Critiques de notre temps

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Lire la chronique de Thomas Piketty dans le Monde

Saint-Denis de La Réunion, dimanche 16 février 2020

 

Il faut lire la chronique de Thomas Piketty publiée dans Le Monde du dimanche 9 et lundi 10 février 2020, intitulée «Social-fédéralisme contre national-libéralisme». Il offre une analyse éclairante de la manière d'appréhender les enjeux du Brexit et du Trumpisme. Je dois avouer une chose ; je n'ai toujours pas lu le dernier ouvrage de Thomas Piketty sur les idéologies et je découvre à l'instant que c'est une erreur magistrale. Pourtant, un ami, Pierre B, m'avait adjuré de le lire et de m'ouvrir les yeux. Je découvre mon erreur.  

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/08/thomas-piketty-social-federalisme-contre-national-liberalisme_6028888_3232.html

 

Selon cette tribune très pertinente, éclairante, de Thomas Piketty, il n'est pas neutre que le Brexit soit né en Angleterre et que le Trumpisme soit né aux USA, dans les deux pays qui avaient inventé l'ultra-libéralisme au tout début des années 1980, à savoir le Thatchérisme et le Reaganisme. Toujours selon lui, les électeurs des classes pauvres et moyennes de ces deux pays qui avaient été les précurseurs dans l'ultra libéralisme, ou bien plutôt leurs élites politiques, n'ont pas trouvé d'autres alternatives que le populisme pour tenter de trouver une solution aux difficultés et aux injustices nées de l'ultra libéralisme. 

 

«Ce tournant peut se voir de différentes manières. Il exprime à sa façon l’échec du reaganisme et du thatchérisme. Les classes moyennes et populaires états-uniennes et britanniques n’ont pas connu la prospérité promise par le libéralisme intégral. Au fil du temps, elles se sont senties de plus en plus malmenées par la concurrence internationale et le système économique mondial. Il fallait donc désigner des coupables. Pour Trump, ce furent les travailleurs mexicains, la Chine, et tous les sournois du reste du monde qui auraient volé le dur labeur de l’Amérique blanche. Pour les brexiters, ce furent les Polonais, l’Union européenne et tous ceux qui s’en prennent à la grandeur britannique.»

Thomas Piketty

 

On est tenté de ne voir dans Donald Trump ou dans Boris Johnson que des erreurs démocratiques, des trublions politiques ayant réussi à fracturer les systèmes politiques américains et anglais, à avoir réussi à se faire élire par mégarde à la tête de ses grandes démocraties occidentales, parmi les plus anciennes de la planète. 

 

Mais à lire la chronique de Thomas Piketty, c'est une erreur de perception. C'est le résultat des échecs des politiques ultra-libérales menées dans ces pays-là depuis le tout début des années 1980, et copiées depuis dans tous les autres pays occidentaux, et imposées à la majeure partie du reste des États de notre planète. Ce n'est qu'une forme prise par la tentation identitaire et xénophobie. Selon Thomas Piketty, «il faut d'abord analyser le Brexit pour ce qu'il est : la conséquence d'un échec collectif dans la façon dont on a organisé la mondialisation économique depuis les années 1980, notamment au sein de l'Union Européenne» et qui, selon Thomas Piketty, «fonctionne avant tout au bénéfice des plus riches et des plus mobiles, et lamine les plus défavorisés et les plus fragiles».

 

Les Etats-Unis de Trump et les Brexiters de Johnson veulent ainsi le libéralisme et le nationalisme, c'est-à-dire le «libre-échange des biens, des services et des capitaux (mais Trump combat aussi le libre-échange avec la Chine), tout en conservant le contrôle des flux de personnes et sans contribuer à un budget commun».

 

Il (Thomas Piketty) en appelle à un changement des règles européennes, selon une approche social-fédéraliste. 

 

«Autrement dit, le libre-échange doit être conditionné à l'adoption d'objectifs sociaux contraignants, permettant de mettre à contribution les acteurs économiques les plus riches et les plus mobiles au service d'un modèle de développement durable et équitable. Pour résumer : les nationalistes s'attaquent à la circulation des personnes ; le social-fédéralisme doit s'en prendre à celle des capitaux et à l'impunité fiscale des plus riches.»

 

Cette chronique de Thomas Piketty est intéressante parce qu'elle nous permet d'échapper à la vision purement médiatique de cet événement du Brexit, qui nous enferme dans une interprétation faussée. Une vision partisane de brexiters anglais manipulés et aveuglés par quelques populistes, face à une Europe vigilante et unie prête au conflit et au rétablissement des procédures douanières. Et en même temps, on sent bien dans ce discours autour du Brexit que certaines choses ne tiennent pas la route. Comme par exemple le fait que l'apocalypse envisagé sous la précédente première-ministre anglaise, Thérèsa May, dans laquelle les anglais manqueraient même de PQ au jour du Brexit, ne s'est absolument vérifié. Et aujourd'hui, pas d'apocalypse comme prévu mais quelques mois de plus pour négocier un accord commercial, jusqu'à fin 2020 ou début 2021. Pas de centaines de milliers de camions en attente de contrôles douaniers qui allaient bloquer toute l'Angleterre et le Nord de la France. Nulle apocalypse mais une relative tranquillité. Comme si les journaux français (ce sont les seuls que je lis) avaient besoin de dramatiser à outrance les enjeux à certains moments, pour manipuler l'opinion publique française !

 

Mais la solution proposée par Thomas Piketty pour une évolution de la Construction Européenne est certes intéressante, plaisante, mais elle est inatteignable, irréaliste. Pour quelle raison l'Europe se déciderait-elle à mettre à contribution les plus riches et les plus mobiles, alors que toutes les règles édictées depuis ces dernières décennies visent uniquement à les avantager ? Il n'y a absolument aucune raison pour que l'Europe choisisse d'évoluer sur ces sujets, comme si c'était le Royaume-Uni qui nous bloquait ! 

 

Le hold-up électoral qui a eu lieu aux Etats-Unis et au Royaume-Uni a également eu lieu ailleurs, en France notamment avec l'élection d'Emmanuel Macron ou en Italie ou ailleurs. Ce n'est pas parce que ce ne sont pas des populistes que leur élection n'est pas le fruit d'un hold-up électoral. Il s'agit simplement d'une victoire de l'establishment ultra-libéral sur le reste du peuple, au lieu d'être la victoire d'un trublion populiste comme au Brésil, aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. 

 

Il n'en demeure pas moins que lire Thomas Piketty est une saine et bonne pratique. Mais quelle peut être la portée de ses écrits et de ses préconisations ? 

 

 

Saucratès



16/02/2020
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