Critiques de notre temps

Critiques de notre temps

Considérations sur l'organisation des sociétés humaines


À l'origine du pouvoir dans les sociétés humaines (bis)

Saint-Denis de La Réunion, samedi 17 août 2019

 

Que trouve-t-on à l'origine de l'apparition de l'Etat ? A-t-il existé une forme de société primordiale dont toutes les autres formes de sociétés humaines que l'on a pu observer et que l'on peut observer découleraient ? L'Etat est-il donc apparu quelque part, ou dans divers endroits de cette planète, et comment se fait-il que cette forme d'organisation sociale ait pu prospérer et se perpétuer jusqu'à nos jours ? 

 

Ou bien, en sens inverse, des sociétés humaines organisées sous forme d'Etat ont-elles toujours existé, de tout temps, même aux temps immémoriaux, même à l'époque des hommes des cavernes et des australopithèques ? La réponse est évidemment non à ces deux dernières hypothèses ; il est peu probable que l'Etat ne soit pas apparu au cours des 10.000 ou 12.000 dernières années. Au-delà de ce passé, les organisations sociales des groupes humains devaient ressembler aux organisations sociales des groupes de chasseurs-cueilleurs les plus primitifs que les ethnologues ont pu observer, avec une organisation sociale plus ou moins égalitaire et des chefs de tribus aux pouvoirs très éloignés de ceux des rois et despotes des temps plus récents.

 

Même si on se refuse à parler d'évolutionnisme et de diffusionnisme, on ne peut pas nier que dans la préhistoire, le type d'organisation sociale des sociétés humaines archaïques ressemblaient vraisemblablement aux sociétés égalitaires de chasseurs-cueilleurs telles que l'on a pu les observer en Australie, en Afrique australe avec le peuple San ou en Amérique du Sud avec par exemple les Guayakis observés par Pierre Clastres. Forcément, ces sociétés humaines ont évolué au fil des millénaires pour devenir les organisations sociales étatiques des sociétés humaines actuelles. Les sociétés de chasseurs-cueilleurs elles-mêmes, que l'on parle des Aborigènes australiens, des Sans d'Afrique Australe ou des Guayakis amazoniens, ont également dû évoluer et voir les organisations sociales évoluer. On peut appeler le passage de l'état de chasseurs-cueilleurs égalitaires à l'état de société étatique comme une «malencontre». 

 

Je reviendrais au texte déjà cité de Pierre Birnbaum, historien et sociologue français spécialiste de l'Etat particulièrement respecté, intitulé «Aux origines de la domination politique». Pierre Birnbaum, citant Pierre Clastres, décrit assez précisément la manière dont fonctionne le pouvoir non coercitif d'une société archaïque comme les Guayakis, peuple étudié par Clastres :

 

«Pour éviter la transcendance d'un pouvoir qui se séparerait de la société et réussirait à l'opprimer, celle-ci va piéger ce lieu, l'occuper en y installant un chef qui ne peut que mimer l'exercice du pouvoir. D'où les très belles pages sur le devoir de parole que Clastres termine en soulignant que le devoir de parole du chef, ce flux constant de parole vide qu'il doit à la tribu, c'est sa dette infinie, la garantie qui interdit à l'homme de parole de devenir homme de pouvoir.

 

Examinons pourtant la manière dont Clastres démontre que le chef ne détient en vérité aucun pouvoir. L'auteur de La société contre l'Etat affirme à travers tous ses travaux qu'il faut distinguer le pouvoir coercitif du pouvoir non coercitif : pour lui, toutes les sociétés, qu'elles précédent la venue de l'histoire ou qu'elles y soient deja soumises, comportent une structure politique car le politique est au cœur du social mais seules les premières réussissent à piéger le pouvoir pour empêcher qu'il ne fonctionne.

 

Cependant, on peut déjà observer que le pouvoir qui ne s'exerce pas de manière coercitive peut se révéler bien plus efficace que celui qui se trouve sans cesse dans l'obligation d'avoir recours à la contrainte : un pouvoir est d'autant plus fort qu'il n'a pas besoin de le montrer, de prouver sa puissance, de vérifier le contrôle qu'il exerce sur ceux qu'il domine.

 

Un pouvoir coercitif peut être plus faible qu'un pouvoir non coercitif ; un pouvoir qui ne s'exerce pas peut être plus fort qu'un pouvoir qui doit sans cesse se manifester précisément parce qu'il se voit contesté dans sa légitimité. Lorsque Clastres affirme à plusieurs reprises que détenir le pouvoir, c'est l'exercer : un pouvoir qui ne s'exerce pas n'est pas un pouvoir, il n'est qu'une apparence, il laisse de côté le formidable appareil de contrôle social qui prévient toute interrogation sur la légitimité du pouvoir et rend par conséquent inutile la preuve de sa réalité. (...) Cette observation fondamentale peut s'appliquer directement à la société décrite par Clastres : ce n'est pas parce que le chef n'exerce pas son pouvoir de manière apparemment coercitive qu'il ne détient aucun pouvoir réel. Le pouvoir peut agir sans contrainte et demeurer néanmoins fort efficace ; avec Jean-William Lapierre, on doit souligner que, chez les Guayakis, le chef n'a pas le monopole de l'usage la violence légitime parce qu'il a le monopole de l'usage de la parole légitime et que nul ne peut prendre la parole pour s'opposer à celle du chef sans commettre un sacrilège condamné par l'opinion publique, unanime.»

 

«Aux origines de la domination politique» de Pierre Birnbaum, (pages 12-13)

https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1977_num_27_1_393709

 

(...) «En définitive, la société contre l'Etat est elle-même une société répressive qui exerce un pouvoir absolu et complet sur tout ce qui la compose. Et c'est le même concept que sert à désigner tantôt le pouvoir éventuel du chef, tantôt le pouvoir de la société.» (page 14)

 

(...) «C'est qu'en utilisant un même mot [violence coercitive] pour parler de l'action de la société ou de celle de l'Etat, Clastres se prive de l'emploi du concept de contrôle social qui peut seul rendre compte de la domination absolue exercée par la société, à travers les normes qu'elle véhicule, grace au rituel, aux coutumes et aux mœurs, domination par laquelle elle parvient à une sociabilisation absolue de ses membres ; c'est sur cette même sociabilisation totale que Durkheim avait d'ailleurs insité quand il analysait les sociétés qui connaissent une solidarité mécanique.

 

Si la société se réserve un contrôle absolu sur ses membres, il faut préciser, ce que je fait pas Clastres, que ceux qui la composent ne peuvent en rien décider de leurs actions, ils sont totalement soumis aux normes que le groupe n'a pas élaborées lui-même. La société contre l'Etat se présente donc comme une société de contrainte totale : elle est tout le contraire d'une communauté de type libertaire qui, par une autorégulation collective, réussirait à se protéger de toute domination.» (page 15)

 

Ces très longs passages, citations de l'article de Pierre Birnbaum me semblent indispensables pour bien comprendre le fonctionnement de ce genre de sociétés dites primitives, dites «sociétés contre l'Etat», et permettre de comprendre les mécanismes qui y sont à l'œuvre, selon l'analyse, l'interprétation qui en avait été réalisée par Pierre Clastres.

 

Elles permettent à la fois de mesurer les différences entre ces sociétés primitives et la nôtre, mais aussi les ressemblances. Notamment ce qui est dit de la force du contrôle social et du monopole de la parole légitime. Nos sociétés modernes fonctionnent toujours de cette même manière, avec un monopole de la parole légitime appartenant au Président de la République en exercice et aux ministres et aux députés du Parti majoritaire. Eux seuls semblent avoir le droit et être légitime à commenter et à intervenir sur l'actualité politique, encore aujourd'hui, comme dans les sociétés archaïques, primitives. Au fond, la parole du chef beneficie toujours d'une aura particulière et il est impossible pour un contestataire de contester ce droit à la parole et le discours du chef. Cela reste un attribut du pouvoir du chef même dans notre société supposément démocratique. 

 

La société archaique, ancienne, présentait donc certainement un caractère de contrainte forte à l'égard de ses membres. Clastres cite le respect des règles ancestrales, le apartage des tâches entre hommes et femmes, mais aussi la présence de rites de passage à l'âge adulte extrêmement violents, conçus pour marquer profondément les corps, de manière indélébile. Pour que personne n'oublie jamais que chacun est l'égal des autres, que tous ont souffert de la même manière au cours de ce rite. La societe aborigène présente cependant d'autres institutions sociales différentes de celles des Guayakis, notamment en ce qui concerne la possession et la répartition des produits de la chasse par les chasseurs. Ou bien en matière de prestations matrimoniales, notamment avec le service de la fiancée. On peut ainsi en déduire que les sociétés préhistoriques n'étaient très vraisemblablement pas étatiques, mais qu'elles ne ressemblaient pas non plus obligatoirement ni aux sociétés Aborigènes, ni Guayakis. Ces sociétés ont forcément muté, évolué dans leurs institutions, mais elles étaient forcément contraignantes vis à vis de leurs membres, avec des règles ancestrales à respecter, des dispotifs pour protéger la société du pouvoir du chef, avec des rites de passage à l'âge adulte violents, et vraisemblablement des modes de prestations matrimoniales.

 

Le passage à une société étatique, à une société avec de fortes structurations sociales, avec des riches et des pauvres, des puissants et des dominés, s'est produit quelque part, à un endroit quelconque, à un moment quelconque au cours des dix ou douze derniers millénaires. Ce passage s'est déroulé dans plusieurs lieux et à plusieurs époques. Le 4ème ou 5ème millénaire avant JC en Mésopotamie antique, quelques siècles plus tard en Chine ou en Egypte. Quelques millénaires plus tard en Amérique du Sud. C'est l'époque de la domestication des animaux, de la domestication des céréales et de la constitution de villages et de cités antiques, préalables à l'apparition d'Etats. 

 

L'histoire nous apprend que des sociétés archaïques n'ont pu conserver la forme de sociétés contre l'Etat que dans certains milieux naturels difficiles et hostiles à l'homme. La forêt amazonienne, les jungles d'Afrique ou d'Indonésie, les déserts d'Afrique australe, les latitudes arctiques. Je ne sais pas si d'ailleurs, on peut présenter l'Australie comme un milieu hostile à l'homme ... ou si les raisons expliquant le maintien de ce type de societes archaïques en Australie repose sur une autre série d'explications. Les autres milieux plus favorables à l'homme ont apparemment tous enregistré le développement des Etats et des cités, et des stratifications sociales. 

 

La «malencontre» de La Boétie et de Clastres semble ainsi correspondre à l'abandon des dispositions sociales contraignantes et marquantes (sur les corps) dans nos milieux naturels favorables à la vie de l'homme, et le développement de relations sociales différentes, entre dominants et dominés. Dans un milieu hostile à l'homme, les dominants ont besoin du groupe pour survivre et doivent accepter les règles des dominés. Dans un milieu favorable à l'homme, les dominants n'ont plus besoin du groupe pour survivre et peuvent imposer leurs propres règles sans craindre d'être abandonnés par le groupe, imposer leur force et leur domination.

 

Si on suit ainsi Clastres, le milieu naturel serait l'élément explicatif du développement ou non de l'Etat et le maintien ou non d'organisations sociales empêchant l'apparition de l'Etat. D'autres auteurs comme Alain Testard propose d'autres éléments explicatifs reposant sur les institutions sociales, comme les rapports de dépendance entre membres d'un groupe liés à l'existence des prestations matrimoniales : prix de la fiancée (bridewealth en anglais), dot, ou service de la fiancée (bride service). 

 

Nonobstant ces éléments explicatifs, il n'en reste pas moins que les organisations étatiques sont apparues à un moment donné du temps et de l'histoire. Et pas partout. Et comme l'écrit James C. Scott:

 

«Il est difficile de dire quand exactement le paysage politique en vint à être définitivement dominé par l'Etat, et il serait assez arbitraire de fixer une date précise. Une estimation généreuse nous amènerait à affirmer que jusqu'il y a environ quatre siècles, un tiers du globe était encore occupé par des chasseurs-cueilleurs, des cultivateurs itinérants, des peuples pastoraux et des horticulteurs indépendants, tandis que les États, essentiellement agraires, étaient largement confinés à la petite fraction des terres émergées propice à l'agriculture. Une bonne partie de la population mondiale n'avait sans doute jamais été confrontée à ce personnage emblématique de l'Etat : le collecteur d'impôts.»

«Homo domesticus» de James C. Scott (page 30)

 

 

Saucratès


17/08/2019
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À l'origine du pouvoir dans les sociétés humaines

Saint-Denis de La Réunion, mardi 13 août 2019

 

Le sujet du pouvoir et de son origine historique ou préhistorique m'intéresse au plus haut point. En cela, j'appartiens, ou plutôt, je me retrouve dans un courant particulier de l'anthropologie (ou de l'éthnologie) que l'on appelle «l'anthropologie anarchiste». 

 

Selon la préface intitulée «Diaboliques céréales» de Jean-Paul Demoule au livre de James C. Scott intitulé «Homo Domesticus - Une histoire profonde des premiers États», on peut lire :

 

«A côté des différentes écoles actuelles d'anthropologie sociale (on disait autrefois ethnologie), qu'il s'agisse du structuralisme, longtemps dominant, du fonctionnalisme, du marxisme (un peu en sommeil dans ce domaine), ou encore du postmodernisme plus ou moins relativiste -sur le declin-, il existe une anthropologie anarchiste. Non que cette anthropologie se proposerait de travailler de manière anarchique, car elle est au contraire systematique, minuitieuse et argumentée, appuyée par des travaux de terrain. Mais parce que son sujet d'étude est le pouvoir (archê en grec), ou plus exactement l'opposition au pouvoir (an-archê).» (page I)

 

Je ne ferais donc dans cet article qu'une première approche de l'origine du pouvoir, de l'origine de l'Etat. Je trouve surprenant de découvrir que sans le savoir, je m'intéressais à l'anthropologie anarchiste et que mes quelques écrits (dans ce blog) s'intéressent à cette branche de l'anthropologie. J'ai souvent écrit que mes auteurs préférés en anthropologie étaient Pierre Clastres et Etienne de la Boétie. Je rangeraient aussi parmi les auteurs anarchistes Joseph de Maistre, qui préfaça l'opuscule d'Etienne de La Boétie, 

 

De ma lecture précédente, du livre «Ce que l'art préhistorique dit de nos origines» d'Emmanuel Guy, je conserverai une partie des idées qui y sont développées. Comme Emmanuel Guy le défend, les peuples de chasseurs cueilleurs qui ont habité l'Europe et les plaines asiatiques au cours des dizaines de millénaires de la dernière glaciation de Würms ont vraisemblablement dû apprendre à collecter de grandes quantités de ressources issues de la pêche ou de la chasse, en plaçant des camps à des confluents de rivière ou dans des goulets d'étranglement naturels permettant d'abattre de grandes quantités de gibiers, à certaines périodes de l'année ou de la saison. D'une certaine manière, ces méthodes de collecte en grande quantité de poissons (genre saumon remontant des rivières pour frayer) ou de gibiers et les méthodes de conservation (fumaison ...) ressemblent aux civilisations des indiens de la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord qui ont développé à l'extrême ces modes de vie leur permettant de pouvoir rester dans des villages sédentaires malgré l'absence de toute agriculture céréalière. 

 

Là où je me sépare des thèses d'Emmanuel Guy, c'est de penser qu'un exemple tiré des temps actuels, historiques, puissent s'appliquer à un passé remontant à des dizaines de millénaires, même en présence de grottes ornées demandant un investissement en travail supposé être important. Pourquoi de tels peuples du paléolithique seraient-ils restés dans une région au cours de la période difficile de la saison, en vivant sur leur seul stock de ressources, à la merci du moindre incident, désastre, hiver plus rude ou printemps tardif, sans certitude que les beaux jours reviendront un jour ? C'est pourtant l'une des thèses défendues par Emmanuel Guy ... Non évidemment, il me paraît plus probable que ces peuples du paléolithique se déplaçaient avec des stocks de nourriture pour rejoindre d'autres zones moins inhospitalières lors des saisons froides, et qu'ils ne devaient revenir que de manière épisodiquement dans ces zones. Cela correspond d'ailleurs à l'image véhiculée par de nombreux films ou livres sur les hommes préhistoriques avec des abattages importants de gibiers chassés. Il faudrait une certitude peu envisageable sur l'alternance des saisons, sachant que nombre de peuples archaïques font encore appel à des croyances magiques pour les alternances des jours et des nuits !

 

Je pense ainsi peu probable qu'une sédentarisation des peuples du paléolithique aient pu se produire et qu'elle ait pu conduire à l'émergence d'une noblesse et d'une stratification de la société des tribus du paléolithique. L'existence de la différenciation sociale, de l'apparition d'organisations étatiques, de relations de dépendance autour de lignages nobles, doit être recherchée beaucoup plus récemment de nous. Elle ne remonte pas au paleolithique, même si les hommes et les femmes de cette époque ont découvert, appris, se sont transmis des méthodes de dessins rupestres, des méthodes de conservation de gibiers et de poissons, des emplacements et des lieux où à certaines époques de l'année, on trouve de grandes quantités de nourriture et de ressources ... Même si ces hommes et ces femmes ont appris à recolter des graminées et des céréales sauvages et des méthodes de les conserver pour qu'ils soient comestibles. Il nous restera à imaginer, à découvrir, de quelle manière ils se déplaçaient à ces époques préhistoriques, comment ils se déplaçaient avec des stocks de nourriture, de poissons, de gibiers séchés, sans animaux de bat et sans chariot en absence de domestication animale ... La génétique est-elle suffisante pour trouver une réponse à la domestication animale au paléolithique ? 

 

Je retrouve ainsi les thèses initiales de ma seconde lecture, le livre de James C. Scott, selon lequel c'est au néolithique qu'il faut rechercher les premières traces de l'apparition des stratifications sociales et l'apparition des premiers états. Et non avant. Une autre de ses thèses concerne l'importance des céréales dans l'apparition de l'Etat : 

 

«J'avance l'idée que les céréales présentent des caractéristiques uniques qui en font, pratiquement partout, la principale ressource fiscale indispensable à l'émergence initiale de l'Etat.» (page 12).

 

Dit autrement, «... l'histoire n'a pas enregistré l'existence d'états du manioc, du sagou, de l'igname, du tar, du plantain, de l'arbre à pain ou de la patate douce. (...) Seules les céréales sont vraiment adaptées à la concentration de la production, au prélèvement fiscal, à l'appropriation, aux registres cadastraux, au stockage et au rationnement.» 

 

Il reste à déterminer ce qui explique l'apparition de l'Etat à la période néolithique dans une grande partie du monde actuel, et les raisons pour lesquelles certaines sociétés humaines ont malgré tout continué à vivre de chasses et de cueillette, ce que l'on appelle des peuples de chasseurs-cueilleurs, et ont réussi à conserver de dispositifs sociaux interdisant la survenue de la malencontre, c'est-à-dire l'apparition de l'Etat et des différenciations sociales ? Autrement dit, de déterminer pourquoi nous, nous avons échoué à conserver ce mode de vie, cette organisation sociale !

 

D'une autre manière, ces quelques lignes m'ont surtout permis de rejeter certaines des explications proposées par un auteur (M. Emmanuel Guy), même si je peux agréer, rejoindre, certaines de ses explications ou interprétations concernant l'époque paléolithique, et de rejoindre les premières hypothèses d'un autre auteur, M. James C. Scott, et de me retrouver dans une tradition an-archê-iste.

 

Nota bene

 

Par le terme de «malencontre», je me réfère au livre de La Boétie que l'on trouvera à cette adresse :

http://classiques.uqac.ca/classiques/la_boetie_etienne_de/discours_de_la_servitude/discours_servitude_volontaire.pdf

 

«Quel malencontre a esté cela, qui a peu tant dénaturer l'homme, seul né de vrai pour vivre franchement et lui faire perdre la souvenance de son premier estre, et le désir de le reprendre.»

 

Même si je préfère de très loin les premiers mots du livre «Du contrat social» de Jean-Jacques Rousseau, que j'ai toujours trouvés beaucoup plus forts selon moi :

 

«L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux. Comment ce changement s'est-il fait ? Je l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question.»

http://www.ibiblio.org/ml/libri/r/RousseauJJ_ContratSocial_p.pdf

 

Néanmoins, en me référant à cette notion de malencontre, je m'expose aux mêmes critiques que celles qui étaient jadis opposées à Pierre Clastres ...

 

«Clastres considère d'abord la naissance de la domination, celle du pouvoir politique, comme un accident, une apparition mystérieuse, un formidable événement, qui ne se laisse guère appréhender en terme de structures sociales (...). C'est donc un modèle structurel et non un accident qui rend compte de l'absence de pouvoir, alors qu'un événement irrationnel provoqué par un changement inexplicable des désirs des acteurs, provoque au contraire la naissance de l'histoire et justifie la venue de l'Etat. L'analyse sociologique se trouve donc réservée aux sociétés sans histoire qui sont organisées de façon structurelle. Clastres abandonne délibérément le problème de l'origine sociologique de l'Etat : tout en nous affirmant qu'il s'agit d'un evenement irrationnel, il nous invite à nous détourner tant de Marx que de Durkheim pour essayer d'en rendre compte.

 

(...) Clastres admet comme Durkheim que la domination absolue de la société sur ses membres s'exerce dans certaines sociétés primitives, mais à la différence de celui-ci, il valorise cette domination qui empêche la survenue de l'Etat, tandis que Durkheim, au contraire, souligne leur caractère oppressif et attend du développement normal de la Direction vision du travail, l'apparition d'un État fonctionnel limité à des tâches de coordination et dépourvu de toute dimension contraignante. Alors que Durkheim se rejouit du développement d'une société complexe qui diminue les contraintes, favorise l'autonomie des personnes et tente de réduire l'Etat à un rôle fonctionnel, Clastres valorise les sociétés qui maintiennent un contrôle absolu sur leurs membres pour l'unique raison qu'elles auraient su éviter ainsi l'apparition de l'Etat.»

 

Pierre Birnbaum, «Aux origines de la domination politique. À propos d'Etienne de La Boétie et de Pierre Clastres», Revue francaise de science politique (pages 9 et 10)

 

 

Saucratès


13/08/2019
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Recension du livre «Ce que l'art préhistorique dit de nos origines» d'Emmanuel Guy

Saint-Denis de La Réunion, mardi 23 juillet 2019

 

S'il est un sujet qui m'intéresse, c'est bien celui de l'apparition de l'Etat et du pouvoir coercitif. Deux auteurs m'avaient notamment particulièrement marqué sur ce sujet : Etienne de La Boétie et Pierre Clastres. L'un était un contemporain de Montaigne, et la lecture de son seul et unique ouvrage, «Contre un ou de la servitude volontaire» provoquait (ou provoque toujours) une joie incommensurable. Le deuxième est mort à la fin des années 1970 et étudiait des populations d'Amazonie restées à l'écart du reste de l'humanité jusqu'aux années 1970, et notamment les indiens Guayakis. 

 

L'art pariétal, témoin de l'origine des divisions sociales

 

L'idée de trouver dans les dessins des grottes, dans l'art pariétal, une trace de l’origine des divisions sociales me plaît particulièrement. Parce qu'en effet, il est particulièrement difficile de remonter sur l'organisation sociale des sociétés préhistoriques ou des sociétés des premiers hommes et l'apparition du pouvoir coercitif. Néanmoins, le début de l'argumentation développée par M. Emmanuel Guy me pose un problème. Dès l'introduction de son livre, il indique ainsi : 

 

«L'histoire de l'art montre en effet que le naturalisme (art figuratif soucieux d'imiter la nature) se développe toujours dans des sociétés fortement hiérarchisées, lorsque l'art devient la chose d'une minorité (Grèce athénienne, Renaissance florentine, etc). La volonté de ressemblance renvoie à un desir d'appropriation du réel et, à travers lui, à l'affirmation du pouvoir des hommes sur le Monde et sur les autres hommes. En d'autres termes, par-delà la fonction religieuse ... se greffe avec l'imitation ... une dimension éminemment politique caractérisée par le prestige (terme qui signifie illusion en latin) qu'en retire l'auteur et/ou le commanditaire de l'œuvre.» (page 15)

 

Peut-on se référer à des exemples historiques récents pour interpréter un art de sociétés extrêmement anciennes ? Si l'auteur construit sa démonstration sur une hypothèse considérant que tout art naturaliste correspond à une société fortement hiérarchisée, il va forcément découvrir au final que ces sociétés anciennes qu'il étudie sont des sociétés fortement hiérarchisées.

 

Emmanuel Guy confirme ainsi un peu plus loin l'existence de cette hypothèse de départ : 

 

«... La prise en compte de cette diversité (des sociétés de chasseurs-cueilleurs) rend plus légitime encore à nos yeux notre hypothèse de départ selon laquelle le naturalisme des figurations aurait pu, comme c'est toujours sa vocation, servir au prestige d'une classe sociale dominante.» (page 64)

 

Mais il n'aura absolument rien démontré réellement. Il ne s'agit au fond que d'une hypothèse totalement inepte : «Cela ne signifie pas que l'art des sociétés inégalitaires doit être absolument et dans tous les cas naturaliste, mais que celui-ci ne se développe réellement que dans les milieux hiérarchisés.» Une démonstration basée sur des exemples est-elle une démonstration ? Sachant en plus que toutes les sociétés dont on a étudié l'art étant des sociétés hiérarchisées, mis à part la société aborigène. 

 

Le principe de démonstration utilisé par l'auteur m'interpelle. Je dis qu'une chose existe. Je trouve un exemple appuyant ma vision. Donc la chose existe ! CQFD.

 

«La simultanéité apparente entre l'émergence supposée d'un système économique susceptible de produire de l'inégalité et le développement croissant d'un art auquel nous attribuons justement une fonction de prestige est suffisamment troublante pour être signalée. Considérer qu'il peut y avoir stockage à grande échelle ne serait-ce qu'au Magdalénien paraît donc un argument de taille en faveur de l'hypothèse que nous défendons.» (page 88)

 

En somme, beaucoup de suppositions et d'opinions attribuées !

 

Ce qui me gêne dans les exemples anthropologiques utilisés

 

Je suis aussi gêné par certaines de ses citations de mes auteurs et de mes exemples favoris. Ainsi, il indique :

 

«... il a été observé - on pense notamment aux travaux de Pierre Clastres - que lorsque le pouvoir individuel d'un chef politique et/ou religieux devenait trop important, le groupe se soulevait.» (page 21)

 

Idem pour ces exemples concernant des sociétés de chasseurs-cueilleurs :

 

«... c'est le cas par exemple des Aborigènes australiens ou des Bushmen (San) d'Afrique australe. Dans ces sociétés tout le monde a peu ou prou les mêmes droits et il n'existe pas de statuts sociaux différenciés. Dans les sociétés Aborigènes du centre de l'Australie, dont le mode d'organisation est parfois apparenté à un communisme primitif, le partage du gibier est la règle et le sentiment de propriété est inexistant.» (page 20)

 

Il s'agit de raccourci ou de simplification exagérés. Clastres ne dit pas cela. Selon lui, les sociétés contre l'Etat s'organisent pour empêcher, pour contrarier la naissance d'un pouvoir coercitif. Le rôle du chef est plus vécu comme un devoir que comme un pouvoir. Et effectivement, un guerrier, un chef de guerre qui voudrait amener son peuple à mener une guerre dont il ne veut pas ou dont il ne veut plus peut être abandonné et exclu du groupe, de la société humaine. Et lorsque vous vivez dans un milieu hostile comme la jungle amazonienne, l'exclusion du groupe implique la mort à plus ou moins brève échéance. Toutes les démonstrations de Pierre Clastres visent à expliquer comment les sociétés primordiales, de chasseurs-cueilleurs, sont organisées pour empêcher l’apparition du pouvoir de l’UN contre tous, de l’Etat. Par la ritualisation du pouvoir du chef, par l´existence de rites d’initiation extrêmement violents qui visent à marquer les hommes et les femmes dans leur chair, de façon à ce qu’aucun d’entre eux n’oublient jamais qu’ils sont tous égaux parce qu’ils ont tous également souffert.

 

Idem pour la société aborigène, qui est beaucoup plus complexe qu'il ne l'indique, avec le paiement de prestations matrimoniales très complexes envers la belle-mère et le beau-père, auxquels sont dûs le gibier chassé. Les citations des thèses d'Alain Testard, autre anthropologue auquel il se réfère longuement, semblent par contre mieux situées, notamment sur les peuples de chasseurs-cueilleurs stockeurs.

 

Tout ceci ne remet pas en cause l'intérêt de ce livre et de son idée force. Quand apparaissent des sociétés hiérarchisées dans l'histoire des sociétés humaines ? Des sociétés préhistoriques connaissaient-elles des hiérarchies sociales, une segmentation sociale, une noblesse et des roturiers, des dominés et des dominants ?

 

Des interprétations problématiques 

 

L’une des thèses principales avancée par l'auteur est donc que les sociétés de chasseurs-cueilleurs stockeurs observées sur la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord, caractérisées non pas par une absence d'agriculture, mais par le stockage de ressources végétales et/ou marines dont la conservation et le stockage permettait de faire face à la saisonnalité de leur collecte, aurait été le modèle généralisé des sociétés humaines au néolithique et au paléolithique, en Europe, dans les plaines russes et en Asie. Les sociétés de la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord étaient hiérarchisées, à la différence de nombre de sociétés de chasseurs-cueilleurs qui étaient égalitaires. Selon Emmanuel Guy, les sociétés humaines du néolithique et du paléolithique étaient donc hierarchisées, segmentées, bien avant l'apparition de l'agriculture et la domestication des plantes, période à partir de laquelle on fait normalement remonter l'apparition des différences sociales au sein des sociétés humaines.

 

Ce livre n'est pas inintéressant. Bien sûr, certaines interprétations de l’auteur me semblent génantes. Sa volonté de tout ramener à l’existence d’une noblesse préhistorique devient ainsi risible. La stylisation des dessins dans les grottes ornées ? La preuve que ce sont des dessins héraldiques ! L’absence de mise en situation des animaux, dessinés hors de leur contexte, hors de la nature ? Idem. Une preuve qu’il s’agit de dessins héraldiques. 

 

Dans les thèses défendues par l'auteur, on trouve bien pire selon moi. Les dessins, les peintures dans les grottes ornées et les sculptures de vénus s'étalent sur des dizaines de millenaires. Et parce que les techniques se ressemblent et se maintiennent à travers les millénaires et à travers toute l'Europe, l'auteur Emmanuel Guy imagine que des écoles existaient et se sont maintenues dans certaines grottes ornées, qui étaient des sortes d'universités. Une seule, plusieurs écoles ? Il en cite plusieurs. Il me semble néanmoins totalement inepte d'imaginer que des écoles ou universités du dessin se tenaient à l'âge préhistorique pour apprendre et permettre la survivance du dessin pariétal, qui plus est dépendant des dons de certaines familles de nobles préhistoriques, sortes de sponsors ou de protecteurs des arts. Certaines des theses d'Emmanuel Guy ne tiennent pas la route. Des universités qui se sont perpétuées pendant des dizaines de milliers d'années en perpétuant les mêmes techniques, c'est du m'importe quoi ... sans aucune évolution artistique ... et alors que survivre quelques siècles pour une école est déjà très compliquée. 

 

Au delà de mon problème avec la méthode de démonstration utilisée pour démontrer la véracité de la thèse initiale de l'auteur, il me semble néanmoins que le sujet est beaucoup plus compliqué à approcher que ce que tente de faire l'auteur. La simple lecture des livres de l'anthropologue Alain Testard, auquel se réfère beaucoup l'auteur, aurait dû lui faire comprendre que le sujet de l'apparition du pouvoir coercitif, de l'Etat, des différences sociales, n'est pas aussi simple ni dichotomique que de savoir s'il y a ou non stockage de surplus alimentaires ou fabrication d'artefacts !

 

 

Saucratès


26/07/2019
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L'origine de l'Etat

1) Introduction

 

L'origine de l'Etat - L'Etat peut sembler une réalité inébranlable/indépassable/ininterrogeable à des occidentaux comme nous, une réalité qu'il n'est pas concevable de vouloir remettre en cause ou de simplement interroger. Comment pourrait-on imaginer se passer de l'Etat, vivre sans un État au dessus de nos têtes, au dessus de nos existences ? Comment pourrait-on croire que l'Etat n'est pas indispensable, imaginer nos vies et nos existences sans la protection d´un État ?

 

Peut-on vivre sans État ou bien a-t-on autrefois pu vivre sans État ? A-t-il existé des sociétés humaines sans État ? Voilà une série de questions qui me paraissent particulièrement pertinentes et intéressantes. Il existe une réponse  cette question. On sait que l'Etat n'a pas dû toujours exister, à un moment au moins de l'histoire de l'humanité. On le sait parce que les anthropologues ont découvert par le passé certaines sociétés humaines fonctionnant plus ou moins sans État, des sociétés pratiquement égalitaires. Ces sociétés existaient et pour certaines existent encore plus ou moins bien conservées, protégées de l'influence occidentale, dans les endroits les plus isolés et les moins favorables de la planète, dans les déserts sud-africains (les Bushmen dans le Kalahari), dans la forêt vierge ameridienne (les Guayakis d'Amazonie), africaine (les Pygmées) ou indonésienne ou encore en Australie (les Aborigènes australiens).

 

De nombreux livres d'anthropologie ont décrit ces peuples, certains de leurs usages et leur croyance. Pierre Clastres disait que ces sociétés, que l'on peut décrire comme primitives, n'étaient pas des sociétés sans État, mais plutôt des sociétés contre l'Etat. Selon lui, et je partage son analyse, d'après ses écrits datant des années 1970, ces sociétés disposent de règles de fonctionnement visant à empêcher l'émergence du pouvoir d'un État au bénéfice de certaines personnes du groupe. Les institutions de ces sociétés fonctionnent pour empêcher que quelqu'un ou un groupe s'imaginent pouvoir être au-dessus des autres. Ces institutions permettent à l'ensemble du groupe de leur dire : «tu es comme nous, tu as souffert comme nous dans ta chair lors de l'initiation, tu n'es pas plus que nous !».

 

Au delà de ce qu'a pu écrire Pierre Clastres, il me paraît évident que dans un passé très ancien, remontant vraisemblablement entre -100.000 et -10.000 ans, toutes les sociétés humaines fonctionnaient plus ou moins de cette manière, de manière pseudo-égalitaire, sans État à proprement parler. Ce n'est que plus récemment que des États ont pu apparaître, de plus en plus structurés, de plus en plus inégalitaires ! Sans cela, je n'imagine pas comment ces peuples primitifs auraient pu inventer leurs institutions si celles-ci ne relevaient pas de leurs traditions. 

 

Il n'y a rien de jugeant, de clivant ou d'offensant dans cette idée. Non pas qu'un peuple primitif ne puisse inventer une forme de société particulière. Mais je me pose la même question pour la cité démocratique grecque ; a-t-elle pu apparaître ex-nihilo, être inventé à un moment donné par les athéniens à partir de rien, sans que cette démocratie ne soit inscrit dans leur culture et dans leur histoire ? Il ne faut pas non plus oublier que les tribus germaines et franques fonctionnaient également de manière égalitaires, beaucoup plus tardivement, lorsqu'ils rencontrèrent  l'empire romain. Etienne de La Boetie écrivait d'ailleurs que lorsque l'Etat et le pouvoir de l'un sur la multitude est inventé, il n'y a pas de retour en arrière possible.

 

Des institutions contre l'Etat ne peuvent avoir été inventées en remplacement de l'Etat. Elles sont forcément primordiales, et elles sont suffisamment largement répandues dans les dernières zones inaccessibles de la planète, et si extrêmement éloignées les unes des autres, qu'elles constituent forcément les restes des institutions primordiales de l'humanité. Il est même presque miraculeux que l'on ait pu trouver à notre époque  des restes de sociétés humaines ayant sauvegardé/conservé cette forme primordiale d'institutions.

 

Evidemment, rien ne nous permet d'indiquer que ces formes d'institutions sociales et humaines sont celles des premières sociétés humaines. Les sociétés primitives que les anthropologues ont rencontrées et décrites, ont évidemment pu évoluer et muter par rapport à la forme des premières sociétés humaines primordiales ! Il n'existe probablement pas de formes sociales primordiales pures, de même qu'il n'existe pas une langue primordiales pure. Toutes ont forcément évolué et muté au fil des siècles, des millénaires et des dizaines de millénaires. 

 

Quelle origine commune peuvent avoir ces différentes civilisations/sociétés humaines ? Les aborigènes australiens ont vécu isolés du reste du monde pendant 40.000 ans si mes souvenirs sont exacts. De la même manière, de combien de dizaines de millénaires peuvent être séparés les tribus primitives amérindiennes des tribus primitives des jungles de Malaisie ou d'Afrique noire ? Sachant que les Amériques ont été occupées par des tribus passées par le détroit de Béring il y a au moins 20.000 ans ... Tout ceci fait remonter à il y a bien longtemps l'existence d'un peuple primordial commun disposant de ces institutions organisées contre l'apparition de l'Etat. Et laisse imaginer la date minimale où les premiers prémices de l'Etat ont pu apparaître au sein d'une société humaine ... pour donner naissance, quelques milliers ou dizaines de milliers d'années plus tard, au Monde tel que nous le connaissons !

 

2) Parle-t-on de l'apparition de l'État, des inégalités ou du pouvoir de coercition ?

 

Quel est le mécanisme, la survenue que nous recherchons ? Est-ce que nous souhaitons retracer l'apparition de l'Etat, l'apparition des inégalités ou bien l'apparition du pouvoir de coercition et de la violence étatique ? Ou bien recherchons-nous quelque chose d'encore différent ?

 

L'existence même de l'Etat est une construction forcément tardive, dès lors que l'on pense à l'institution telle que nous la connaissons, telle que nous l'imaginons aujourd´hui. Mais même si on prend une acceptation très large d'un État, forcément, on recherche l'émergence tardive d'une organisation politique bien postérieure aux autres formes d'organimation des sociétés humaines. L'apparition de l'Etat est forcément très tardive, postérieure à l'apparition des premières inégalités et premieres formes de pouvoir coercitif. Sinon, il faudrait imaginer l'existence d'un État égalitaire loin dans le passé, une sorte de cité parfaite, ce qui n'est pas impossible mais qui ne semble guère probable. 

 

L'apparition des premières formes d'inégalités sera par contre plus ancienne, et je m'appuierais pour cela sur la lecture de Brian Hayden et notamment son livre intitulé «L'homme et l'inégalité» et sous-titré «L'invention de la hiérarchie durant la Préhistoire». Enfin, la recherche des premières formes d'apparition du pouvoir de coercition pourrait offrir un découpage temporel encore different, la violence coercitive du groupe étant selon moi inhérente à toutes les formes d'organisations sociales, même les plus égalitaristes.

 

Je commencerais donc par m'intéresser à l'apparition des premières formes d'inégalités à travers le livre de Brian Hayden qui permet de poser un certain nombre de bases à cette analyse. Brian Hayden est un archéologue canadien, professeur à l'université Simon Fraser, en Colombie Britannique (Canada). Pour Hayden, l'apparition des inégalités pouvait être déduite de la présence de biens de prestige dans les tombes préhistoriques découvertes par les archéologues, et que l'on en observait de plus en plus au Néolithique, notamment des perles, sur des bracelets, sur des tuniques trouvés dans des tombes, forcément de personnages importants. C'est une partie des thèses décrites par Hayden. 

https://www.scienceshumaines.com/la-revolution-neolithique_fr_27231.html

 

Mais Hayden décrivait aussi les différents modèles explicatifs d'apparition des inégalités sociales, selon un certain nombre d'auteurs, d'archéologues ou d´anthropologues. 1) Il décrit ainsi les modèles cognitifs, sociaux, culturels et relativistes. Ces modèles s'opposent aux théories qui privilégient les facteurs matériels ou écologiques. Ce serait les valeurs culturelles ou personnelles qui mèneraient aux inégalités (Chauvin, Harrison, Isabelle, Cook, Legros).

 

2) Il décrit ensuite les modèles dits «fonctionnalistes». Les fonctionnalistes défendraient l'idée que l'apparition de la fonction des élites apporte quelque chose de positif aux sociétés humaines. On y trouve des modèles mettant en avant l'efficacité dans le traitement de l'information par les élites, d'autres qu'elles permettent une meilleure adaptation à la pénurie et aux fluctuations de nourriture ... 

 

3) Selon Hayden, on trouve ensuite des modèles démographiques, dans lesquels c'est la pression démographique, la concentration, la sédentarisation et la territorialité qui expliqueraient la survenue des inégalités sociales (Rosenberg, Carneiro). Hayden a néanmoins éliminé très vite les modèles reposant sur la pression démographique, au contraire de Pierre Clastres qui en faisait un critère probable d'organisation sociale étatique. 

 

4) Quatrième type de modèles, les modèles reposant sur le contrôle des échanges ou des ressources : contrôle du produit stocké, des biens ou des réseaux d'échange, des terres fertiles ou sur d'autres moyens de production (Testart, Bishop, Wason).

 

5) Dernier type de modèles, les modèles politiques qui reposent sur le contrôle du travail par des individus qui recherchent leur propre interet dans des contextes particuliers, en utilisant une grande diversité de stratégies, comme le prix de la mariée, l'échange, l'extorsion, la guerre, les rituels, les fêtes. C'est évidemment notamment Hayden qui utilise ce genre de modèle explicatif pour l'apparition des inégalités. 

 

Selon Hayden, des individus avec des personnalités triple A seraient à l'origine de ces apparitions des inégalités. Des individus capables d'utiliser toutes sortes de stratégies pour faire accepter par leurs concitoyens des inégalités sociales grandissantes. Et selon lui, l'apparition d'objets de prestige, c'est-à-dire des objets difficiles à fabriquer, rares, demandant un temps de travail très important pour les créer, et sans aucune utilité réelle, serait un signe d'apparition de telles inégalités. 

 

Je suis particulierement sceptique à l'égard des théories de Hayden, que ce soit les personnalités triple A, ou les biens de prestige. Les anthropologues qui ont étudié les biens de type Kula ne seraient certainement pas non plus très satisfaits de son analyse sur les biens de prestige.

 

3) Une théorie de l'origine des inégalités et de l'Etat - la société contre l'Etat

 

Puisque les analyses de Hayden ne me convainquent pas totalement, je vais donc devoir expliquer d'une autre manière l'apparition des inégalités et de l'Etat. Pour rester sur les traces de Clastres, je dirais qu'à la plus extrême limite, on trouve des sociétés de chasseurs cueilleurs vivant dans les forêts vierges les plus inaccessibles, les plus inexpugnables. Ces sociétés constituent le point 0 des sociétés étatiques humaines. Clastres avait décrit la société des Guayakis, qui au sein de la forêt amazonienne, avaient toujours vécu à l'écart du reste de l'humanité, jusqu'à croire qu'ils étaient les seuls et uniques représentants des êtres humains, des hommes. Ceux des autres tribus qu'ils avaient parfois pu croiser n'étaient pas des hommes, pas des Guayakis. Rares sont les sociétés humaines ayant vécu autant à l'écart du reste du monde, jusqu'à n'avoir jamais rencontré d'autres humains au delà de leur petit groupe.

 

Les Guayakis décrits par Clastres n'étaient pas très nombreux, quelques dizaines environ. Ils constituaient une société plus ou moins égalitaire, même si ces sociétés amérindiennes étudiées par Clastres avait un chef, et parfois un chef de guerre choisi parmi les guerriers. Ces sociétés n'étaient pas sans hiérarchie. Elles étaient simplement organisées pour empêcher que l'un d'entre ses membres en devienne le roi, pour empêcher la survenance de l'Etat, du pouvoir d'un sur les autres. Ainsi le chef avait seul le droit de parler au reste du groupe, mais aussi l'obligation. Il devait parler en certaines occasions ! Quant au chef de guerre, malheur à lui si le reste du groupe ne voulait plus faire la guerre ; le guerrier chef de guerre risquait alors d'être rejeté hors du groupe, hors du Monde, et ses chances de survie seul dans la forêt vierge étaient alors proches de zéro. Autre institution décrite par Clastres et permettant d'empêcher la survenance des inégalités, du pouvoir de l'un sur les autres, ce sont les rites d'initiation. Marquer les corps au fer rouge pour que jamais les membres du groupe n'oublient qu'ils sont tous égaux, qu'ils ont tous souffert de la même manière, et qu'ils sont tous marqués de la même façon. La violence des rites d'initiation est indispensable pour que tous les hommes se sachent égaux. Voilà ce que Clastres avait étudié en Amérique du Sud et qu'il avait dénommé des« sociétés contre l'Etat».

 

Evidemment, on ne peut trouver de telles sociétés humaines que dans des milieux extrêmement hostiles/difficiles, comme la forêt amazonienne, les forêts vierges africaines ou indonésiennes, et peut être dans certains déserts comme le Kalahari. En Amérique du Sud, Clastres avait noté que des tribus beaucoup plus nombreuses risquaient de basculer dans le pouvoir de l'un sur les autres, sur des premières formes d'Etat. Il semblait ainsi défendre une sorte de modèle démographique où c'est le nombre de membres d'une société qui expliciterait la survenue des premières formes d'Etat.

 

De façon assez clair, c'est l'impossibilité de survivre hors du groupe, à l'abri du groupe, grâce aux dangers de la forêt vierge, qui permet au groupe de se protéger des éventuels penchants dictatoriaux de certains de leurs membres. Si à l'extérieur du groupe, ce membre ne court aucun danger et peut survivre seul très facilement, il est alors beaucoup moins marquant, utile et dangereux d'exclure un de ses membres intéressés par la recherche du pouvoir.

 

On en revient aux analyses de Hayden sur les liens entre croissance démographique et montée des inégalités, ou plutôt à l'absence de liens. Selon lui, si la croissance démographique expliquait l'apparition des inégalités et de l'Etat, les peuples africains auraient développé des inégalités sociales et des États des centaines de milliers d'années avant les peuples européens, asiatiques ou américains. Puisque ce n'est pas le cas, c'est donc selon Hayden qu'il n'y a aucun lien entre croissance démographique et l'apparition des inégalités sociales. «Maintenir que la croissance démographique est un facteur constant auquel les sociétés sont inexorablement confrontées et qu'elle entraîne la domestication et l'inégalité n'est tout simplement pas tenable étant donné les données empiriques de la préhistoire». Hayden estime que «l'origine de l'accélération exponentielle du développement au cours des trente derniers millénaires fut la capacité de produire, stocker et transformer des surplus de nourriture et l'introduction concomitante d'une compétition basée sur l'économie» ainsi que l'apparition «d'aptitude de certains individus à exercer sur les autres membres de leur communauté un pouvoir politique et économique». Mais rien n'explique que cela se produise justement pendant ces trente mille dernières années et pas au cours des millions d'années précédentes, comme Hayden le juge pour la croissance démographique.

 

Expliciter cette apparition des inégalités sociales, trouver les mécanismes qui ont conduit, qui expliquent cette évolution est ainsi extrêmement complexes. «Comment de simples chasseurs-cueilleurs, démunis de tout surplus, se sont-ils transformés en chasseurs-cueilleurs complexes, disposant de surplus abondants» ?

 

Le stade des sociétés de chasseurs-cueilleurs stockeurs, pouvant pratiquement devenir sédentaires en consommant des ressources importantes, sont en effet l'un des derniers stades des sociétés pré-étatiques fortement inégalitaires selon Hayden. Parmi ces sociétés, on trouve notamment les communautés de la côte nord-américaine, basées sur le stockage des glands de chêne, ressource abondante et que l'on peut facilement stocker et consommer ultérieurement.

 

Mais avant ce stade ultime, on trouve d´autres formes de sociétés humaines. 

 

4) L'institution du service de la fiancée

 

Parmi les autres formes de sociétés humaines dans l'échelle des inégalités et du pouvoir, on trouve en effet les aborigènes australiens, les Bushmens aussi appelés peuple San, mais aussi les inuits. Ce n'est pas tant que ces sociétés aborigène, san ou inuit seraient une sorte de point 1, post 0, dans l'échelle des organisations des sociétés humaines, mais plutôt parce qu'il s'agit plus ou moins aussi de sociétés pseudo égalitaires, mais également parce qu'elle contient une institution remarquable plus ou moins tombé en désuétude : le service de la fiancée (ou service de la belle-mère dans le cas des aborigènes australiens) en lieu et place du prix de la fiancée ou de la dot de la fiancée. Le service de la fiancée est-elle une forme plus ancienne du prix de la fiancée, et la dote de la fiancée la version la plus développée ? Les aborigènes sont donc rester isolés du reste du monde pendant environ 40.000 ou 50.000 ans. Sachant que les tribus amérindiennes sont passées par le détroit de Béring pour occuper l'Amérique du Sud, ce qui représente des millénaires de déplacement pour traverser l'Asie puis les deux Amériques, les plus anciens ancêtres communs à ces peuples doivent remonter à des dizaines ou des centaines de millénaires. L'Afrique possède également parfois cette institution du service de la fiancée en lieu et place du prix de la fiancée, ce qui repousse également à une époque très reculée l'invention de cette institution, si l'on suppose qu'elle est unique et qu'elle provient d'un legs primordial. 

 

Quelle est la la différence entre le prix de la fiancée et le service de la fiancée ? Pour le prix de la fiancée, l'homme doit régler le prix convenu pour pouvoir épouser une fille ou une femme. Il s'agit d'un prix coutumier, en nourriture, en animaux domestiques ou en métaux précieux. Quant au service de la fiancée, le mari n'apporte pas des biens pour obtenir une femme, mais s'engage à servir le père ou la mère de sa femme, pendant des mois ou des années, pour pouvoir l'épouser. De quelle manière le futur mari a-t-il pu faire évoluer cette histoire de services en un paiement en une fois de sa femme, et comment ce paiement dû par le mari a-t-il pu évoluer en Occident en un paiement du père vers son gendre pour doter sa fille, au lieu de se faire acheter sa fille ?

 

Signe de son ancienneté, on trouve mention du service de la fiancée dans l'Ancien Testament ! Signe qu'il était le mode normal de prestations matrimoniales dans les temps anciens dans les tribus juives et arabes d'Arabie et de Judée, selon où on situe le lieu d'élaboration de la Bible et de l'Ancien Testament. 

 

A noter néanmoins que les prestations matrimoniales en Australie sont particulièrement compliquées et diffèrent des autres formes du service de la fiancée, tel qu'on l'observe en Afrique. Il s'agit plutôt d'un service de la belle-mère, et qu'à la différence du service de la fiancée, il n'est pas limité dans le temps. 

 

C'est l'anthropologue Alain Testart qui a longuement étudié ces mécanismes institutionnels et qui estime que ce sont ceux-ci qui expliquent l'absence de développement ou de dénaturation de la société aborigène vers une société étatique et fortement inégalitaire, comme les autres communautés humaines, au premier rang desquelles la société occidentale. C'est le maintien du service de la fiancée (ou une forme approchant ou ressemblant), chez les chasseurs-cueilleurs aborigènes comme chez les chasseurs-cueilleurs du désert du Kalahari, qui explique que ces sociétés ne se soient pas transformées en sociétés hiérarchisées à outrance, fortement inégalitaires avec l'apparition de chefs, de notables et de rois.

 

Selon Alain Testart également, l'institution du prix de la fiancée contient également en germe l'institution de l'esclavage. Parce que le prix de la fiancée peut introduire l'endettement puis l'insolvabilité de la famille du marié si celui-ci est incapable d'honorer le paiement ou le remboursement du prix de la fiancée dû à la famille de la fiancée, ou à la famille qui leur a prêté les biens demandés. Et parce que l'esclavage de la famille du marié insolvable n'est possible que parce que les familles acceptent de vendre leurs filles contre un paiement.

 

 

Saucratès


28/08/2018
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Considérations sur l'organisation des sociétés humaines (2)


Réflexion quinze (9 février 2011)
L'existence encore aujourd'hui de tribus totalement coupées du reste du monde ...

Une tribu amazonienne isolée vient d'être filmée pour la première fois à la frontière entre le Brésil et le Pérou. Ils fuient des forestiers illégaux péruviens.

(cf. l'article du Monde :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/02/05/une-tribue-amazonienne-isolee-filmee-pour-la-premiere-fois_1475831_3244.html).

 

Cette tribu d'indiens Mashco-Piro me rappelle la découverte par Pierre Clastres des indiens Guayakis au Paraguay dans les années 1970 (ethnologue français qui a relaté cette découverte dans plusieurs livres paru notamment chez Plon). Nous nous trouvons face à un peuple qui à vécu isolé du reste du monde pendant quelques siècles, dans un milieu totalement préservé et hostile à l'homme, loin des bruits de nos villes et de nos véhicules automobiles. Les Guayakis se croyaient les seuls humains de la planète (la signification du terme 'aché' par lequel ils s'appelaient est justement 'homme') ... Les rares étrangers à leur tribu qu'ils rencontraient de temps à autre, et avec lesquels ils étaient en guerre régulièrement, étaient considérés comme des non-hommes.

 

Quelles légendes ont-ils conservé du monde qui les entoure, des contacts de leurs ancêtres remontant apparemment au dix-neuvième siècle ? Quelles images ont-ils du monde qui les entourent ? Connaissent-ils nos villes, nos routes ? Qu'ont-ils pensé en voyant des hélicoptères ou des avions les survoler pour les filmer ? Que savent-ils de notre monde et de sa violence ?

Toutes explications que nous ne pourrons avoir que très difficilement, étant donné que tout contact avec eux pourrait leur transmettre nos nombreuses maladies, desquelles nous sommes immunisés, mais qui aurait pour effet de les éradiquer immédiatement ... comme la pétite vérole au temps des conquistadors ...



Réflexion quatorze (12 octobre 2009)
L'organisation sociale des peuples Papous de Nouvelle-Guinée ...

Les peuples Papous représentent un autre des principaux peuples archaïques, longtemps préservés des contacts avec d'autres peuples puis avec les occidentaux en raison de l'innaccessibilité de leur habitat, au coeur des forêts équatoriales de la Papouasie Nouvelle Guinée (appelée précédemment Irian Jaya).


On isole normalement deux groupes de peuplement en Papouasie Nouvelle Guinée, composant deux groupes linguistiques, d'un côté des groupes de langue papoue, arrivés dès il y a 40.000 ans, à une époque où les glaciations maintenaient un niveau des mers plus bas d'une centaine de mètres ; d'une autre côté des groupes de langue austronésienne, arrivés ultérieurement, il y a environ 3 500 ans, par voie maritime. La nature et le relief, ainsi qu'une culture sociale reposant sur un strict territorialisme ; chaque village papou étant maître d'un territoire interdit aux tribus voisines, toute violation de frontière entraînant une guerre coutumière ; a entraîné une fragmentation des cultures et des langues ... On dénombre ainsi aujourd'hui près de 1 000 groupes différents parlant presque autant de langues distinctes répartis en deux familles ...

L'habitat des groupes papous a été influencé par les guerres fréquentes entre groupes territoriaux. Il est ainsi caractérisé par un habitat pour les hommes adultes séparé de ces maisons familiales réservées aux femmes et aux enfants, pour permettre de se protéger contre les autres groupes. Par ailleurs, l'échange de cochons entre groupes et les fêtes reposant sur le cochon sont un thème que les Papous partagent avec de nombreuses autres populations d'Asie du Sud-Est et d'Océanie. De même, la plupart des sociétés papoues pratiquent l'agriculture, complétée par de la chasse et de la cueillette. On estime ainsi que les Papous ont commencé à pratiquer l'agriculture vers -7.000 ans avant J.-C (domestication de la canne à sucre et des racines, ainsi que vraisemblablement du porc à la même époque, et qu'ils ont maîtrisé l'irrigation vers -3.000 ans avant J.-C.

Enfin, comme les autres sociétés mélanésiennes mais aussi indiennes, les sociétés papoues sont des sociétés à «big men», ou hommes riches. Toutefois, le big-man austronésien se distingue du modèle d'accumulation occidentale par son obligation de procéder à d'importantes dépenses somptuaires au bénéfice de ses concitoyens pour conserver son statut de big-man. Il ne peut par ailleurs compter le plus souvent que sur son seul travail pour accumuler les richesses dont il fera bénéficier ses concitoyens.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Papous
http://www.ninoumic.net/oceanie/oceanie1.htm
http://artmelanesien.blogspot.com/

 

 

Réflexion treize (6 septembre 2009)
L'organisation sociale des Tetela-Hamba (Nkutshu a Membele) du Congo ...

Les Tetela-Hamba font partie des peuples bantous, originaires du bassin du Congo belge. Ils ont été étudiés notamment par Luc de Heusch dans son livre récent «Du pouvoir. Anthropologie politique des sociétés d'Afrique centrale» (2002). Ces peuples Bantous ne peuvent pas être comparés aux peuples archaïques que nous avons décrit jusqu'à présent. Ils ne vivaient pas dans des milieux hostiles à l'écart des autres peuples, et ne se considèrent pas comme les seuls hommes au monde. Ils connaissent notamment les métaux et leurs forgerons (qui disposent d'un statut particulier) savent les travailler. Les Tetela-Hamba ne constituent pas ainsi un peuple archaïque.


Pourtant, leur organisation sociale n'était pas constituée, jusqu'à la conquête européenne, autour d'un état ni d'un pouvoir central. Les Tetela-Hamba, comme de nombreux autres peuples bantous du Congo, sont des sociétés lignagères, c'est-à-dire organisées autour des descendants d'ancêtres communs constituant des lignages. Les Tetela-Hamba reconnaissent également un statut particulier à leurs membres suffisamment riches pour organiser des potlatchs et atteindre le statut de 'nkùmi' (maîtres de la forêt) ou de 'nkùmù' (chef sacré). L'autorité des chefs de lignage et des maîtres de la forêt sur ces peuples leur permet notamment de prélever une partie des bêtes tuées à la chasse, et de rendre la justice au sein de leur peuple. Mais cette autorité les oblige également à offrir régulièrement de grandes fêtes (potlachts) pour leurs peuples.

Les Maîtres de la forêt, ou assemblée d'hommes riches, ne correspondent pas à une organisation magico-religieuse de la société Telela-Hamba. Par contre, la société Tetela-Hamba, comme la majorité des autres peuples africains, craignent l'existence des sorciers, dont les 'nkùmù' et les guérisseurs ('wèecì') doivent protéger la société et ses membres.

De très nombreux autres peuples Bantous du Congo (Djonga, Yenge ...) disposent d'institutions comparables, reposant autour de 'nkùmù' représentant une sorte de 'big man' dans le pouvoir sur le groupe repose et dépend de sa générosité à l'égard des autres membres du peuple. Des systèmes sociaux comparables sont également observés chez de nombreux autres peuples africains, que ce soit au Cameroun, au Burkina Faso, au Tchad, etc ... avec des chefs de tribus choisis en raison de leur générosité à l'égard des autres membres du groupe. Chez certains de ces peuples Bantous, ces chefs de tribus ont les attributs d'un roi sacré, dont dépend l'ordonnancement du monde et de la tribu et la bonne santé de la nature, ce qui implique leur remplacement (ou leur mise à mort) régulière.


Réflexion douze (31 août 2009)
L'organisation sociale des Pygmées (ou Bayaka) ...

Les tribus Pygmées (Bayaka) d'Afrique représentent un autre des peuples dit 'archaïques'. Ces tribus subsistent dans les forêts équatoriales d'Afrique Centrale (Congo, Cameroun, Gabon, CentreAfrique) mais également en Asie du Sud-Est. Les pygmées sont de petite taille, entre 1,20 mètre et 1,50 mètre pour les plus grands. Le terme Pygmée est dérivé du grec ancien πυγμαιος ou pygmaios (haut d'une coudée).

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pygmée

Les noms des principales tribus connues ou étudiées de peuples Pygmées (Bayaka) sont les Mbuti de la forêt d'Ituri au Congo, les Tumandwa, les Batwa, les Bakunda, les Bazimba, les Aka, les Babenzi, les Binga, les Efé et les Twa ainsi que les Baka, les Bakola, les Bagyeliles et les Medzam du Cameroun. Les pygmées (bayaka) et les bantous auraient une origine commune ancienne de 70.000 ans selon l'étude de l'ADN mitochondrial ou 60 000 ans d'après une autre étude basée sur l'ADN nucléaire.
http://www.lemonde.fr/sciences-et-environnement/article/2008/02/12/bantous-et-pygmees-se-sont-separes-il-y-a-70-000-ans_1010284_3244.html

Les différents groupes de pygmées africains se seraient eux-mêmes différenciés il y a environ 20.000 ans, vraisemblablement suite à la fragmentation de leur habitat forestier lors du dernier maximum glaciaire, lequel a asséché le climat africain et a entraîné une régression des forêts pluviales.

Les Pygmées (Bayaka), dont la population totale est estimée entre autour de 50.000 et 200.000 membres, ont conservé un mode de vie nomade à base de cueillette et de chasse comme à la fin du paléolithique ; ils ne pratiquent ni la culture ni l'élevage. Ils appartiennent comme les Bochiman (Kua/San) aux civilisations de l'arc (par opposition aux autres civilisations africaines nommées par les anthropologues appelées civilisations des clairières, des greniers, de la lance et des cités). 

Les différents groupes pygmées vivent dans des campements comprenant trente à soixante-dix personnes, constitués d’une dizaine de huttes hémisphériques. Ces huttes sont appelées 'lobembes' lorsqu'il s'agit d'un habitat temporaire pour des bivouacs provisoires, et 'mongulus' pour une occupation plus longue. Conçu pour une famille, chaque campement comprend des logis pour les ménages et d'autres destinés aux célibataires. Jeunes gens et jeunes filles vivent séparés. Œuvres des femmes, les huttes tiennent leur rigidité d'un treillis de branchettes ancré en terre et arqué de force en forme de tonnelle. Cet assemblage élastique peut supporter le poids de la femme qui pose des feuilles de marantacées comme des tuiles, agrafées par leurs pétioles incisés. Des lames d'écorce servent de matelas. La fumée stagnante de feux maintenus allumés de manière permanente préserve les hommes des insectes et les vivres et les objets usuels du pourrissement.

Ces unités socio-économiques n’ont traditionnellement pas de chef ou de gouvernement formel même si trois personnalités ont une grande influence sur la vie du groupe : l’aîné du lignage, le maître de chasse et le devin guérisseur. Chaque individu est indépendant. Il existe cependant une grande coopération pour la chasse, la musique ou les gardes d’enfants. Les pygmées jouent de la musique avec un instrument ressemblant à un peigne à vibrations que l'on retrouve sous des noms variés, dans diverses régions d'Afrique.

L'influence de l'aîné du lignage se retrouve dans de nombreux peuples africains, notamment bantous, sur lesquels on reviendra ultérieurement. Le maître de chasse (tùmà chez les pygmées Aka) est un chasseur qui allie des qualités personnelles de force et de courage, une connaissance de la nature et des comportements animaux, à des savoirs magiques et à une initiation aux forces surnaturelles qu'il détient d'un de ses aînés. Il est le responsable des chasses à la sagaie des gros gibiers comme l'éléphant (indispensable pour obtenir le statut de tùmà). C'est le tùmà qui préside les rituels précédant le départ à la chasse, qui dirige la troupe des hommes allant s'installer dans le camp de chasse en forêt (sans femmes), qui procure aux chasseurs les charmes de chasse et les remèdes d'invisibilité pour approcher les hordes d'éléphants, qui régit les stratégies d'approche du gibier, qui règle l'encerclement et l'attaque de la proie, qui porte le premier coup ou fait charger l'animal sur l'épieu (technique du pal) ...

Les pygmées représentent dans cette région le dernier peuple encore animiste. Ezengué, l’esprit de la forêt constituait autrefois leur seule croyance avant leur conversion croissante au christianisme.

Il doit également être remarqué, comme pour le peuple Bochiman, la relation d'esclavage reliant encore aujourd'hui les peuples pygmées et les peuples bantous, qui les considèrent comme des sous-hommes et qu'ils sont chargés d'éduquer lorsqu'ils vivent en dehors des forêts équatoriales inexpugnables.
http://www.teddyseguin.com/dotclear/index.php?2008/08/11/3-la-communaute-pygmee-aka-dafrique-centrale-une-difficile-transition-vers-la-culture-globale

 

Réflexion onze (12 août 2009)
Quelques éléments de réflexion sur la division des rôles sociaux entre les sexes dans les sociétés archaïques ...

Je me référerais à un article très intéressant de Catherine Vincent paru dans le Monde du 7 août 2009 , dont l'apport me semble suffisamment intéressant pour être repris ci-dessous, tel quel (simple 'copié collé') ... Une excellente analyse du problème de la division sexuelle du travail dans les sociétés archaïques, et des raisons pour lesquelles «les femmes ne sont pas chasseresses» ... Un sujet passionnant ... Pour ceux que le sujet passionne ...

http://www.lemonde.fr/aujourd-hui/article/2009/08/07/science-du-sexe-et-sexe-des-sciences_1226553_3238.html
http://www.lemonde.fr/aujourd-hui/article/2009/08/07/science-du-sexe-et-sexe-des-sciences_1226553_3238_1.html

En effet, les sociétés humaines, et tout particulièrement les sociétés archaïques dont j'ai commencé à faire état, appliquent une spécialisation particulièrement marquée entre les tâches relevant des femmes et celles relevant des hommes. La majeure partie de ces cultures impose par ailleurs cette spécialisation sous risque de tabou (ou pané chez les guayakis ou tout autre terme ayant la même signification). En gros ... aux hommes la chasse aux animaux ainsi que la guerre, aux femmes la récolte des végétaux, des oeufs ou des insectes ... On retrouve une trace de cette spécialisation évidemment jusqu'à une époque récente (moyen-âge occidentale au minimum). La majeure partie des sociétés humaines (au-delà même des sociétés archaïques) appliquent également des règles extrêmement précises pour se préserver du sang menstruel des femmes ou du sang et du placenta de l'accouchement (sans parler des règles encore plus draconienne visant à se protéger des jumeaux, considérés soit comme une signe céleste, soit comme une malédiction). Y a-t-il un lien entre ces deux éléments ? Ce qu'il faut bien noter, c'est que les sociétés humaines (et encore plus les sociétés archaïques) ont une position extrêmement ambigüe sur tout ce qui a trait à la féminité (comme notre propre société occidentale ou encore les sociétés musulmanes) et surtout aux excès de féminité (comme le sang menstruel ou le sang de l'accouchement). En même temps, la nature y est le plus souvent considérée comme féminine, et l'équilibre de la nature (absence de sécheresse ou de famine) dépend d'un équilibre au sein de cette féminité. C'est cette équilibre de la nature (sécheresse, famine, malchance à la chasse) que la société tente de préserver en maintenant les femmes à l'écart, tout particulièrement dans leur période d'excès de féminité.

Mais il ne faut pas oublier que l'on retrouve également le même enjeu dans les rites masculins de circonscision, censé permettre d'arracher le jeune mâle à sa mère, et de lui enlever sa part de féminité ... (pour ceux qui seraient intéressés, ci-dessous cet autre lien vers un chapitre d'un bouquin d'anthropologie consacré à la question ...)
http://www.anthropologieenligne.com/pages/02/2.01.html

L'explication par le sang proposé par l'anthropologue Alain Testart exposée ci-après offre un éclairage intéressant d'un sujet que je trouve passionnant, notamment par ses prolongations actuelles dans nos sociétés occidentales supposées égalitaires ou au sein de l'islam ... sans préjuger toutefois de la véracité de l'explication apportée ... 

 

« (...) D'après les données de la préhistoire et l'étude des sociétés traditionnelles, la répartition des tâches chez les peuples chasseurs-cueilleurs a toujours été la même : aux hommes la chasse aux gros animaux, aux femmes la récolte d'aliments végétaux, d'oeufs et d'insectes. Pendant longtemps, l'explication d'une telle constante alla de soi : les femmes ne participaient pas à la chasse du fait de leurs grossesses et de leurs enfants en bas âge. Comme il allait de soi que l'invention de la chasse avait été une source importante d'innovations adaptatives (techniques, sociales, alimentaires) pour le genre Homo - innovations dont les mérites étaient donc attribués aux hommes.

 

Cette dernière assertion fut remise en cause, au début des années 1980, par plusieurs chercheuses américaines. Pour l'anthropologue Nancy Tanner et la primatologue Adrienne Zihlman notamment, ce ne sont pas les hommes chasseurs, mais les femmes cueilleuses qui furent le moteur de l'évolution humaine. S'appuyant sur l'observation des sociétés traditionnelles et sur celle des grands primates, elles proposèrent le modèle suivant : les femelles auraient été les premières chez les hominidés à se servir régulièrement d'outils, avec lesquels elles déterraient ou capturaient les aliments qu'elles mettaient ensuite à l'abri des prédateurs. L'efficacité de cette collecte féminine aurait ainsi permis aux hommes de s'adonner à la chasse, activité au rendement plus aléatoire.

 
Dans le même temps, l'explication selon laquelle les femmes n'allaient pas à la chasse parce qu'elles étaient moins mobiles que les hommes commença sérieusement à se fissurer. Alain Testart, chercheur au laboratoire d'anthropologie sociale du Collège de France, est l'un de ceux qui ont le plus travaillé sur ce sujet. Auteur, en 1986, d'un ouvrage sur Les Fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs, il soutient que cette division du travail se fonde, non pas sur la maternité, mais sur une idéologie liée à la symbolique du sang. Hypothèse qu'il n'a cessé d'étayer depuis lors.

 

A y regarder de plus près, en effet, les femmes ne sont pas systématiquement exclues de la chasse. Chez les Inuits par exemple, elles peuvent, l'été, s'approcher des phoques endormis et les abattre à coups de gourdin. Chez les Aïnous, population d'origine de l'île d'Hokkaido, au nord du Japon, elles pratiquent la chasse aux cervidés, avec chiens, cordes et filets. Chez les Aborigènes australiens, elles traquent des animaux fouisseurs en les enfumant dans leur terrier. Pour elles, donner la mort est donc possible. Mais jamais avec des flèches, des sagaies ou des harpons.
 

La femme ne chasse pas si le sang animal doit couler, tandis qu'elle chasse dans le cas inverse, résume Alain Testart. Rappelant les très nombreuses croyances, interdits et tabous variés et hauts en couleur qui entourent le sang des femmes - que ce soit celui de la parturition ou de la virginité, ou surtout le sang menstruel - dans la quasi-totalité des sociétés primitives, il souligne le parallèle entre le sang des femmes et celui des animaux. Tout se passe comme si la femme ne pouvait mettre celui-ci en jeu, dans la mesure où il est question, en elle, de son propre sang. Conséquence : les femmes se seraient retrouvées presque partout exclues de la guerre - donc du politique -, ainsi que des rites sacrificiels - donc de la religion (...)»

Catherine Vincent, Le Monde

 

 

Saucratès


Ecrit précédent sur le sujet :
1.https://saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2033261-considerations_sur_l_organisation_des_societes_hum.html


13/12/2010
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