Critiques de notre temps

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Le baccalauréat 2019 et le légitime mouvement de contestation de la réforme des enseignements au Lycée et du baccalauréat

Saint-Denis de La Réunion, samedi 20 juillet 2019

 

On aura entendu beaucoup de choses concernant la réforme du baccalauréat, sur les supposés insupportables enseignants ayant pris en otage de jeunes futurs bacheliers. Le ministère parle pratiquement d'actes terroristes ! 

 

1. Une remise en cause de droits syndicaux

 

Il s'agit d'abord de la négation du droit des enseignants à contester une réforme injuste et prise sans concertation. La remise en cause du lycée, de l'égalité de tous devant un examen national. La remise en cause surtout du droit de faire greve. Ce ministère, comme tant d'autres ministères, ce gouvernement, comme tant d'autres gouvernements avant eux, tentent la criminalisation du droit de grève. Les enseignants qui osent refuser la correction de copies du baccalauréat, les infirmiers et professions médicales qui osent tomber malades lorsqu'ils veulent faire grève parce qu'ils se voient imposer de soigner même lorsqu'ils sont en grève. Et ces ministres de Macron qui les accusent, qui les condamnent, parce qu'ils osent s'opposer à leurs politiques de destruction des emplois, des hôpitaux, des écoles !

 

Les enseignants grévistes prennent donc en otage, selon le ministre Blanquer et selon le ministère, les bacheliers et leurs parents en bloquant la restitution des copies et des notes ! Résultat, avec un an d'avance, les bacheliers se sont vus appliquer leur moyenne annuelle dans les matières où les notes n'étaient pas disponibles. Et comme les jurys d'enseignants refusaient parfois de se prononcer et d'appliquer les décisions du ministère, ce sont les équipes administratives qui ont suppléé aux jurys souverains pour saisir les notes et décider de l'attribution du baccalauréat. 

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/07/16/resultats-du-baccalaureat-2019-l-ideal-sacre-d-egalite-vient-d-etre-bafoue_5489837_3232.html

 

Certains ont applaudi le talent du ministre Blanquer, qui a réussi à mettre en application sa réforme du lycée avec deux ans d'avance pour combattre les enseignants grévistes. Mais pour quelle raison dit-on de cette réforme qu'elle n'est pas égalitaire ?

 

2. La réforme à l'origine de cette contestation

 

Tout ceci provient d'une réforme hâtive des enseignements au lycée et du baccalauréat, décidée par un gouvernement, par un ministre et imposée à la hussarde par ce même ministre. Cette réforme n'est pas le fruit d'une concertation au sein du monde de l'enseignement, de l'éducation nationale. Certes, M. Blanquer est considéré comme un spécialiste du monde de l'enseignement, de l'éducation nationale. Certes, le constat de base sur lequel tout le monde est plus ou moins d'accord, c'est la nécessité de réformer la place de la série scientifique pour le baccalaureat. S'il n'y a pas adhésion de tous, c'est en tout cas quelque chose qui ne semble pas être trop conflictuelle. Les mathématiques sont un critère comme un autre de sélection, au même titre que le francais d'ailleurs, mais il n'est sûrement pas normal que les autres matières soient ravalées au rang de voie de garage. Imaginons un enfant réfractaire au francais, Il n'est pas sur que notre système actuel d'enseignement ne rejeterait pas cet enfant hors du monde de l'enseignement, hors de l'école. N'est-ce pas tout aussi anormal ? Mais là n'est pas le sujet principal de mon post sur la réforme du baccalauréat ; il reste en effet toujours l'épreuve anticipée de francais à l'issue de la classe de première, et cette épreuve présente même désormais un nombre de textes encore plus important à préparer, vraisemblablement pour avantager encore plus certains profils de futurs Sciences Po. Je reviendrais sur ce point.

 

Donc, si cette réforme avait juste eu pour objectif de casser la suprématie des filières scientifiques dans le baccalauréat et dans l'accès à l'enseignement superieur, cette réforme aurait pu être acceptée. Ce n'est au fond pas normal que pour réussir dans le supérieur, il faille avoir un baccalaureat scientifique. Mais c'est certainement une conséquence non pas de la massification de l'enseignement secondaire ; cette massification existait depuis bien plus longtemps, depuis au moins trente ans ... Non, c'est plutôt une conséquence de la réussite (ou de l'échec) des enseignements des lycéens, et l'obtention par désormais plus de 80% des élèves de leur baccalauréat, qui crée une pression sur l'enseignement supérieur. Ce n'est pas la massification de l'enseignement qui est en cause, mais l'objectif que 80% d'une génération ait le niveau baccalauréat, et désormais un niveau licence. Le niveau de compétence moyen des élèves n'ayant pas pu progresser, il a bien fallu abaisser les niveaux des exigences et filtrer les candidatures. D'où la mise en place d'algorythmes et de programmes pour diriger les possesseurs d'un baccalauréat. Il y a trente ans, un bon baccalauréat littéraire pouvait très facilement défendre son dossier et rentrer dans de grandes écoles scientifiques ou techniques s'il le souhaitait. Aujourd'hui, face à un algorithme, l'humain a disparu, et si l'algorithme n'a pas prévu cette possibilité par un bachelier littéraire, les parents ou les élèves intelligents comprennent qu'il vaut mieux choisir une filière qui ne les enferme pas trop ; à savoir un baccalauréat scientifique à l'issue duquel l'algorithme de Prcoursup lui permettra d'aller où il voudra.

 

Le privilège dénoncé de la suprématie des baccalauréats scientifiques n'est ainsi qu'une simple conséquence de la mécanisation, de l'informatisation de la sélection à l'enseignement supérieur. Si on avait laissé l'humain sélectionner les candidats, les élèves de chaque établissement de l'enseignement supérieur ; on n'aurait pas eu ce biais de sélection. Mais comme on voulait se protéger d'un afflux de candidatures, ou de biais de sélection de ces mêmes écoles, on a tout informatisé. On utilise des algorithmes secrets pour proposer des choix aux élèves. Résultat, on a obtenu ces mêmes biais de sélection. Et aujourd'hui, on détruit le baccalauréat et les enseignements du lycée pour casser ce qui fonctionne et pour mettre fin au désordre que l'on a soit-même créé. Ce biais de sélection existait vraisemblablement avec la plate forme APB. La réforme de Macron et de Blanquer, qui voulaient la peau de APB (Macron lui attribue-t-il son échec scolaire ? Son incapacité à rejoindre l'ENS ?) pour mettre en place Parcoursup n'a rien réglé. Il y a autant de bacheliers sans affectation à quelques semaines de la reprise des enseignements supérieurs ... ce qui a été l'argument de Macron pour réformer APB. Mais ce qui était recherché, c'est plus de privilégier certains profils et surtout empêcher que la plèbe, les enfants de la plèbe, osent comprendre comment marche le système et arrive à en sortir. Quelle horreur ! Les enfants de la plèbe doivent n'avoir que des universités et des écoles de merde, tandis que les enfants des classes avantagées, supérieures, doivent eux pouvoir rejoindre les meilleures écoles et les meilleurs cursus ! Il est quand même surprenant que Blanquer et Macron aient eu besoin de mettre en place une nouvelle plateforme et de nouveaux algorithmes pour remplacer APB.

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/12/06/cedric-villani-ce-qui-a-bugge-dans-apb-ce-n-est-pas-le-logiciel-mais-bien-l-etat_5225204_3232.html

 

(à noter que Parcourspu date de janvier 2018, promesse de campagne de Macron, tandis que APB -admission post bac- datait pour sa part de 2002 pour les seules admissions aux classès préparatoires et avait été généralisé à partir de 2009 à l'ensemble de la France et pratiquement toutes les filières d'enseignement post baccalauréat).

 

Nous avons donc une réforme du lycée hâtive. Les programmes scolaires sont en cours d'élaboration et les jeunes lycéens de première (dont mon fils) seront les cobayes de cette réforme. Ils auront peut être leurs livres de cours mi août à la reprise des enseignements. Mais c'est loin d'être certain. Après tout, les cours ne reprennent que début septembre en métropole et je doute que le ministère et les imprimeurs aient anticipé cette contrainte ! Cette réforme du lycée visait à combattre la prépondérance des mathématiques et des enseignements scientifiques. Résultat, tous les enseignements scientifiques sont relégués en matiere optionnelle En première et en terminale, ce qui me semble être une aberration totale. La majorité des jeunes pourrait ne plus faire de mathématiques à partir de 16 ans, apres la seconde ? 

 

Par ailleurs, on estime que tous les enfants doivent tous continuer à faire du francais, du sport, des langue vivante, de l'histoire, mais pas des mathématiques, ni des sciences physiques, ni des sciences de la vie et de la terre (SVT) ? Mais c'est quoi cette connerie. Et cela ne paraît aberrant à personne au gouvernement ? Le sport serait plus important que les maths ? Plus utile ? La revanche des matières de merde sur les enseignements scientifiques ; c'est cela l'objectif de cette réforme ? Résultat de cette réforme : 70% des élèves ont choisi en orientation la combinaison des trois matières scientifiques : mathématiques, Sciences physiques et SVT, au plan National. Et vraisemblablement, la majeure partie des lycees ont dû être contraints de sélectionner les candidatures pour rejoindre ces diverses options. 

 

La selection apres le baccalauréat en faveur des matières scientifiques à été remplacée par une selection masquée, larvée, qui ne dit pas son nom, apres la seconde, sur la base de résultats scolaires qui ne sont meme pas fondés sur la reussite à des examens égalitaires, et qui ne sont pratiquement pas contestables par les élèves et leurs parents. En effet, l'accès à ces spécialités d'enseignement reposait sur les moyennes des élèves dans ces matières, même s'il était demandé de prendre en compte les projets professionnels des enfants. Mais il n'existe pas de procédures pour contester le choix d'une option d'enseignement. Il en existe pour contester un redoublement, ou contester le refus d'un passage en serie littéraire ou scientifique, mais il n'a rien pour un enseignement. Et le résultat est binaire. Soit on fait des maths, ou de la physique, soit on n'en fait pas. Il n'existe pas de serie où le niveau de maths est un peu plus faible, mais qui permet quand même de conserver ses chances d'orientation. Non, là, soit on a une place maths, soit on n'en fera plus !

 

Une sélection contestée apres le Bac a ainsi été remplacée par une selection larvée, binaire, apres la seconde. Il restera une sélection apres le Bac, mais elle sera forcément limitée. Elle aura (comme autrefois, à l'époque des secondes et premières C) déjà eu lieu en seconde, mais sans aucune possibilité de retour en arrière. 

 

3. En quoi cette réforme n'est-elle pas égalitaire ?

 

Il y a le sujet de la place de l'enseignement des mathématiques au lycée comme enjeu de cette réforme. Il y a aussi selon moi l'enjeu de la réussite de la France dans les tests internationaux TIMMS. En restreignant drastiquement l'accès à la filière mathématiques en première et terminale, on devrait pouvoir améliorer significativement la place de la France dans cette enquête, en en limitant l'accès aux meilleurs.

 

Mais il y a aussi le sujet de la prise en compte des moyennes et du contrôle continu pour l'attribution du Bac. Vous me direz que les facultés et les universites, les grandes écoles, utilisent deja des moyennes issues du contrôle continu pour l'attribution de leurs diplomes. Mais justement, chaque universite ou ecole attribuent son propre diplôme, et ceux-ci valent différemment selon l'établissement. Une licence de Rennes ou de Brest ne vaut pas autant qu'une licence de Dauphine ou La Sorbonne. Rien de tout cela dans le baccalauréat vous me direz ? Certes, c'est vrai pour l'instant. On va donner un diplôme national à des bacheliers, mais les notes de contrôle continu des lycéens de lycees populaires seront très vraisemblablement superieures aux notes de leurs homologues des lycées privés ou sélectifs. En soi, c'est l'inégalité inversée. Pour une fois, les lycéens du public auront plus de chances d'obtenir une mention au Bac que leurs homologues des boîtes à Bac privées. Injustice et inégalité ; cela dépend des avis. 

 

Certains contesteront peut-être cette analyse. Pensent-ils vraiment que les notations au lycee parisien Henri IV et dans un lycee de banlieue sont comparables ? Qu'un lycéen de banlieue aurait les mêmes notes dans le lycée Henry IV ? Evidemment que non ! 

 

Les boîtes à Bac seront obligées de changer très vite de position. Sinon, les lycées de banlieue ou populaire auront des résultats bien meilleurs au baccalaureat qu'eux. Et de nombreux élèves feront le choix de quitter les lycées privés élitistes pour se rabattre sur les lycees publics, populaires. En fait, Blanquer et Macron auront reussi là où les socialistes échouent depuis des décennies, en mettant fin à la suprématie des boîtes à Bac. Sauf si l'objectif est de faire fuir une nouvelle fois les classes moyennes des boîtes à Bac et des lycées privés, afin de les réserver aux classes supérieures, pour lesquelles les mentions au Bac sont sans intérêt ; leurs enfants étant conditionnés et préparés ou bénéficiant de privilèges.

 

A partir du moment où ce n'est pas un examen National, que tout le monde passe dans les mêmes conditions, qui conditionne l'obtention d'un baccalauréat et l'attribution d'une mention, on tombe dans le règne de l'inégalité. Tout dépendra désormais de notes données en première et en terminale par quelques enseignants, avec un pouvoir de vie ou de mort sur les élèves de ces enseignants.

 

Cette réforme est non seulement floue et inégalitaire, avec des zones d'ombre sur les raisons qui ont poussé à éliminer les mathématiques et les matières scientifiques du tronc commun de tous les lycéens, sans aucune intelligence, sans aucun sens, sans aucune pertinence ... mais cette réforme est surtout prématurée et non concertée !

 

Le mouvement de grève des copies du Bac des enseignants était absolument légitime et indispensable. Mais ce gouvernement de parasites et de spécialistes a choisi la voie de l'affrontement pour délégitimer ce mouvement et criminaliser leurs leaders et les grévistes. Tout aussi minable que le comportement de la ministre de la santé.

 

 

Saucratès



20/07/2019
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