Critiques de notre temps

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Work in progress - Réflexions personnelles sur l'éthique et la morale (suite)

Saint-Denis de La Réunion, dimanche 14 avril 2019

Une conception individuelle ou infra-personnelle de la morale

 

Mes écrits de la semaine dernière sur la morale s'intéressaient à la morale en économie et en politique. Dans ma réflexion, cela signifiait de répondre à la question : qu'est-ce qu'être moral, et peut-on être à la fois puissant et moral ?

 

Comme je l'écrivais la semaine dernière :

 

«... on peut se demander si le monde que je vois existant autour de moi, composé de toutes ces grandes entreprises qui régissent d'un bout à l'autre nos vies, de tous ces chefs et dirigeants d'entreprises, de tous ces cadres et hauts managers prônant l'efficacité technocratique, si toutes ces entités, ces personnes, ces puissants connaissent la morale et agissent en fonction d'une morale immanente., supérieure à leur seul intérêt et à l'intérêt de leur caste ? Je pose la question mais j'en connais déjà la réponse : Non !»

 

https://saucrates.blog4ever.com/work-in-progress-reflexions-personnelles-sur-l-ethique-et-la-morale

 

Mais il s'agit d'une vision que je considère comme collective de la morale. C'est une vision politique ou générale des rapports sociaux et de la morale au sein de ces rapports sociaux, de ce que j'estimais être une mesure de la morale. Et en aucun cas, il ne s'agit d'une vision intime de la morale, parce que la morale, c'est aussi et avant tout cela : un rapport personnel, intime à la morale et à la moralité. On ne peut réellement répondre à la question de savoir si on est ou non un être moral, un être titulaire d'une moralité et agissant ou non en conformité à cette moralité que dans son for interieur, dans son intimité ! Une personne en dehors de nous peut estimer que l'on est ou non un être humain moral, agissant conformément à la morale, mais dans les faits, cet autre humain ne nous juge que conformement à ses propres valeurs morales. Mais cela ne répond pas véritablement à la question qui nous intéresse réellement, à savoir cet homme-là (ou cette femme-là) est-il (ou est-elle) moral ?

 

Il est ainsi tout à fait possible que des personnes telles que Carlos Ghosn de Renault, ou des tueurs, des assassins ou des terroristes de l'OEI puissent se considérer personnellement comme parfaitement moraux, même s'ils ont éventuellement pu frauder ou voler leur entreprise ou le fisc français ou japonais, s'ils ont pu tuer ou assassiner des hommes, des femmes ou des enfants ou poser des bombes. Il leur suffit de penser qu'on leur doit cet argent, que ce n'est qu'un juste retour pour leur sacrifice, ou que leurs victimes ne méritent pas de vivre ou que celles-ci n'appartiennent pas à l'espèce humaine. Ces personnes-là peuvent tout à fait se considérer comme parfaitement morales, dignes d'être admirées ou d'atteindre le Paradis céleste. 

 

Les valeurs morales ont ainsi l'inconvénient d'être strictement personnelles et ce n'est que lorsque l'on se trouve confronté au regard de l'autre, à l'altérité, voire à l'opinion publique, que l'on peut comparer nos valeurs morales à celles des autres. Et elles ont aussi un deuxieme inconvénient, elles evoluent en fonction de ce que l'on fait, de la manière dont on évolue. Les valeurs morales s'effacent au fur et à mesure que l'on agit mal, en contradiction avec elles. Jusqu'à disparaître complètement, pour ne plus laisser place qu'à une bouillie informe. Ce qui nous paraissait si amoral la première fois peut tout à fait nous paraître beaucoup moins grave à la dixième ou centième violation. Le sens moral peut s'émousser, s'étouffer au fur et à mesure que l'on se trouve confronter au Mal. 

 

On se retrouve donc toujours face à cette question primordiale et centrale que tous les philosophes se sont posées : puisque nos valeurs morales sont par essence personnelles, et qu'elles évoluent en fonction de nos propres actes, il n'existe donc aucune mesure unique de la morale, mais uniquement des valeurs communes qu'on imagine partagée par un plus grand nombre de personnes. On se construit ainsi intimement sur la base de valeurs morales que nous ont inculquées nos parents, nos proches, par la façon dont nous les avons comprises, interprétées, par les manières dont nous les avons combinées avec nos propres expériences, par les événements de notre vie, depuis notre plus tendre enfance. Ainsi, certaines personnes peuvent estimer que le plus important à leurs yeux est leur propre intérêt, leur propre confort, leur propre devenir, et que tout le reste, tous les autres ne comptent pas. Ils peuvent être très serviables, très au service des autres, mais à leurs yeux, ils ne penseront parfois qu'à eux, parce que cela seul compte pour eux. Ils pourront s'estimer parfaitement moraux parce qu'ils se sont construits ainsi. Parce qu'un sourire, la serviabilité est pour eux la première des qualités, de la moralité.

 

Qui suis-je pour m'ériger en censeur de la moralité des autres ? Qui suis-je pour imaginer que mes propres valeurs morales sont l'alpha et l'oméga de la moralité, et que tout autre comportement divergant de mes propres valeurs morales est une forme d'amoralité, une forme d'immoralité ?

 

Et pourtant, c'est notre lieu commun. Nous jugeons, nous apprécions tous les comportements de tout le monde en fonction de nos propres valeurs morales. Et ceux dont les comportements diffèrent trop de nos propres valeurs morales ne pourront être que rejetés, repoussés. Difficile d'accepter, d'être ami avec une personne dont les valeurs morales semblent pratiquement incompatibles avec nos propres valeurs, dont les actes et les comportements semblent aux antipodes par rapport à ce qui nous semble être la morale, le bien, le bon. Heureusement, c'est très rarement le cas dans la vie réelle. Il y a rarement des personnes dont les valeurs morales sont aux antipodes des nôtres. Il y a forcément très souvent des divergences, parfois importantes, d'autres fois des personnes peuvent sembler tant nous ressembler que nous pouvons nous confier et les aimer. Mais forcément, il y a des différences. Parce que nul ne peut avoir été éduqué exactement de la même manière, ni avoir vécu exactement les mêmes choses, ni surtout les avoir vécu, intégré de la même façon. 

 

Il y a aussi une dernière chose : je ne peux pas nier aux autres la faculté d'agir conformément à une morale, à une éthique, à leur morale. Même si ce sont des dirigeants de grandes entreprises, des hommes politiques ou des puissants. Je ne peux pas leur nier le droit d'être moraux ou éthiques, d'agir conformément à la morale ou l'éthique. 

 

Et on n'en arrive alors à une dernière facette de ce que j'appelle la moralité. On ne peut se considérer comme moral que si on est ouvert aux autres, si on est tolérant aux autres, aux divergences des autres. La tolérance est certainement la plus difficile des valeurs à intégrer, mais cela permet d'accepter ceux qui ont des valeurs morales differentes des nôtres, qui vivent et agissent différemment de nous. Terrible exercice que la tolérance, essentiellement parce que l'intolérance, le rejet de l'autre, est la plus simple et la plus facile des façons de vivre. Et parce que nul ne sait où peut nous mener la tolérance : ne doit-on pas en raison de la tolérance accepter les terroristes et les assassins ? Ne doit-on pas accepter qu'ils nous nient notre droit de vivre et de nous considérer comme humain ?

 

Où doit s'arrêter la tolérance ? Et où commence la moralité ? Je n'ai pas de réponse. Ce sera tout pour ce dimanche soir !

 

 

Saucratès



14/04/2019
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