Critiques de notre temps

Critiques de notre temps

Manifestations, manifestants, émeutiers et retraite

Saint-Denis de la Réunion, dimanche 15 décembre 2019

 

Quelques mots sur le sujet des retraites et des manifestations. Comment pourrais-je parler du temps présent sans les évoquer ? Les syndicats ont-ils des raisons légitimes de contester ce projet du gouvernement, cette réforme promise par le candidat Macron ? Et comment pourrait-on vouloir des manifestations qui se déroulent dans le calme (et sans blocage) alors que le gouvernement met en place un programme sécuritaire monstrueux en vue de se protéger de tout potentiel dérapage (ou au contraire pour inciter à l'affrontement afin de discréditer ce mouvement social). 

 

J'écris tout ceci de très loin, à 9 ou 10.000 kilomètres de distance de Paris. Le soleil se couche, un ciel sans nuage me surplombe sur ma terrasse, et il fait très loin d'y faire les températures hivernales parisiennes. Mais il y a une semaine, j'étais au cœur de la zone occupée de Paris, à tenter de m'extraire des mailles de la nasse qui enfermait la place de La République à Paris, au cœur de l'appareil sécuritaire protégeant Macron et ses ministres, ses députés et les hauts (ou petits) fonctionnaires qui le serve. Un pouvoir qui tient par la peur et la contrainte d'un appareil policier peut-il encore être appelé un gouvernement democratique ? Je ne le pense pas. Pour la même raison que l'on ne peut pas dire que le Vénézuela de Maduro est encore un régime démocratique. 

 

Je lisais ainsi un article du Journal Le Monde qui tentait d'expliciter le phénomène «black blocs». Un article écrit par Sylvain Boulouque, enseignant à l'ESPE, intitulé «Loin des visions complotiste sur les black blocs ne sont pas une création de la police» (Le Monde du 5 décembre 2019). Son interprétation de ce phénomène «black blocs», c'est que c'est «une pratique manifestante à laquelle toute personne peut se joindre.»

 

«... Derrière les coupe-vent, les sweet-shirts noirs et les lunettes de piscine, n'importe quel manifestant - femme ou homme, jeune ou moins jeune, de toutes catégories socioprofessionnelles - pas forcément violent, peut, en adoptant cette tenue, se montrer solidaire sans participer à l'affrontement.

 

Il existe (je continue de le citer) une partie importante de la population prête à remettre en cause l'ordre imposé, soit en donnant un autre cours à une manifestation officielle soit dans des affrontements directs avec les forces de l'ordre. Il suffit de suivre certains concerts de rap ou de rock, de se pencher sur les statistiques de consultation des sites pro-insurrection ou d'observer les comportements des manifestants, pour constater qu'il existe en France actuellement une certaine sympathie pour ces pratiques.

 

La tentation émeutière demeure minoritaire mais elle attire et participe d'une nouvelle forme de révolte mondialisée, une contestation qui s'étend de Hongkong à Santiago en passant par Paris et, loin des visions complotistes, qui défie les pouvoirs.»

 

Je ne le rejoins pas totalement à ce sujet. C'est selon moi la violence policière (et accessoirement la haine d'un gouvernement considéré comme illégitime) qui créé lui-même les conditions d'apparition du mouvement «black blocs». Evidemment, je ne parle pas de la poignée de manifestants professionnels, ultra-gauchistes ou d'extrême-droite, comme il y en a toujours eu depuis les années soixante et pour lesquels combattre la police et le gouvernement est leur principale activité, leur principale raison d'être et leur raison d'exister ! Et pourtant, même pour eux, la violence policière et d'Etat est la principale explication de leur radicalisation. Ils ne combattent que parce qu'il y a une force policière à combattre. Le droit de manifester n'est plus en droit reconnu en France et l'ultra-gauche comme l'extrême-droite ne sont aujourd'hui que la résultante de ce droit bafoué ! Evidemment, les violences de l'extrême-droite préexistaient sans lien avec l'existence de la police, de même que des mouvements terroristes d'extrême gauche comme «Fraction Armée rouge» ou «La bande à Bader». Ce n'est pas ce que je dis.

 

Ce que je dis, c'est que n'importe quel manifestant pacifiste, bon père de famille, normalement constitué, peut se radicaliser, peut se transformer en un «black bloc», dans une manifestation, confronter à la violence policière, à la violence institutionnalisée et autorisée ... Ce qui n'est pas très différent de ce qu'écrit Sylvain Boulouque ... Mais là où je m'en séparerais, c'est que je ne pense pas que ces personnes «remettent en cause l'ordre imposé». Selon moi, tout manifestant peut se radicaliser et se transformer en «black bloc» face à la violence illégitime et institutionnalisée des forces de l'ordre, quelque soit son âge, son origine, son milieu social. Pour l'avoir moi-même vécu, face aux violences policières, on peut facilement basculer dans des scènes de guérillas et voir dans les militaires qui nous font face un ennemi à abattre.

 

La disproportion des moyens engagés, des deux côtés des manifestations, que j'ai pu mesurer jeudi dernier place de la République à Paris, alors qu'il fallait un sacré courage pour affluer place de la République, devant l'immensité des moyens militaires mis en œuvre pour cadenasser cette place le long de toutes les artères y menant, alors que tout avait été prévu pour les forces de l'ordre pour transformer cette place en une souricière, entourée de milliers de militaires armés de fusils mitrailleurs et de forces anti-émeutes ... cette disproportion est la principale explication de l'apparition du mouvement «black blocs».  

 

Au-delà de ces manifestations et des éventuels débordements, que puis-je écrire d'autre sur le sujet des réformes. Je citerais un livre relativement célèbre d'un grand économiste français, Thomas Piketty (livre écrit avec un autre économiste, Antoine Bozio), qui étudie et propose des pistes sur les systèmes de retraites («Pour un nouveau système de retraite: des comptes individuels de cotisations financés par répartition»).

http://piketty.pse.ens.fr/files/BozioPiketty2008.pdf

 

On pourrait croire que Thomas Piketty, qui est également à l'origine d'une autre innovation des présidents Hollande et Macron (à savoir le prélèvement de l'impôt à la source), est derrière le projet gouvernemental de réforme des retraites. Mais il n'en semble rien être, puisque Thomas Piketty est signataire d'un appel à s'associer aux mouvements jaune, vert, rouge, noir ou arc-en-ciel publié également dans le Monde du 5 décembre 2019, qui vise à soutenir «celles et ceux qui luttent» :

 

«Face aux offensives d'un gouvernement néolibéral et autoritaire, nous estimons qu'il est de notre responsabilité d'affirmer que notre présent et notre avenir émergeront des luttes sociales et politiques ...»

 

Sur le fond de ce sujet, à savoir le principe et la nécessité même d'une réforme de notre régime de retraite, il me faudra un autre article. Ce qui me semble malgré tout frappant, c'est que derrière l'idée érigée en dogme du gouvernement de créer un régime universel unique afin de faire disparaître supposément l'ensemble des régimes spéciaux, le gouvernement oublie et tait l'existence de certains régimes spéciaux auxquels ils ne s'attaquent pas, les plus iniques et les plus avantageux, comme ceux des ministres, des députés ou des sénateurs (cf. lien). Ou bien le recul très rapide du gouvernement sur le régime spécial des policiers et des gendarmes qui avaient menacé eux-aussi de rejoindre le mouvement de grève, ou plutôt de faire grève. Ce régime spécial des policiers continuera donc d'exister (cf. lien). Exit donc Le principe même d'un régime universel unique ! Comme par le passé, il existera des régimes spéciaux, mais ils concerneront seulement les nouveaux maîtres de notre société et leurs chiens de garde. Mais ces régimes spéciaux ne doivent plus profiter aux petits besogneux présentés comme des nantis, tels les cheminots, les fonctionnaires ...

 

Et aujourd'hui, le gouvernement entend faire pression sur les cheminots pour qu'ils fassent une pause pendant les fêtes de Noël ?

https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/12/15/greve-dans-les-transports-la-treve-de-noel-franchement-pour-nous-c-est-non-dit-laurent-brun-de-la-cgt-cheminots_6022975_823448.html

 

Dernier commentaire sur ce projet de réforme des retraites de ce gouvernement, au sujet du hold-up que représente cette décision de transférer sur les réserves financières de tous les actifs, des caisses de retraite complémentaires, des réserves récupérées sur les régimes spéciaux, les engagements de retraites dûs au titre de la carrière passée des fonctionnaires, enseignants et autres. L'Etat français et les collectivités territoriales peuvent-ils transférer à la collectivité des engagements de retraites qu'ils se sont engagés statutairement à payer aux fonctionnaires lors de leur départ en retraite, sans verser au nouveau régime supposément universel les réserves financières correspondant aux engagements qui sont transférés ? Aujourd'hui, les retraites versées aux fonctionnaires retraités sont imputées sur le budget de l'Etat ou des collectivités territoriales. Il s'agit d'une dépense publique au même titre que le paiement des traitements des fonctionnaires. Demain, avec cette réforme prétendument universelle, les retraites des fonctionnaires seront payées comme pour tous les retraités à l'aide des cotisations perçues par l'ensemble des salariés, fonctionnaires compris vraisemblablement, mais le coût pour le budget de l'Etat en sera vraisemblablemment allégé. L'Etat peut-il transférer à des institutions privées ou un établissement public une charge sans en transférer les produits correspondants ? En transférant versement des retraites aux fonctionnaires retraités à cette nouvelle caisse, en transférant seulement des cotisations pour les droits futurs, mais sans couvrir les engagements dûs au titre des années de carrière passées de ces fonctionnaires, l'Etat ne lui transfere-t-il pas une charge future sans lui avoir fourni les recettes correspondantes ?

 

Ce «gouvernement néolibéral et autoritaire» ne craint aucune honte, aucune manipulation, aucune forfaiture !

 

 

Saucratès



15/12/2019
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