Critiques de notre temps

Critiques de notre temps

La place de la morale dans les grandes entreprises et dans les écoles de commerce

Saint-Denis de la Réunion - Le 2 janvier 2018

 

La lecture de cet article du Monde m'a rappelé une réflexion à laquelle je suis régulièrement confronté dans mes idées, dans mon questionnement et dans ma vie plus largement : la place de la morale, pour moi évidemment, mais aussi pour les autres, pour les puissants de notre monde.

http://www.lemonde.fr/campus/article/2017/12/31/dans-les-ecoles-de-commerce-la-philosophie-redonne-du-sens_5236306_4401467.html

 

Ainsi, s'il y a bien un monde dans lequel selon moi, la morale n'a pas de place, c'est bien le monde des affaires, le monde des puissants, le monde de l'entreprise. Et il est donc soit risible, soit merveilleux, que la réflexion philosophique, morale, ou éthique, puisse avoir droit de citer dans les grandes écoles de commerce qui forment et préparent l'élite économique française.

 

Evidemment, je suis excessif en écrivant que la morale n'a pas de place dans les entreprises ! Bien évidemment ! Excessif et peut-être même injuste si on les écoutait. Alors que tant de grandes entreprises se déclarent (ou se font appeler) «éthiques» ou glosent à l'infini sur leur politique RSE-«responsabilité sociale et environnementale». Alors que tant d'entreprises ont pondu des codes éthiques ou des codes de déontologie que leur personnel sont tenus de connaître et d'appliquer. Alors que les mots «éthique» et «déontologie» sont devenus le leit-motif de tant de grandes ou petites entreprises, à côté de la sacro-sainte «satisfaction du client». Les entreprises comme les banques notamment ont même inventé le poste de «déontologue» pour montrer tout le sérieux et l'attention porté par les entreprises à ce sujet !

 

Suis-je excessif ou injuste ? La réflexion autour de la «responsabilité sociale et environnementale» : une vaste blague, qui conduit chaque entreprise à tenter de valoriser les actions menées en terme d'enfants éduqués, de personnes soignées, de réseaux publics améliorés ou financés, de tonnes de CO² économisés. Les entreprises ont toujours généré ce genre d'impacts, essentiellement parce que c'est le marché sur lequel elles interviennent et qui leur font gagner de l'argent. La réflexion et les rapports RSE n'interdisent pas à ces mêmes entreprises de licencier leur personnel, de les harceler ou de les laisser être harcelés par leurs managers pour que ses salariés produisent le plus possible, le plus rapidement possible, pour le moindre coût. Parce que malgré ces discours et ces rapports RSE, l'objectif des entreprises n'a pas varié d'un iota : faire le maximum de bénéfice, tout en faisant semblant d'avoir une réflexion RSE pour être bien notée ou pouvoir minimiser le risque juridique auquel elles pourraient ultérieurement exposées.

 

La réflexion autour des codes éthiques ou de codes de déontologie qui sont devenus le nouveau dogme et la nouvelle doxa des grandes entreprises ? Une vaste fumisterie. Ces codes ne sont que de nouvelles obligations assignées à leurs salariés pour mieux les contrôler, pour mieux pouvoir les licencier si par malheur ils font la moindre erreur ou qu'ils cessent de donner entière satisfaction. Les codes moraux et les codes éthiques permettent simplement aux entreprises et leurs hauts dirigeants d'imposer une loyauté absolue à leurs sujets, à leurs employés, en leur imposant de toujours devoir défendre et représenter leurs entreprises même dans leur vie privée. Bien sûr, cela existait avant cette invention des codes éthiques ou des codes de déontologie. Mais la loyauté prend désormais une place de plus en plus grande dans la vie privée des salariés ; la place laissée à l'esprit critique se réduisant de plus en plus. Plus largement, ce qui est en jeu est aussi l'impossibilité pour un salarié de connaître l'ensemble des règles qui lui sont imposables, entre règlement intérieur, code éthique ou de déontologie, pratiques professionnelles ou notes de procédures, charte informatique et autres obligations. Chaque salarié est donc forcément en faute régulièrement ! Chacun peut ainsi être sanctionné à tout moment et vit en permanence sous cette contrainte !

 

En matière même de management, la réflexion philosophique n'est elle-même qu'un outil développé et utilisé pour contraindre les corps et les mentalités, pour fédérer des équipes autour de managers experts dans l'art de manipuler et de contraindre, et pour exclure si besoin est les salariés incapables de rentrer dans le moule attendu.

 

Que penser donc de l'apport de la réflexion philosophique dans les grandes écoles de commerce ou de management. Rien de positif. Il n'est pas possible d'empêcher ces futurs managers et grands dirigeants de s'intéresser à une branche indispensable de l'histoire de l'humanité. Mais de la même manière que les réflexions et les livres des grands philosophes n'ont jamais pu arrêter les guerres et les millions de morts et de souffrances perpétrés par des hommes sur les autres hommes et sur les femmes ; de la même manière, il est vain de penser que l'apprentissage de la réflexion philosophique dans les grandes écoles de commerce aura le moindre effet positif sur le comportement de ces futurs grands dirigeants et de ces futurs managers à haut potentiel !

 

L'économie reste un monde non moral, non éthique, essentiellement en raison du fait que l'objectif premier des entreprises reste de faire le maximum de bénéfices et le maximum de ventes de ses produits. Si accessoirement, cela peut avoir un impact positif sur certaines personnes ; tant mieux pour la société. Si cela n'en a pas, si cela dégrade la santé des humains ou l'état de la planète, tant pis pour la société. A partir du moment où il y a une demande, il y aura une offre. S'il y a des demandes nécessitant l'esclavage humain, des entreprises criminelles ou non offriront des esclaves. Idem pour le tabac, pour les dérivés du pétrole ou les téléphones mobiles. L'économie a théorisé pour cela ce que l'on appelle les externalités, positives ou négatives. Et la morale et l'éthique dans tout cela, ne compte pas, n'a pas le droit de citer ! De la même manière que nous-mêmes sont tout-à-fait capables de faire taire notre éthique ou notre morale lorsque cela nous intéresse, lorsque cela nous agrée. De la même manière ... Même si les impacts de nos actes n'ont rien à voir, nous humbles petits salariés ou humbles humains, en comparaison des impacts que peuvent avoir les décisions des puissants de ce monde et des entreprises qu'ils dirigent !

 

Réflexion bien noire sur l'éthique entrepreneuriale ou bien celle de nos hauts dirigeants et grands patrons ? Ou bien regard lucide sur une évolution sociétale liée à l'apparence et à l'ère des médias ?

 

Une saine morale commence en se l'appliquant à soi-même. En quelque sorte, cela recouvre l'enseignement de Socrate et son «Connait toi-même (et tu connaitras les autres)» ... en grec Gnỗthi seautόn  (Γνῶθι σεαυτόν) ou Nosce te ipsum en latin.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gnothi_seauton

 

 

Saucratès



02/01/2018
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