'est une possibilité après tout.

 

Sans oublier que ces submersions de cités sous les eaux pourraient expliquer les divers récits de déluge diluvien, ou de submersion de cités. L'une de celle qui m'a le plus marqué est tout particulièrement celle de la Ville d'Ys en Bretagne, et la légende du roi Gradlon, dans le Finistère Sud. Une ville engloutie en baie de Douarnenez ou dans la baie des Trépassés, submergée par l'océan, dont seul le roi Gradlon avait pu s'échapper, poursuivi par les vagues jusqu'à ce qu'il accepte de se séparer de sa fille Dahut. Une fois par an, la légende dit que l'on peut accéder à la ville d'Ys mais on doit resortir avant la fin de la journée, sinon on y est enfermé pour un an. Mais on trouve aussi de très nombreuses légendes de cités englouties ailleurs dans le monde, presque partout d'ailleurs, par exemple en Inde, mais aussi dans d'autres parties du Monde (l'Atlantide, Mû ...).

 

Des centaines de milliers de kilomètres carrés engloutis par les flots de la mer, immergés parfois sous 130 mètres d'eau ... Pourquoi n'y aurait-il pas des ruines englouties remontant au moins à quelques milliers d'années. Et si l'histoire des premières civilisations humaines n'était pas exactement semblable à celle que l'on nous a enseigné, avec l'invention de l'écriture en -3.000 av. JC à Sumer et en Mésopotamie ? Et si les conventions chronologiques en vigueur sur le Néolithique et le Chalcolithique ignoraient des vestiges qui auraient été ultérieurement submergés lors de la déglaciation de notre monde ?

 

 

Saucratès

 

 

Nota : La lecture du livre de Graham Hancock, intitulé «Civilisations englouties» (éditions Pygmalion - 2002), a légèrement alimenté cet article. L'une des théories de Graham Hancock serait que plusieurs déluges auraient accompagné la remontée des mers et des océans entre -13.000, -9.600 et -6.000 ans av. JC, lié à la rupture brutale et au déversement d'énormes lacs provenant de la fonte des glaciers et des inlandsis américains, européens ou asiatiques. De tels cataclysmes et les tsunamis associés auraient pu être assimilés à des déluges divins, et auraient pu entraîner des remontées brutales du niveau des océans en quelques années ou décennies.

 

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Voir aussi le site suivant 

https://zakhor-online.com/?p=13563


28/01/2020
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À l'origine du pouvoir dans les sociétés humaines - Suite de la lecture du livre de James C. Scott «Homo Domesticus»

Saint-Denis de La Réunion, samedi 17 août 2019

 

Que trouve-t-on à l'origine de l'apparition de l'Etat ? A-t-il existé une forme de société primordiale dont toutes les autres formes de sociétés humaines que l'on a pu observer et que l'on peut observer découleraient ? L'Etat est-il donc apparu quelque part, ou dans divers endroits de cette planète, et comment se fait-il que cette forme d'organisation sociale ait pu prospérer et se perpétuer jusqu'à nos jours ? 

 

Ou bien, en sens inverse, des sociétés humaines organisées sous forme d'Etat ont-elles toujours existé, de tout temps, même aux temps immémoriaux, même à l'époque des hommes des cavernes et des australopithèques ? La réponse est évidemment non à ces deux dernières hypothèses ; il est peu probable que l'Etat ne soit pas apparu au cours des 10.000 ou 12.000 dernières années. Au-delà de ce passé, les organisations sociales des groupes humains devaient ressembler aux organisations sociales des groupes de chasseurs-cueilleurs les plus primitifs que les ethnologues ont pu observer, avec une organisation sociale plus ou moins égalitaire et des chefs de tribus aux pouvoirs très éloignés de ceux des rois et despotes des temps plus récents.

 

Même si on se refuse à parler d'évolutionnisme et de diffusionnisme, on ne peut pas nier que dans la préhistoire, le type d'organisation sociale des sociétés humaines archaïques ressemblaient vraisemblablement aux sociétés égalitaires de chasseurs-cueilleurs telles que l'on a pu les observer en Australie, en Afrique australe avec le peuple San ou en Amérique du Sud avec par exemple les Guayakis observés par Pierre Clastres. Forcément, ces sociétés humaines ont évolué au fil des millénaires pour devenir les organisations sociales étatiques des sociétés humaines actuelles. Les sociétés de chasseurs-cueilleurs elles-mêmes, que l'on parle des Aborigènes australiens, des Sans d'Afrique Australe ou des Guayakis amazoniens, ont également dû évoluer et voir les organisations sociales évoluer. On peut appeler le passage de l'état de chasseurs-cueilleurs égalitaires à l'état de société étatique comme une «malencontre». 

 

Je reviendrais au texte déjà cité de Pierre Birnbaum, historien et sociologue français spécialiste de l'Etat particulièrement respecté, intitulé «Aux origines de la domination politique». Pierre Birnbaum, citant Pierre Clastres, décrit assez précisément la manière dont fonctionne le pouvoir non coercitif d'une société archaïque comme les Guayakis, peuple étudié par Clastres :

 

«Pour éviter la transcendance d'un pouvoir qui se séparerait de la société et réussirait à l'opprimer, celle-ci va piéger ce lieu, l'occuper en y installant un chef qui ne peut que mimer l'exercice du pouvoir. D'où les très belles pages sur le devoir de parole que Clastres termine en soulignant que le devoir de parole du chef, ce flux constant de parole vide qu'il doit à la tribu, c'est sa dette infinie, la garantie qui interdit à l'homme de parole de devenir homme de pouvoir.

 

Examinons pourtant la manière dont Clastres démontre que le chef ne détient en vérité aucun pouvoir. L'auteur de La société contre l'Etat affirme à travers tous ses travaux qu'il faut distinguer le pouvoir coercitif du pouvoir non coercitif : pour lui, toutes les sociétés, qu'elles précédent la venue de l'histoire ou qu'elles y soient deja soumises, comportent une structure politique car le politique est au cœur du social mais seules les premières réussissent à piéger le pouvoir pour empêcher qu'il ne fonctionne.

 

Cependant, on peut déjà observer que le pouvoir qui ne s'exerce pas de manière coercitive peut se révéler bien plus efficace que celui qui se trouve sans cesse dans l'obligation d'avoir recours à la contrainte : un pouvoir est d'autant plus fort qu'il n'a pas besoin de le montrer, de prouver sa puissance, de vérifier le contrôle qu'il exerce sur ceux qu'il domine.

 

Un pouvoir coercitif peut être plus faible qu'un pouvoir non coercitif ; un pouvoir qui ne s'exerce pas peut être plus fort qu'un pouvoir qui doit sans cesse se manifester précisément parce qu'il se voit contesté dans sa légitimité. Lorsque Clastres affirme à plusieurs reprises que détenir le pouvoir, c'est l'exercer : un pouvoir qui ne s'exerce pas n'est pas un pouvoir, il n'est qu'une apparence, il laisse de côté le formidable appareil de contrôle social qui prévient toute interrogation sur la légitimité du pouvoir et rend par conséquent inutile la preuve de sa réalité. (...) Cette observation fondamentale peut s'appliquer directement à la société décrite par Clastres : ce n'est pas parce que le chef n'exerce pas son pouvoir de manière apparemment coercitive qu'il ne détient aucun pouvoir réel. Le pouvoir peut agir sans contrainte et demeurer néanmoins fort efficace ; avec Jean-William Lapierre, on doit souligner que, chez les Guayakis, le chef n'a pas le monopole de l'usage la violence légitime parce qu'il a le monopole de l'usage de la parole légitime et que nul ne peut prendre la parole pour s'opposer à celle du chef sans commettre un sacrilège condamné par l'opinion publique, unanime.»

 

«Aux origines de la domination politique» de Pierre Birnbaum, (pages 12-13)

https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1977_num_27_1_393709

 

(...) «En définitive, la société contre l'Etat est elle-même une société répressive qui exerce un pouvoir absolu et complet sur tout ce qui la compose. Et c'est le même concept que sert à désigner tantôt le pouvoir éventuel du chef, tantôt le pouvoir de la société.» (page 14)

 

(...) «C'est qu'en utilisant un même mot [violence coercitive] pour parler de l'action de la société ou de celle de l'Etat, Clastres se prive de l'emploi du concept de contrôle social qui peut seul rendre compte de la domination absolue exercée par la société, à travers les normes qu'elle véhicule, grace au rituel, aux coutumes et aux mœurs, domination par laquelle elle parvient à une sociabilisation absolue de ses membres ; c'est sur cette même sociabilisation totale que Durkheim avait d'ailleurs insité quand il analysait les sociétés qui connaissent une solidarité mécanique.

 

Si la société se réserve un contrôle absolu sur ses membres, il faut préciser, ce que je fait pas Clastres, que ceux qui la composent ne peuvent en rien décider de leurs actions, ils sont totalement soumis aux normes que le groupe n'a pas élaborées lui-même. La société contre l'Etat se présente donc comme une société de contrainte totale : elle est tout le contraire d'une communauté de type libertaire qui, par une autorégulation collective, réussirait à se protéger de toute domination.» (page 15)

 

Ces très longs passages, citations de l'article de Pierre Birnbaum me semblent indispensables pour bien comprendre le fonctionnement de ce genre de sociétés dites primitives, dites «sociétés contre l'Etat», et permettre de comprendre les mécanismes qui y sont à l'œuvre, selon l'analyse, l'interprétation qui en avait été réalisée par Pierre Clastres.

 

Elles permettent à la fois de mesurer les différences entre ces sociétés primitives et la nôtre, mais aussi les ressemblances. Notamment ce qui est dit de la force du contrôle social et du monopole de la parole légitime. Nos sociétés modernes fonctionnent toujours de cette même manière, avec un monopole de la parole légitime appartenant au Président de la République en exercice et aux ministres et aux députés du Parti majoritaire. Eux seuls semblent avoir le droit et être légitime à commenter et à intervenir sur l'actualité politique, encore aujourd'hui, comme dans les sociétés archaïques, primitives. Au fond, la parole du chef beneficie toujours d'une aura particulière et il est impossible pour un contestataire de contester ce droit à la parole et le discours du chef. Cela reste un attribut du pouvoir du chef même dans notre société supposément démocratique. 

 

La société archaique, ancienne, présentait donc certainement un caractère de contrainte forte à l'égard de ses membres. Clastres cite le respect des règles ancestrales, le apartage des tâches entre hommes et femmes, mais aussi la présence de rites de passage à l'âge adulte extrêmement violents, conçus pour marquer profondément les corps, de manière indélébile. Pour que personne n'oublie jamais que chacun est l'égal des autres, que tous ont souffert de la même manière au cours de ce rite. La societe aborigène présente cependant d'autres institutions sociales différentes de celles des Guayakis, notamment en ce qui concerne la possession et la répartition des produits de la chasse par les chasseurs. Ou bien en matière de prestations matrimoniales, notamment avec le service de la fiancée. On peut ainsi en déduire que les sociétés préhistoriques n'étaient très vraisemblablement pas étatiques, mais qu'elles ne ressemblaient pas non plus obligatoirement ni aux sociétés Aborigènes, ni Guayakis. Ces sociétés ont forcément muté, évolué dans leurs institutions, mais elles étaient forcément contraignantes vis à vis de leurs membres, avec des règles ancestrales à respecter, des dispotifs pour protéger la société du pouvoir du chef, avec des rites de passage à l'âge adulte violents, et vraisemblablement des modes de prestations matrimoniales.

 

Le passage à une société étatique, à une société avec de fortes structurations sociales, avec des riches et des pauvres, des puissants et des dominés, s'est produit quelque part, à un endroit quelconque, à un moment quelconque au cours des dix ou douze derniers millénaires. Ce passage s'est déroulé dans plusieurs lieux et à plusieurs époques. Le 4ème ou 5ème millénaire avant JC en Mésopotamie antique, quelques siècles plus tard en Chine ou en Egypte. Quelques millénaires plus tard en Amérique du Sud. C'est l'époque de la domestication des animaux, de la domestication des céréales et de la constitution de villages et de cités antiques, préalables à l'apparition d'Etats. 

 

L'histoire nous apprend que des sociétés archaïques n'ont pu conserver la forme de sociétés contre l'Etat que dans certains milieux naturels difficiles et hostiles à l'homme. La forêt amazonienne, les jungles d'Afrique ou d'Indonésie, les déserts d'Afrique australe, les latitudes arctiques. Je ne sais pas si d'ailleurs, on peut présenter l'Australie comme un milieu hostile à l'homme ... ou si les raisons expliquant le maintien de ce type de societes archaïques en Australie repose sur une autre série d'explications. Les autres milieux plus favorables à l'homme ont apparemment tous enregistré le développement des Etats et des cités, et des stratifications sociales. 

 

La «malencontre» de La Boétie et de Clastres semble ainsi correspondre à l'abandon des dispositions sociales contraignantes et marquantes (sur les corps) dans nos milieux naturels favorables à la vie de l'homme, et le développement de relations sociales différentes, entre dominants et dominés. Dans un milieu hostile à l'homme, les dominants ont besoin du groupe pour survivre et doivent accepter les règles des dominés. Dans un milieu favorable à l'homme, les dominants n'ont plus besoin du groupe pour survivre et peuvent imposer leurs propres règles sans craindre d'être abandonnés par le groupe, imposer leur force et leur domination.

 

Si on suit ainsi Clastres, le milieu naturel serait l'élément explicatif du développement ou non de l'Etat et le maintien ou non d'organisations sociales empêchant l'apparition de l'Etat. D'autres auteurs comme Alain Testard propose d'autres éléments explicatifs reposant sur les institutions sociales, comme les rapports de dépendance entre membres d'un groupe liés à l'existence des prestations matrimoniales : prix de la fiancée (bridewealth en anglais), dot, ou service de la fiancée (bride service). 

 

Nonobstant ces éléments explicatifs, il n'en reste pas moins que les organisations étatiques sont apparues à un moment donné du temps et de l'histoire. Et pas partout. Et comme l'écrit James C. Scott:

 

«Il est difficile de dire quand exactement le paysage politique en vint à être définitivement dominé par l'Etat, et il serait assez arbitraire de fixer une date précise. Une estimation généreuse nous amènerait à affirmer que jusqu'il y a environ quatre siècles, un tiers du globe était encore occupé par des chasseurs-cueilleurs, des cultivateurs itinérants, des peuples pastoraux et des horticulteurs indépendants, tandis que les États, essentiellement agraires, étaient largement confinés à la petite fraction des terres émergées propice à l'agriculture. Une bonne partie de la population mondiale n'avait sans doute jamais été confrontée à ce personnage emblématique de l'Etat : le collecteur d'impôts.»

«Homo domesticus» de James C. Scott (page 30)

 

 

Saucratès


17/08/2019
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À l'origine du pouvoir dans les sociétés humaines - Une lecture du livre de James C. Scott «Homo Domesticus»

Saint-Denis de La Réunion, mardi 13 août 2019

 

Le sujet du pouvoir et de son origine historique ou préhistorique m'intéresse au plus haut point. En cela, j'appartiens, ou plutôt, je me retrouve dans un courant particulier de l'anthropologie (ou de l'éthnologie) que l'on appelle «l'anthropologie anarchiste». 

 

Selon la préface intitulée «Diaboliques céréales» de Jean-Paul Demoule au livre de James C. Scott intitulé «Homo Domesticus - Une histoire profonde des premiers États», on peut lire :

 

«A côté des différentes écoles actuelles d'anthropologie sociale (on disait autrefois ethnologie), qu'il s'agisse du structuralisme, longtemps dominant, du fonctionnalisme, du marxisme (un peu en sommeil dans ce domaine), ou encore du postmodernisme plus ou moins relativiste -sur le declin-, il existe une anthropologie anarchiste. Non que cette anthropologie se proposerait de travailler de manière anarchique, car elle est au contraire systematique, minuitieuse et argumentée, appuyée par des travaux de terrain. Mais parce que son sujet d'étude est le pouvoir (archê en grec), ou plus exactement l'opposition au pouvoir (an-archê).» (page I)

 

Je ne ferais donc dans cet article qu'une première approche de l'origine du pouvoir, de l'origine de l'Etat. Je trouve surprenant de découvrir que sans le savoir, je m'intéressais à l'anthropologie anarchiste et que mes quelques écrits (dans ce blog) s'intéressent à cette branche de l'anthropologie. J'ai souvent écrit que mes auteurs préférés en anthropologie étaient Pierre Clastres et Etienne de la Boétie. Je rangeraient aussi parmi les auteurs anarchistes Joseph de Maistre, qui préfaça l'opuscule d'Etienne de La Boétie, 

 

De ma lecture précédente, du livre «Ce que l'art préhistorique dit de nos origines» d'Emmanuel Guy, je conserverai une partie des idées qui y sont développées. Comme Emmanuel Guy le défend, les peuples de chasseurs cueilleurs qui ont habité l'Europe et les plaines asiatiques au cours des dizaines de millénaires de la dernière glaciation de Würms ont vraisemblablement dû apprendre à collecter de grandes quantités de ressources issues de la pêche ou de la chasse, en plaçant des camps à des confluents de rivière ou dans des goulets d'étranglement naturels permettant d'abattre de grandes quantités de gibiers, à certaines périodes de l'année ou de la saison. D'une certaine manière, ces méthodes de collecte en grande quantité de poissons (genre saumon remontant des rivières pour frayer) ou de gibiers et les méthodes de conservation (fumaison ...) ressemblent aux civilisations des indiens de la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord qui ont développé à l'extrême ces modes de vie leur permettant de pouvoir rester dans des villages sédentaires malgré l'absence de toute agriculture céréalière. 

 

Là où je me sépare des thèses d'Emmanuel Guy, c'est de penser qu'un exemple tiré des temps actuels, historiques, puissent s'appliquer à un passé remontant à des dizaines de millénaires, même en présence de grottes ornées demandant un investissement en travail supposé être important. Pourquoi de tels peuples du paléolithique seraient-ils restés dans une région au cours de la période difficile de la saison, en vivant sur leur seul stock de ressources, à la merci du moindre incident, désastre, hiver plus rude ou printemps tardif, sans certitude que les beaux jours reviendront un jour ? C'est pourtant l'une des thèses défendues par Emmanuel Guy ... Non évidemment, il me paraît plus probable que ces peuples du paléolithique se déplaçaient avec des stocks de nourriture pour rejoindre d'autres zones moins inhospitalières lors des saisons froides, et qu'ils ne devaient revenir que de manière épisodiquement dans ces zones. Cela correspond d'ailleurs à l'image véhiculée par de nombreux films ou livres sur les hommes préhistoriques avec des abattages importants de gibiers chassés. Il faudrait une certitude peu envisageable sur l'alternance des saisons, sachant que nombre de peuples archaïques font encore appel à des croyances magiques pour les alternances des jours et des nuits !

 

Je pense ainsi peu probable qu'une sédentarisation des peuples du paléolithique aient pu se produire et qu'elle ait pu conduire à l'émergence d'une noblesse et d'une stratification de la société des tribus du paléolithique. L'existence de la différenciation sociale, de l'apparition d'organisations étatiques, de relations de dépendance autour de lignages nobles, doit être recherchée beaucoup plus récemment de nous. Elle ne remonte pas au paleolithique, même si les hommes et les femmes de cette époque ont découvert, appris, se sont transmis des méthodes de dessins rupestres, des méthodes de conservation de gibiers et de poissons, des emplacements et des lieux où à certaines époques de l'année, on trouve de grandes quantités de nourriture et de ressources ... Même si ces hommes et ces femmes ont appris à recolter des graminées et des céréales sauvages et des méthodes de les conserver pour qu'ils soient comestibles. Il nous restera à imaginer, à découvrir, de quelle manière ils se déplaçaient à ces époques préhistoriques, comment ils se déplaçaient avec des stocks de nourriture, de poissons, de gibiers séchés, sans animaux de bat et sans chariot en absence de domestication animale ... La génétique est-elle suffisante pour trouver une réponse à la domestication animale au paléolithique ? 

 

Je retrouve ainsi les thèses initiales de ma seconde lecture, le livre de James C. Scott, selon lequel c'est au néolithique qu'il faut rechercher les premières traces de l'apparition des stratifications sociales et l'apparition des premiers états. Et non avant. Une autre de ses thèses concerne l'importance des céréales dans l'apparition de l'Etat : 

 

«J'avance l'idée que les céréales présentent des caractéristiques uniques qui en font, pratiquement partout, la principale ressource fiscale indispensable à l'émergence initiale de l'Etat.» (page 12).

 

Dit autrement, «... l'histoire n'a pas enregistré l'existence d'états du manioc, du sagou, de l'igname, du tar, du plantain, de l'arbre à pain ou de la patate douce. (...) Seules les céréales sont vraiment adaptées à la concentration de la production, au prélèvement fiscal, à l'appropriation, aux registres cadastraux, au stockage et au rationnement.» 

 

Il reste à déterminer ce qui explique l'apparition de l'Etat à la période néolithique dans une grande partie du monde actuel, et les raisons pour lesquelles certaines sociétés humaines ont malgré tout continué à vivre de chasses et de cueillette, ce que l'on appelle des peuples de chasseurs-cueilleurs, et ont réussi à conserver de dispositifs sociaux interdisant la survenue de la malencontre, c'est-à-dire l'apparition de l'Etat et des différenciations sociales ? Autrement dit, de déterminer pourquoi nous, nous avons échoué à conserver ce mode de vie, cette organisation sociale !

 

D'une autre manière, ces quelques lignes m'ont surtout permis de rejeter certaines des explications proposées par un auteur (M. Emmanuel Guy), même si je peux agréer, rejoindre, certaines de ses explications ou interprétations concernant l'époque paléolithique, et de rejoindre les premières hypothèses d'un autre auteur, M. James C. Scott, et de me retrouver dans une tradition an-archê-iste.

 

Nota bene

 

Par le terme de «malencontre», je me réfère au livre de La Boétie que l'on trouvera à cette adresse :

http://classiques.uqac.ca/classiques/la_boetie_etienne_de/discours_de_la_servitude/discours_servitude_volontaire.pdf

 

«Quel malencontre a esté cela, qui a peu tant dénaturer l'homme, seul né de vrai pour vivre franchement et lui faire perdre la souvenance de son premier estre, et le désir de le reprendre.»

 

Même si je préfère de très loin les premiers mots du livre «Du contrat social» de Jean-Jacques Rousseau, que j'ai toujours trouvés beaucoup plus forts selon moi :

 

«L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux. Comment ce changement s'est-il fait ? Je l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question.»

http://www.ibiblio.org/ml/libri/r/RousseauJJ_ContratSocial_p.pdf

 

Néanmoins, en me référant à cette notion de malencontre, je m'expose aux mêmes critiques que celles qui étaient jadis opposées à Pierre Clastres ...

 

«Clastres considère d'abord la naissance de la domination, celle du pouvoir politique, comme un accident, une apparition mystérieuse, un formidable événement, qui ne se laisse guère appréhender en terme de structures sociales (...). C'est donc un modèle structurel et non un accident qui rend compte de l'absence de pouvoir, alors qu'un événement irrationnel provoqué par un changement inexplicable des désirs des acteurs, provoque au contraire la naissance de l'histoire et justifie la venue de l'Etat. L'analyse sociologique se trouve donc réservée aux sociétés sans histoire qui sont organisées de façon structurelle. Clastres abandonne délibérément le problème de l'origine sociologique de l'Etat : tout en nous affirmant qu'il s'agit d'un evenement irrationnel, il nous invite à nous détourner tant de Marx que de Durkheim pour essayer d'en rendre compte.

 

(...) Clastres admet comme Durkheim que la domination absolue de la société sur ses membres s'exerce dans certaines sociétés primitives, mais à la différence de celui-ci, il valorise cette domination qui empêche la survenue de l'Etat, tandis que Durkheim, au contraire, souligne leur caractère oppressif et attend du développement normal de la Direction vision du travail, l'apparition d'un État fonctionnel limité à des tâches de coordination et dépourvu de toute dimension contraignante. Alors que Durkheim se rejouit du développement d'une société complexe qui diminue les contraintes, favorise l'autonomie des personnes et tente de réduire l'Etat à un rôle fonctionnel, Clastres valorise les sociétés qui maintiennent un contrôle absolu sur leurs membres pour l'unique raison qu'elles auraient su éviter ainsi l'apparition de l'Etat.»

 

Pierre Birnbaum, «Aux origines de la domination politique. À propos d'Etienne de La Boétie et de Pierre Clastres», Revue francaise de science politique (pages 9 et 10)

 

 

Saucratès


13/08/2019
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Recension du livre «Ce que l'art préhistorique dit de nos origines» d'Emmanuel Guy

Saint-Denis de La Réunion, mardi 23 juillet 2019

 

S'il est un sujet qui m'intéresse, c'est bien celui de l'apparition de l'Etat et du pouvoir coercitif. Deux auteurs m'avaient notamment particulièrement marqué sur ce sujet : Etienne de La Boétie et Pierre Clastres. L'un était un contemporain de Montaigne, et la lecture de son seul et unique ouvrage, «Contre un ou de la servitude volontaire» provoquait (ou provoque toujours) une joie incommensurable. Le deuxième est mort à la fin des années 1970 et étudiait des populations d'Amazonie restées à l'écart du reste de l'humanité jusqu'aux années 1970, et notamment les indiens Guayakis. 

 

L'art pariétal, témoin de l'origine des divisions sociales

 

L'idée de trouver dans les dessins des grottes, dans l'art pariétal, une trace de l’origine des divisions sociales me plaît particulièrement. Parce qu'en effet, il est particulièrement difficile de remonter sur l'organisation sociale des sociétés préhistoriques ou des sociétés des premiers hommes et l'apparition du pouvoir coercitif. Néanmoins, le début de l'argumentation développée par M. Emmanuel Guy me pose un problème. Dès l'introduction de son livre, il indique ainsi : 

 

«L'histoire de l'art montre en effet que le naturalisme (art figuratif soucieux d'imiter la nature) se développe toujours dans des sociétés fortement hiérarchisées, lorsque l'art devient la chose d'une minorité (Grèce athénienne, Renaissance florentine, etc). La volonté de ressemblance renvoie à un desir d'appropriation du réel et, à travers lui, à l'affirmation du pouvoir des hommes sur le Monde et sur les autres hommes. En d'autres termes, par-delà la fonction religieuse ... se greffe avec l'imitation ... une dimension éminemment politique caractérisée par le prestige (terme qui signifie illusion en latin) qu'en retire l'auteur et/ou le commanditaire de l'œuvre.» (page 15)

 

Peut-on se référer à des exemples historiques récents pour interpréter un art de sociétés extrêmement anciennes ? Si l'auteur construit sa démonstration sur une hypothèse considérant que tout art naturaliste correspond à une société fortement hiérarchisée, il va forcément découvrir au final que ces sociétés anciennes qu'il étudie sont des sociétés fortement hiérarchisées.

 

Emmanuel Guy confirme ainsi un peu plus loin l'existence de cette hypothèse de départ : 

 

«... La prise en compte de cette diversité (des sociétés de chasseurs-cueilleurs) rend plus légitime encore à nos yeux notre hypothèse de départ selon laquelle le naturalisme des figurations aurait pu, comme c'est toujours sa vocation, servir au prestige d'une classe sociale dominante.» (page 64)

 

Mais il n'aura absolument rien démontré réellement. Il ne s'agit au fond que d'une hypothèse totalement inepte : «Cela ne signifie pas que l'art des sociétés inégalitaires doit être absolument et dans tous les cas naturaliste, mais que celui-ci ne se développe réellement que dans les milieux hiérarchisés.» Une démonstration basée sur des exemples est-elle une démonstration ? Sachant en plus que toutes les sociétés dont on a étudié l'art étant des sociétés hiérarchisées, mis à part la société aborigène. 

 

Le principe de démonstration utilisé par l'auteur m'interpelle. Je dis qu'une chose existe. Je trouve un exemple appuyant ma vision. Donc la chose existe ! CQFD.

 

«La simultanéité apparente entre l'émergence supposée d'un système économique susceptible de produire de l'inégalité et le développement croissant d'un art auquel nous attribuons justement une fonction de prestige est suffisamment troublante pour être signalée. Considérer qu'il peut y avoir stockage à grande échelle ne serait-ce qu'au Magdalénien paraît donc un argument de taille en faveur de l'hypothèse que nous défendons.» (page 88)

 

En somme, beaucoup de suppositions et d'opinions attribuées !

 

Ce qui me gêne dans les exemples anthropologiques utilisés

 

Je suis aussi gêné par certaines de ses citations de mes auteurs et de mes exemples favoris. Ainsi, il indique :

 

«... il a été observé - on pense notamment aux travaux de Pierre Clastres - que lorsque le pouvoir individuel d'un chef politique et/ou religieux devenait trop important, le groupe se soulevait.» (page 21)

 

Idem pour ces exemples concernant des sociétés de chasseurs-cueilleurs :

 

«... c'est le cas par exemple des Aborigènes australiens ou des Bushmen (San) d'Afrique australe. Dans ces sociétés tout le monde a peu ou prou les mêmes droits et il n'existe pas de statuts sociaux différenciés. Dans les sociétés Aborigènes du centre de l'Australie, dont le mode d'organisation est parfois apparenté à un communisme primitif, le partage du gibier est la règle et le sentiment de propriété est inexistant.» (page 20)

 

Il s'agit de raccourci ou de simplification exagérés. Clastres ne dit pas cela. Selon lui, les sociétés contre l'Etat s'organisent pour empêcher, pour contrarier la naissance d'un pouvoir coercitif. Le rôle du chef est plus vécu comme un devoir que comme un pouvoir. Et effectivement, un guerrier, un chef de guerre qui voudrait amener son peuple à mener une guerre dont il ne veut pas ou dont il ne veut plus peut être abandonné et exclu du groupe, de la société humaine. Et lorsque vous vivez dans un milieu hostile comme la jungle amazonienne, l'exclusion du groupe implique la mort à plus ou moins brève échéance. Toutes les démonstrations de Pierre Clastres visent à expliquer comment les sociétés primordiales, de chasseurs-cueilleurs, sont organisées pour empêcher l’apparition du pouvoir de l’UN contre tous, de l’Etat. Par la ritualisation du pouvoir du chef, par l´existence de rites d’initiation extrêmement violents qui visent à marquer les hommes et les femmes dans leur chair, de façon à ce qu’aucun d’entre eux n’oublient jamais qu’ils sont tous égaux parce qu’ils ont tous également souffert.

 

Idem pour la société aborigène, qui est beaucoup plus complexe qu'il ne l'indique, avec le paiement de prestations matrimoniales très complexes envers la belle-mère et le beau-père, auxquels sont dûs le gibier chassé. Les citations des thèses d'Alain Testard, autre anthropologue auquel il se réfère longuement, semblent par contre mieux situées, notamment sur les peuples de chasseurs-cueilleurs stockeurs.

 

Tout ceci ne remet pas en cause l'intérêt de ce livre et de son idée force. Quand apparaissent des sociétés hiérarchisées dans l'histoire des sociétés humaines ? Des sociétés préhistoriques connaissaient-elles des hiérarchies sociales, une segmentation sociale, une noblesse et des roturiers, des dominés et des dominants ?

 

Des interprétations problématiques 

 

L’une des thèses principales avancée par l'auteur est donc que les sociétés de chasseurs-cueilleurs stockeurs observées sur la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord, caractérisées non pas par une absence d'agriculture, mais par le stockage de ressources végétales et/ou marines dont la conservation et le stockage permettait de faire face à la saisonnalité de leur collecte, aurait été le modèle généralisé des sociétés humaines au néolithique et au paléolithique, en Europe, dans les plaines russes et en Asie. Les sociétés de la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord étaient hiérarchisées, à la différence de nombre de sociétés de chasseurs-cueilleurs qui étaient égalitaires. Selon Emmanuel Guy, les sociétés humaines du néolithique et du paléolithique étaient donc hierarchisées, segmentées, bien avant l'apparition de l'agriculture et la domestication des plantes, période à partir de laquelle on fait normalement remonter l'apparition des différences sociales au sein des sociétés humaines.

 

Ce livre n'est pas inintéressant. Bien sûr, certaines interprétations de l’auteur me semblent génantes. Sa volonté de tout ramener à l’existence d’une noblesse préhistorique devient ainsi risible. La stylisation des dessins dans les grottes ornées ? La preuve que ce sont des dessins héraldiques ! L’absence de mise en situation des animaux, dessinés hors de leur contexte, hors de la nature ? Idem. Une preuve qu’il s’agit de dessins héraldiques. 

 

Dans les thèses défendues par l'auteur, on trouve bien pire selon moi. Les dessins, les peintures dans les grottes ornées et les sculptures de vénus s'étalent sur des dizaines de millenaires. Et parce que les techniques se ressemblent et se maintiennent à travers les millénaires et à travers toute l'Europe, l'auteur Emmanuel Guy imagine que des écoles existaient et se sont maintenues dans certaines grottes ornées, qui étaient des sortes d'universités. Une seule, plusieurs écoles ? Il en cite plusieurs. Il me semble néanmoins totalement inepte d'imaginer que des écoles ou universités du dessin se tenaient à l'âge préhistorique pour apprendre et permettre la survivance du dessin pariétal, qui plus est dépendant des dons de certaines familles de nobles préhistoriques, sortes de sponsors ou de protecteurs des arts. Certaines des theses d'Emmanuel Guy ne tiennent pas la route. Des universités qui se sont perpétuées pendant des dizaines de milliers d'années en perpétuant les mêmes techniques, c'est du m'importe quoi ... sans aucune évolution artistique ... et alors que survivre quelques siècles pour une école est déjà très compliquée. 

 

Au delà de mon problème avec la méthode de démonstration utilisée pour démontrer la véracité de la thèse initiale de l'auteur, il me semble néanmoins que le sujet est beaucoup plus compliqué à approcher que ce que tente de faire l'auteur. La simple lecture des livres de l'anthropologue Alain Testard, auquel se réfère beaucoup l'auteur, aurait dû lui faire comprendre que le sujet de l'apparition du pouvoir coercitif, de l'Etat, des différences sociales, n'est pas aussi simple ni dichotomique que de savoir s'il y a ou non stockage de surplus alimentaires ou fabrication d'artefacts !

 

 

Saucratès


26/07/2019
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Recension du livre de Juan Branco «Crépuscule»

Saint-Denis de La Réunion, jeudi 23 mai 2019

 

Parce que ce livre rejoint mon incompréhension de l'élection d'Emmanuel Macron à l'Elysée en 2017 et cette impression que les journaux et les différents médias ont eu un rôle dans l'élection de ce parfait inconnu, je me permets de parler dans ce post de ce bouquin. Accessoirement, c'est un de mes amis et lecteur régulier (John pour ne pas le citer) qui m'en a parlé à plusieurs reprises. Et à sa lecture, c'est vrai que ce livre m'a interpellé, parce qu'il va encore plus loin que moi dans la critique des médias et des journaux. Et pourtant, comme mon fils me le rappelle régulièrement, je suis déjà particulièrement complotiste. La lecture de Juan Branco ne risque pas de vous rendre moins sensible à l'éventualité de conspiration contre nous ou de croire en l'existence de complots. Mais comme ce sont ces mêmes médias et journaux qui diffusent cette idee que les personnes qui croient en l'existence de conspirations sont plus susceptibles que les autres de voter pour Marine Le Pen, on peut donc se demander si cette théorie est vraie et si ce n'est pas au fond rien d'autre qu'une autre partie de cette même conspiration.

 

Dernier intérêt de cette recension de ce livre ; ce livre est accessible librement sur internet à l'une des adresses suivantes :

http://branco.blog.lemonde.fr/files/2019/01/Macron-et-son-Crepuscule.pdf

 

La première question que l'on peut se poser est de savoir qui est ce monsieur. D'après sa fiche Wikipédia, Juan Branco est né en 1989 en Espagne, il a acquis la nationalité française en 2010. Il a fait une partie de ses études à l'Ecole privée alsacienne (école 'select' du 6e arrondissement de Paris dont il parle abondamment dans son livre et où il a dû connaître l'un des portes-flingues de Macron, le sieur Gabriel Attal qui semble avoir le même âge que lui). D'après Wikipedia, il serait diplômé de l'université de Paris Sorbonne (2011 - Maîtrise en littérature moderne), de l'université de Panthéon Sorbonne (2012 - Master de Philosophie politique et 2013 - Master de Géopolitique), de Sciences-Po Paris (2012 - Master Affaires publiques), de l'Ecole Normale Supérieure d'Ulm (2013 et 2014 - doctorat en droit international et philosophie du droit).

 

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Juan_Branco

 

Quand je pense que certains jeunes (comme mon fils ou moi-même dans un passé lointain) ont de la peine à boucler un diplôme en 4 ou 5 ans ! Toujours d'après Wikipedia, il aurait été le collaborateur du procureur de la Cour Pénal Internationale entre 2010 et 2011 puis collaborateur extérieur du Ministère des affaires étrangères (2013). Il aurait travaillé pour l'université de Yale, chercheur invité à la Yale Law School (2013-2014), Senior research fellow à l'Institut Max Planck de droit international à Luxembourg, chargé de travaux dirigés à l'Université de Panthéon-Sorbonne ... En 2015 enfin, il participe à l'équipe de défense de WikiLeaks et de Julien Assange, dirigée par Baltasar Garzòn, puis il sera l'avocat de Jean-Luc Mélanchon en 2017 et récemment du gilet jaune Maxime Nicolle. Il travaillerait aussi pour le Monde Diplomatique depuis 2012 pour lequel il aurait suivi deux conflits. Quelle boulimie ! 

 

Que tout ceci soit absolument vrai ou faux importe peu (c'est le problème avec Wikipedia qui peut être modifié par presque n'importe qui ou renfermer des choses potentiellement inventées) ! Si le quart de ce qui est écrit sur lui est vrai (ce qui est vraisemblable), on peut supposer que ce sur quoi et ceux sur lesquels il écrit renferment une bonne partie de vérité, et qu'il parle de choses qu'il connaît et de personnages qu'il a connu.

 

Que dire de ce livre ? Qu'il défend d'abord l'idée que l'élection d'Emmanuel Macron à la Présidence de la République française a été un vol, un viol de notre démocratie, une imposture. Et que ce mensonge est le résultat d'une amitié nouée avec des milliardaires français qui détiennent pratiquement l'ensemble de la presse française. Juan Branco démontre également ad nauseum que les journalistes, l'ensemble de la presse française, sont complices par lâcheté ou par compromission, de cette manipulation géante de l'opinion publique à laquelle nous avons assisté avant l'élection présidentielle, fin 2016 et début 2017, et qu'aucun d'entre eux n'a rien dit alors que tous savaient ! Il décortique aussi les relations existants entre un certain nombre d'oligarques français, les réseaux et les personnes à l'œuvre autour et pour Emmanuel Macron, Xavier Niel, Bernard Arnault ou Arnaud Lagardère, entre autres. Et plein d'autres démonstrations.

 

Un livre à lire et à télécharger, qui permet de mettre un nom, un visage, une explication, sur le sentiment diffus et malsain qui habitait vraisemblablement certains d'entre nous devant le personnage d'Emmanuel Macron, sur l'impression de parachutage qui a été le mien ou le nôtre avec sa victoire expéditive, et le sentiment de toute-puissance qui semblait l'habiter.

 

Ce livre démontre que le mouvement des gilets jaunes est la seule réponse possible à la dénaturation de notre régime politique, que la puissance des oligarques qui contrôlent la presse française, a complètement vidé de son contenu, de sa substance, de sa valeur. Si quelques personnes hyper riches sont capables de faire élire la personne qu'ils souhaitent, même totalement inconnue quelques mois auparavant (inconnue du grand public, pas inconnue des puissants et des oligarques), alors notre régime politique n'a plus aucun sens, est complètement dévoyé ! Le magnifique système politique imaginé par le Général de Gaulle, cette cinquième république, n'a plus alors aucune valeur, aucune possibilité de légitimité. 

 

Nous nous sommes fait voler l'élection présidentielle par une personne totalement fausse, fabriquée par les médias, qui n'ont reculé devant aucune manoeuvre pour éliminer ses concurrents et permettre son élection. Et l'ensemble de son programme politique ne vise qu'à servir les intérêts de ces oligarques, en menant une politique qui écrase l'ensemble du reste de la population française. 

 

A lire d'urgence. Attention, ce livre rend complotiste !

 

 

Saucratès


23/05/2019
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