Critiques de notre temps

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Sur le matriarcat - Une lecture critique du livre de Heide Goettner-Abendroth, «Les sociétés matriarcales»

Saint-Denis de la Réunion, vendredi 22 mai 2020

 
Autant le dire d’entrée de jeu, ce livre de Heide Goettner-Abendroth est un merveilleux livre d’anthropologie traitant essentiellement d’histoire des civilisations, extrêmement bien documenté, riche d’informations. Mais c’est aussi un brûlot ultra féministe, et l’on peut facilement être en désaccord avec certaines de ses prises de position.

 

Quelle est la (ou les thèses) de ce livre ? Premièrement, Heide Goettner-Abendroth veut démontrer que les systèmes sociaux de domination patriarcaux sont d’invention historiquement récente et que précédemment, toutes les sociétés humaines étaient organisées sous forme matriarcale. Deuxièmement, elle souhaite aussi démontrer que cette organisation matriarcale antérieure ne reposait pas sur la violence et la domination, mais sur un pouvoir accepté par tous. Et enfin, qu’il reste partout de par le monde, des traces de cet ancien matriarcat dans nombre de rites sociaux et de mythes.

 

—> Un brûlot ultra féministe avant toute chose
 

Heide Goettner-Abendroth est une chercheuse et philosophe allemande née en 1941. Son livre est paru en 2012 en anglais sous le titre «Matriarchal Societies. Studies on Indigenous Cultures Across the Globe». Sa parution en français date de 2019.

 

Je n’écrirais pas comme une journaliste du Monde a pu l’écrire :

 

«On ne peut que se réjouir d’avoir eu cette fois-ci moins de dix ans à patienter pour que l’imposant pavé de la chercheuse ­allemande Heide Goettner-Abendroth, publié en anglais en 2012 et devenu un classique dans ­plusieurs pays, se jette dans la mare hexagonale. Tout à la fois manifeste méthodologique d’un champ nouveau, bilan de recherches anthropologiques et autobiographie intellectuelle, Les Sociétés matriarcales balaie les préjugés les plus tenaces et leur ­substitue un savoir de terrain.»

 

https://www.lemonde.fr/livres/article/2019/10/11/les-societes-matriarcales-d-heide-goettner-abendroth-la-ou-le-pouvoir-est-aux-femmes_6015065_3260.html

 

Lorsque l’on écrit que ce livre balaie des préjugés tenaces, on prend en fait position ou fait et cause. On pourrait tout aussi bien écrire que l’auteur tente de substituer des préjugés tenaces à d’autres préjugés tout aussi tenaces. Une lecture s’impose.

 

Le manifeste ultra féministe se donne à lire essentiellement dans l’introduction d’Heide Goettner-Abendroth. On peut y lire une grande souffrance d’une philosophe ayant dû quitter le monde académique sous la pression de ses pairs masculins, et ayant choisi de fonder sa propre école de pensée sur les études matriarcales pour pouvoir investiguer sans empêchement ce champ ou cet objet de recherche. 
 

«Chaque système philosophique a toujours fait référence à l’homme et, même si ce terme était supposé inclure les femmes, il était évident que, en fait, seule la moitié masculine de l’humanité était prise en compte : l’homme était la norme, le standard de l’être humain. La moitié féminine de l’humanité n’existait pas dans ces systèmes philosophiques ; être humain et homme était des termes interchangeables dans leur mentalité comme dans leur façon de parler européennes et occidentales. Je me sentais comme une extra-terrestre, en proie à la perte progressive de mon identité en tant que femme. Dans ma quête pour découvrir un monde, et une façon de penser, qui m’admette en tant que femme, j’ai trouvé une réponse, à ma grande surprise, dans la période qui, chronologiquement, a précédé la civilisation grecque et romaine - une époque qui n’avait pas été influencée par le patriarcat. Ce fut le début de ma recherche sur les sociétés matriarcales. J’ai commencé dans mon propre contexte culturel et étudié attentivement les modèles sociaux et mythologiques des cultures pré-patriarcales européennes, méditerranéennes et proche-orientales. Combiner cette investigation non officielle avec les cours officiels obligatoires m’a aidée à survivre, mentalement et spirituellement, dans l’institution répressive qu’est l’Université.»

(page 12)

 
Ce paragraphe dit pratiquement tout ! Un brûlot anti-patriarcat et ultra-féministe. Je trouve néanmoins toute cette introduction excessivement accusatoire, pratiquement paranoïaque. Ce livre écrit en 2012 semble une occasion pour une philosophe de 71 ans de régler ses comptes avec le monde universitaire et le monde masculin en règle générale, ce qui surprend puisque l’on attendrait plutôt une certaine forme de sagesse d’une telle vieille philosophe.

 

«Depuis lors, j’ai enseigné et fait de la recherche, en tant que chercheuse indépendante, dans le cadre du féminisme et d’autres mouvements alternatifs. Pour moi, cela signifie avoir la possibilité d’être aussi libre que possible à l’égard de l’idéologie patriarcale, parfaitement intériorisée, que la philosophie et les sciences socioculturelles européennes et occidentales inculquent à leurs étudiants, comme tout un chacun, en les endoctrinant. Bien entendu, depuis lors j’ai régulièrement été stigmatisée et ouvertement discréditée tant par la communauté scientifique que par le grand public.»

(page 12)

 

Gageons qu’elle interprèterait ce pauvre article comme une nouvelle démonstration de la stigmatisation patriarcale dont elle est l’objet (mais évidemment elle ne me lira pas).
 

—> Matriarcat contre patriarcat : le bien contre le mal

 
Enormément d’autres passages de ce livre sont des plaidoyers contre les hommes, contre les sociétés patriarcales et pour les gentilles, méconnues, rejetées, écrasées et pauvres sociétés matriarcales, qui sont pourtant, selon l’auteur, à l’origine de toute chose sur Terre et de toute société. 

 
On touche néanmoins à l’absurde lorsque dans la présentation de certains peuples de l’Inde ou de Corée, des sacrifices humains d’hommes à des déesses Mère de toute chose sont présentés par l’auteur comme un immense honneur. Les femmes y règnent sur leur famille et sur la société, et non pas les hommes, et ce sont des hommes y étaient mis à mort dans des sacrifices pour la Déesse. Gageons que si une méchante société patriarcale mettait à mort de pauvres victimes féminines en l’honneur de Dieu, l’auteur décrirait cette société comme barbare et criminelle. On pourrait aussi tout à fait penser que ces hommes sont victimes d’une idéologie véhiculée par des femmes qui veut leur faire croire que leur sacrifice leur offrira une vie d’honneur dans leur prochaine réincarnation.  
 

Tout ce livre ne présente pas seulement des faits. Ce qu’il fait malgré tout très bien, et à ce niveau-là, ce livre est très riche et très bien documenté. Ce livre présente surtout une théorie et une idéologie sur la bienveillance du matriarcat et le bonheur des hommes et des femmes qui y vivent, même pour les hommes qui vivent comme un grand honneur d’y être sacrifiés, et qui les conduit à combattre l’instauration du patriarcat ... et en face du matriarcat, il y a une présentation du méchant et de l’abominable patriarcat, où l’injustice et la violence contre les femmes règnent en maitre ... parce qu’ils ont peur des femmes ... C’est à quelques variations près la thèse centrale de ce livre.

 

Et pourtant, malgré tout, malgré le bonheur de tous les membres des sociétés matriarcales, même les hommes sacrifiés ou dominés, malgré tous les travers et les injustices des sociétés patriarcales, il est une chose que l’auteur n’explicite pas : pour quel raison partout les sociétés de domination patriarcale l’ont emporté sur les sociétés matriarcales ? Pas seulement en Europe ... en Chine également, en Asie, en Afrique, partout. Il ne reste que des traces des organisations sociales matriarcales dans une partie des mythologies. Si on en croit la thèse de l’auteur, la victoire du patriarcat s’expliquerait par la violence, et la société occidentale moderne serait le dernier avatar de ce patriarcat. C’est malgré tout surprenant pour des régimes matriarcaux tellement bons et humains que tous leurs membres, hommes ou femmes, se battent pour rétablir le régime bon et humain de leurs maîtresses !

 

Je me permettrais juste ici de rappeler ce passage du «Discours de la servitude volontaire» d’Etienne de La Boétie, mon livre de chevet préféré ...
 

«Qu’on mette face à face cinquante mille hommes en armes ; qu’on les range en bataille, qu’ils en viennent aux mains ; les uns, libres combattent pour leur liberté, les autres combattent pour la leur ravir. Auxquels promettrez-vous la victoire ? Lesquels iront le plus courageusement au combat : ceux qui espèrent pour récompense le maintien de leur liberté, ou ceux qui n’attendent pour salaire des coups qu’ils donnent et qu‘ils reçoivent que la servitude d’autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie passée et l’attente d’un bien-être égal pour l’avenir. Ils pensent moins à ce qu’ils endurent le temps d’une bataille qu’à ce qu’ils endureraient, vaincus, eux, leurs enfants et toute leur postérité. Les autres n’ont pour aiguillon qu’une petite pointe de convoitise qui s’émousse soudain contre le danger, et dont l’ardeur s’éteint dans le sang de leur première blessure...».


Discours de la servitude volontaire - page 10 et 11 

 

—> Ce livre a néanmoins le mérite de répondre à une question primordiale sur l’origine de la violence et de la domination

 

Ce livre peut être imparfait du fait de la violence des thèses anti-patriarcales de la philosophe Heide Goettner-Abendroth et de l’apparente revanche que celle-ci semble vouloir prendre sur les hommes et sur sa souffrance vécue dans le milieu universitaire qu’elle considère comme un système patriarcal.

 

Néanmoins il offre des réponses à une question lancinante sur l’origine de la violence et de la domination dans les sociétés humaines. Ce livre n’explique pas cependant comme ce passage est arrivé. Il décrit l’état antérieur supposé de cette société humaine, tiré des mythes et des survivances, avant l’instauration du patriarcat, avant l’invasion par des peuples patriarcaux. Que cette thèse soit totalement vraie ou non n’est pas très importante. Elle a forcément un fond de vérité. Il reste à savoir si la domination existait ou non auparavant, dans ces régimes matriarcaux idéalisés et merveilleux, ou non. 

 

Il y a forcément un fond de vérité dans ce beau et riche livre. Je regrette évidemment que cette thèse soit aveuglée par les relents ultra-féministes de cette philosophe et de sa soif de vengeance. Ultra-féminisme qui l’a conduit à trouver normal que les recherches sur des sociétés matriarcales ne puissent être menées que par des femmes, seules à même de comprendre le fonctionnement de la société et à ne pas mal l’interpreter. Défendre la discrimination lorsqu’elle concerne l’ennemi et le sexe dominateur ... 

 
«Vigilantes et conscientes de leurs atouts, les chercheuses féministes et autochtones ont interrogé les formes de pensée patriarcales et colonialistes, i.e. sexistes et racistes. Elles sont en cela les mieux à même de reconnaître les particularités des sociétés matriarcales en tant que forme de société créée par les femmes.

 

Premièrement, elles n’ont aucune réticence à voir les femmes comme des sujets actifs dans l’histoire et dans la société - une approche que les chercheurs inféodés au patriarcat ont le plus grand mal à accepter - parce que ces chercheuses sont elles-mêmes des sujets pensants et agissants, tant dans le contexte de leurs cultures traditionnelles que par leur façon de protester contre des sociétés patriarcales dans lesquelles elles vivent. 

Deuxièmement, elles sont capables - bien plus que ne le sont les hommes - d’appréhender les exigences, les effets sociaux et les représentations symboliques de la maternité ainsi que la valeur des activités maternelles, qui dans le matriarcat jouent un rôle économique, social et culturel si structurant. Les chercheuses qui comprennent ces situations élémentaires pour en avoir fait l’expérience dans leur propre vie de femme ne sont pas rares.

 

Troisièmement, la question de l’accès aux sources revêt une importance particulière dans les recherches ethnographiques sur les sociétés matriarcales existantes. Les anthropologues femmes ont plus de facilité à établir le contact avec les femmes des cultures matriarcales, et cela est d’autant plus vrai que l’anthropologue a une position féministe. Comme elles partent d’une perspective très différente, elles aboutissent à des conclusions très différentes de celles produites par leurs prédécesseurs d’orientation patriarcale. Ce nouveau regard est résolument porté par les chercheuses autochtones, dont les recherches au sein de leurs propres sociétés matriarcales voient plus loin et plus profondement, avec une acuité que des observateurs extérieurs ne sauraient jamais avoir. Par ailleurs, elles intensifient leur critique du patriarcat à travers l’histoire à la fois de la colonisation externe, qui a soumis leurs sociétés et les opprimé encore, et de la colonisation interne, à laquelle ces chercheuses ont été soumises en tant femmes autochtones.»


(pages 69 et 70 - Chapitre 1 sur l’histoire critique des points de vue sur le matriarcat)

 

Il me semble qu’il suffirait d’inverser la perspective de ces paragraphes, en substituant femme par homme, et de chanter les louanges des hommes seuls à même de pouvoir faire telle et telle chose, telle et telle étude et analyse, pour comprendre que ce qui est écrit ici est totalement discriminatoire, même si ces passages chantent les louanges des femmes autochtones et qu’il n’y a forcément aucune discrimination possible dans ce cas-là !

 

 

Saucratès



22/05/2020
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