Critiques de notre temps

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Ethique et entreprises

Éthique et entreprises

 

Par Saucratès

 

Saint-Denis de la Reunion, samedi 26 mars 2022

 

1) Justification éthique

 

La question de l’éthique a-t-elle la moindre justification dans le monde de l’entreprise ? Je ne parle pas de la place de la loi, de la justice, du respect de normes légales dans les entreprises. On sait tous que les entreprises sont bien obligées appliquer les lois et les règlements, que ce soit en matière de respect des droits des consommateurs, en matière de respect du code du travail à l’égard de leurs salariés ou de leurs sous-traitants, en matière de respect de la législation en matière d’hygiene et de securité … Non, je parle de morale et d’éthique, tout en sachant que l’on peut tout mettre et ne rien mettre sous ces deux vocables !

 

Je ne vais donc parler que de morale et d’éthique et m’interroger sur la place qui leur ai dévolue dans le monde de l’entreprise, de la finance, de l’assurance, et plus largement, même dans le monde des administrations publiques. Le simple fait de faire des affaires, de gagner de l’argent, sans voler, sans tuer, est-il suffisant pour pouvoir parler de respect de la morale et de l’éthique ? 

2) De la nécessité d’écarter les chartes éthiques et codes de déontologie de cette réflexion

 

On va peut-être très vite écarter l’argument des chartes éthiques et des codes de déontologie qui sont exhibés, qui sont affichés comme des trophées, comme des preuves de vertu par nombre de grandes entreprises et d’administrations.

 

Dans l’abécédaire du bon dirigeant moderne d’une grande entreprise ou d’une administration publique, c’est l’arme absolue pour ressouder les équipes, couper les têtes qui dépassent, entretenir la peur et la motivation des troupes, pour faire moderne. Sous ce vocable, on voit apparaître l’ensemble des bons comportements qui sont prescrits aux subordonnés, on y chante les bienfaits de la loyauté, cette idée que le salarié ou le fonctionnaire représente dans tous les actes de sa vie l’entreprise ou l’administration qui l’emploie. Les chartes éthiques et les codes de déontologie sont remplis des obligations attendues de la part des salariés, qui excèdent bien souvent très largement les simples obligations qui découlent du seul code du travail. Et leur caractère hybride, ni code du travail, ni règlement intérieur, crée un vide juridique qui suffit néanmoins à terroriser ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’image qui est attendue d’eux.

 

Ces mêmes chartes éthiques et codes de déontologie sont étrangement beaucoup plus silencieuses sur les obligations des entreprises elles-memes. Au mieux ils sont évasifs sur les obligations des entreprises ou des administrations, «donner les moyens de…», «faire en sorte que…», le plus souvent, ces codes ou chartes ne visent qu’à réglementer ce qui est attendu des salariés ou des fonctionnaires concernés. Ou bien ils se limitent à ahaner les dispositions prévues dans le code du travail (paiement du salaire, absence de discrimination, droit à la formation….).

 

Nota : par hasard, j’ai pris l’exemple de la charte éthique du groupe AFD, qui correspond parfaitement à ma démonstration. Des engagements de l’employeur inexistants, reprenant les obligations légales imposées aux employeurs, tandis que les obligations des salariés du groupe AFD excèdent largement les obligations imposées par le code du travail à des salariés lambda.

 

https://www.afd.fr/fr/ressources/charte-ethique-du-groupe-afd

 

Les premières professions à s’être vues imposer un code de déontologie ont été les professions médicales, à l’image du serment d’Hippocrate que tous les médecins du monde sont sensés apprendre et respecter depuis la nuit des temps. À cet égard, il est intéressant de se rappeler que le premier code de déontologie des médecins a été promulgué en 1941, sous le régime de Vichy. Bizarrement, le régime de Vichy est d’ailleurs également à l’origine de la première Loi bancaire. Et dans les deux cas, de nouvelles lois ont été repromulguées entre 1946 et 1947, comme s’il fallait faire disparaître toute trace de Vichy, comme s’il fallait faire comme si Vichy n’avait jamais existé. Mais de même que le serment d’Hippocrate n’a pas de sens en dehors de la profession des médecins, un code de déontologie n’a pas de sens en dehors de ces professions médicales qui ont entre leurs mains la vie de leurs patients. 

Alors, en dehors des énarques et autres hauts dirigeants qui cherchent des outils modernes d’asservissement des salariés de leurs entreprises, il se pourrait que pour certaines personnes, pour certains groupes, comme la Congrégation pour la doctrine de la Foi de l’Eglise Catholique, le principe des chartes éthiques et des codes de déontologie puisse paraître comme une sorte de panacée pour insérer de la morale dans le monde de l’entreprise. Mais sachant ce que représentent aujourd’hui ces chartes éthiques et ces codes de déontologie, il n’y a rien à en attendre !

 

Pour cela, il faudrait une morale des affaires !

 

3) Quelques définitions

 

Le premier point est évidemment de savoir s’il y a la moindre différence entre éthique, morale et déontologie. Le nom «éthique» vient du mot grec «ethos» qui signifiait à l’origine coutumes ou usages, d’un groupe se rapportant à un autre. Pour sa part, le mot «morale» est basé le mot latin «mores» qui signifiait également à l’origine les notions de coutumes, usages ou mœurs. 

«Les mots que nous utilisons - bon, mauvais, bien, mal - ne conviennent sans doute pas à ce contexte ancien, mais l’attitude face à des conduites contraires aux coutumes était la même que la nôtre.»


«Éthique» par John Dewey et James Hayden Tufts - 1932

 

S’agissant du mot «déontologie», celui-ci se réfère à l’une des principales branches historiques de la philosophie morale, dont l’un des principaux représentants est le philosophe allemand Emmanuel Kant. Par opposition, l’une des deux autres grandes branches historiques de la philosophie morale est nommée «conséquentialisme». L’utilitarisme de Jeremy Bentham, de John Stuart Mill et de George Edward Moore en sont les principaux courants, ou représentants. Enfin, l’éthique des vertus est aussi un autre courant important de la philosophie morale.

 

Tout en sachant qu’il est quelque peu difficile de rattacher à ces différents courants les philosophes américains récents comme le théoricien du contrat social moderne John Rawls, même si on le rattache habituellement au courant contractualiste, par conséquent au courant déontologique, ou son adversaire Michael Walzer, qui a théorisé le concept de sphères de justice, revendiquant une conception plus pluraliste de la justice.

 

Dit autrement,

«La philosophie morale (…) peut être subdivisée en trois branches, qui correspondent à autant de théories ou de méthodes fondamentales : le conséquentialisme, qui soutient qu’est moral ce qui promeut le bien, celui-ci étant, bien entendu, défini au préalable ; le déontologisme, qui affirme qu’est morale une action accomplie en honorant des principes absolus s’appliquant quelles que soient les conséquences ; l’éthique des vertus, qui défend pour sa part l’idée selon laquelle ce qui compte avant tout, c’est le perfectionnement de l’être humain en tant qu’agent moral vertueux. Bref, la première méthode s’intéresse aux conséquences de nos actes ou des règles de ceux-ci, la seconde à la façon selon laquelle nos actes peuvent suivre des règles, la troisième au perfectionnement vertueux de l’agent moral lui-même.»

 

Jean-Cassien Billier, «Introduction à l’éthique», 2014, page 1

  

4) Première conclusion partielle à mon interrogation sur la morale des affaires

 

Existe-t-il donc une morale de l’entreprise ou une morale des affaires ? Et de la même manière qu’il existe de très nombreuses interprétations ou explications de la morale et de l’éthique, on comprendra qu’il pourra exister de très nombreuses définitions ou acceptations autour du concept de morale des affaires. Pour certaines d’entre elles, «la loi du plus fort» est à la fois la morale de la nature et la morale du monde des affaires. Car pour certains, le terme de morale ne fait que recouvrir, correspondre, habiller la simple réalité du monde.

 

 

Saucratès 



26/03/2022
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