Critiques de notre temps

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La condamnation de France Telecom/Orange pour «Harcèlement moral institutionnel systémique» est une grande victoire syndicale et humaine

Saint-Denis de La Réunion, vendredi 20 décembre 2019

 

En ce vendredi 20 decembre 2019, jour de commémoration de l'abolition de l'esclavage sur l'île de La Réunion, je ne pensais pas écrire sur ce sujet. Mais je ne peux pas ne pas en parler ; c'est une obligation morale. Le prononcé du jugement de France Telecom et la condamnation pour harcèlement moral institutionnel systémique à l'encontre de l'entreprise et de ses trois dirigeants, et pour complicité de harcèlement moral à l'encontre du reste des responsables de l'entreprise prévenus à ce procès. Il s'était déroulé devant la 31eme chambre correctionnelle du tribunal de Paris, entre le 6 mai 2019 au 12 juillet 2019. 

 

https://www.liberation.fr/france/2019/07/11/proces-france-telecom-des-silences-de-mort_1739529

 

C'est une victoire sans prix pour tous les salariés et tous les syndicats, et une défaite écrasante pour tous les dirigeants qui adorent les méthodes de management à l'americaine, pour tous les bouchers du management, pour tous ceux qui avaient pris comme modèle Didier Lombard et son plan NExT. 

 

«Par ce procès, la justice nous a reconnus. On n’était rien, des dossiers du département RH. Le tribunal a dit au management : Vous avez grillé le feu rouge et ça vaudra à l’avenir pour toute entreprise qui agira comme ça (...) C’est, pour moi, une énorme émotion»

Noël Rich, partie civile au procès France Telecom en tant que victime

Cité dans l'article du Monde

 

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/12/20/le-tribunal-rend-son-jugement-dans-le-proces-inedit-de-france-telecom_6023561_3224.html

 

Les sanctions peuvent paraitre minimes. 75.000 euros d'amende en tant que personne morale à l'encontre de France Telecom, devenue Orange ; 15.000 euros d'amende pour les trois anciens dirigeants, Didier Lombard, ex-président-directeur général entre 2005 et 2010, Louis-Pierre Wenès, ex-numéro 2, et Olivier Barberot, ex-directeur des ressources humaines. Et une condamnation à un an de prison, dont huit mois de sursis à l'encontre de ces trois ex-dirigeants. Ils ont été «condamnés pour avoir mis en place une politique de réduction des effectifs jusqu'au-boutistes sur la période 2007-2008».

 

(le plan NExT (et Act), c'était un objectif de 22.000 départs et 10.000 mobilités sur un total de 100.000 salariés, sur une centaine de métiers différents, répartis sur près de 23 000 sites)

 

Enfin, plus d’une centaine de parties civiles ont obtenu des dommages et intérêts pour préjudice moral et personnel. Pour certains, ces dommages et intérêts s'élevaient à hauteur de 67 500 euros.

 

Mais il faut noter qu'il s'agisait des peines maximales prévues par la législation à l'époque pour les faits reprochés. Même si on sait d'ailleurs très bien que ces trois condamnés, ces trois justiciables ne feront jamais les quatre mois de prison ferme auxquels ils ont été condamnés par ce tribunal. Ni Didier Lombard, ni Louis-Pierre Wenès, ni Olivier Barberot, ne partiront en prison ! De jeunes gens soupçonnés d'une petite agression, coupables ou non, feront des mois de prison, mais pas les puissants, les énarques et les hauts fonctionnaires, du monde d'en haut.

 

Certains auraient aimé que ces dirigeants soient poursuivis sous le chef d’inculpation d’homicide involontaire, mais ce chef d'inculpation n'avait pas été retenu. (Jean Perrin, dont le frère, Robert Perrin, s’est suicidé en 2008).

 

Néanmoins, cette condamnation est une grande victoire. Elle semble certes minime mais elle est symboliquement forte ! La justice a été à la hauteur des enjeux de ce procès. L'absence de condamnation des prévenus, de cette entreprise emblématique des errances du management, des errances de la toute-puissance de ses dirigeants, aurait été catastrophique. Cela aurait été un blanc-seing donné à tous ceux qui harcèlent, qui détruisent les individus au nom de la sauvegarde des entreprises. Et plus largement, à tous ceux qui créent des conditions anxiogènes et déstabilisatrices en vue de harceler managérialement les salariés et de les pousser au départ.

 

«Le jugement de vendredi est une grande victoire et une reconnaissance nette des préjudices subis» (...) «Malgré l’appel de Didier Lombard, c’est un procès gagné» (...) «Ça permet de construire quelque chose qui va interpeller les politiques sur les méthodes de management pour revoir la loi, mieux caractériser le harcèlement et durcir les sanctions » (...) « Il faut aussi revoir la politique de prévention, à la lumière de cette affaire France Télécom : se demander comment cela a pu être possible.»

Patrick Ackermann, du syndicat SUD. 

 

«Nos pensées vont en priorité aux collègues qui se sont suicidés et à leurs familles» (...) «La quasi-totalité des demandes de réparation ont été approuvées par le tribunal.»

Sébastien Crozier, de la CFE-CGC.

 

Tous ces dirigeants, Didier Lombard, Louis-Pierre Wenès et Olivier Barberot, contrairement aux salariés de France Telecom qui s'étaient suicidés en raison de leurs agissements, de leur politique sociale, ces dirigeants ont eu une carrière après ces événements de France Telecom. J'espère au moins que cette condamnation sera une tâche indélébile sur leur curriculum-vitae, qu'ils ne pourront plus s'enorgueillir de leur passé, de leur agissement ! Certes, entre eux, entre puissants de ce monde, dans la bonne société, ils continueront peut-être à se moquer de cette condamnation symbolique, de cette infime punition. Mais au moins leur nom à tous les trois est à jamais synonyme de forfaiture, de honte, d'infamie ! 

 

Il ne faut pas oublier les quatre autres prévenus condamnés pour complicité de harcèlement moral. À quelle peine ont-ils été condamnés ? Quelle conséquence au titre de leur présence au sein de l'entreprise ? Il s'agit de Nathalie Boulanger-Depommier, ex-directrice des actions territoriales, Jacques Moulin, ancien directeur territorial de l'est de la France, Guy-Patrick Cherouvrier, ancien DRH France, et Brigitte Bravin-Dumont, ex-responsable du programme ACT. Ils avaient été mis en examen en décembre 2014 pour complicité de harcèlement moral. Ils ont été condamnés à quatre mois de prison avec sursis et à 5.000 euros d'amende.

 

https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/sante-au-travail/suicides-a-france-telecom-l-article-a-lire-pour-comprendre-pourquoi-orange-se-retrouve-devant-la-justice_3423431.html

 

À noter néanmoins que harceler les salariés est une activité valorisée par l'Etat et par le gouvernement. Le 1er janvier 2009, Brigitte Bravin-Dumont avait été nommée au grade de chevalier de la Légion d'honneur ! Et elle est devenue directrice adjointe des RH groupe. Jacques Moulin est désormais directeur général de IDATE Digiworld après avoir dirigé la filiale de consulting du groupe Orange Sofrecom. Et Nathalie Boulanger-Depommier est la directrice de la filiale Orange Startup Ecosystem. 

 

http://www.digiworldspringsession.com/intervenant/jacques-moulin/

 

Néanmoins, nombre de cadres de France Telecom et nombre d'entre eux pouvaient être des victimes potentielles du plan NExT de Didier Lombard. Pour nombre de manageurs, de cadres de France Telecom à cette époque, c'était eux ou leurs salariés, leur poste ou ceux de leurs subordonnés ! C'est-à-dire le principe même du harcèlement moral institutionnel systémique, comme la justice l'a reconnu, qui «s’était propagé du sommet à l’ensemble de l’entreprise en 2007-2008».

 

Nombre d'autres managers auraient pu aussi être poursuivis pour les mêmes faits. Comment d'ailleurs se protéger en tant que manager dans une telle situation, lorsque le sommet de l'entreprise, au plus haut niveau, est devenu maltraitant, harceleur, harcelant ? 

 

Ce jugement ent est une grande victoire !

 

 

Saucratès



20/12/2019
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