Critiques de notre temps

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L'Europe et la Catalogne

 

Réflexion deux (27 novembre 2017)

L'histoire espagnole, le séparatisme catalan et les précédents franquistes

 

Au minimum deux versions et deux lectures de l'histoire s'affrontent dans cette affaire de la Catalogne. Il s'agit d'abord d'une histoire longue, ce que l'on ne comprend pas réellement à la lecture de la presse française ou en regardant les journaux télévisés français. On a en effet l'impression que la déclaration d'independance du gouvernement catalan et du peuple (ou d'une partie du peuple) catalan est un soubresaut récent de l'histoire, une sorte d'épiphénomène qui remonterait à quelques mois voire à quelques années, et absolument pas un mouvement de fond remontant au début du vingtième siècle, aux années 1920-1930 pour être exact, et se ramifiant jusqu'à nos jours.

 

Pour le comprendre, il faut lire l'excellent article paru dans Le Monde du 19-20 novembre 2017 intitulé : «L'intransigeance de Madrid nourrit le séparatisme catalan».

https://www.pressreader.com/france/le-monde/20171119/281943133179904

 

Deux versions, deux visions, deux interprétations de l'histoire ! La vision de nombre d'espagnols et d'espagnoles vis-à-vis de la sécession, de la déclaration d'indépendance de la Catalogne est sans concession. C'est un crime selon eux et ceux-ci se réjouissent de la violence policière à l'encontre des indépendantistes ... ou plutôt faudrait-il dire des catalans quelque soit leur bord politique. Ceux-ci nient toute légitimité aux indépendantistes, tout droit à se dire un peuple différent des espagnols, tout droit sur leurs terres, sur la Catalogne. Selon ces espagnols, les catalans n'ont aucune histoire commune en tant que peuple séparé de l'Espagne ; la Catalogne n'a jamais été selon eux un royaume ou une principauté. Ils leur nient aussi le droit de pouvoir déclarer la Catalogne indépendante ; ils les comparent à des locataires n'ayant aucun droit sur l'appartement où la maison où ils habitent, et dont ils veulent proclamer l'indépendance pour s'en emparer comme des voleurs !

 

Voici en quelques images la manière dont nombre d'espagnols et d'espagnols interprètent cette histoire. L'acharnement de la justice espagnole à l'encontre des membres du gouvernement séparatiste catalan les remplit d'aise, ainsi que la fermeté du premier ministre espagnol, M. Mariano Rajoy. Selon l'article cité du Monde, c'est justement pour profiter d'un gain électoral, reposant sur l'anticatalanisme cultivé en Espagne depuis 40 ans, que Mariano Rajoy a joué la carte de l'inflexibilité !

 

A ces quelques images de l'anticatalanisme véhiculé par de nombreux espagnols se rajoute une dernière (ou une autre) : «l'égoïsme d'une région riche qui cherche à garder ses richesses pour elle», comme l'écrit Le Monde. Selon des espagnols, la Catalogne est la région industrielle de l'Espagne et les catalans veulent faire un hold-up sur les entreprises espagnoles ! Le Monde cite une autre réalité : «avec 16% de la population espagnole, la Catalogne apporte 22% des recettes fiscales nationales, mais ne reçoit que 8% des investissements publics».

 

Ne fréquentant pas de catalans independantistes, je ne saurais pas présenté leur lecture de ces mêmes événements. Je ne pourrais que relever les similitudes historiques concernant le mouvement séparatiste catalan et le traitement qui lui a été appliqué par l'état espagnol.

 

La déclaration d'indépendance catalane n'est ainsi pas une nouveauté. Le 14 avril 1931, une république catalane est déclarée unilateralement par le Parti ERC, la «Gauche républicaine de Catalogne». Cette déclaration conduit Madrid a accordé un large statut d'autonomie à la Catalogne en septembre 1932. En octobre 1934, le président de la Généralité catalane, Lluis Companys, «proclame l'indépendance de la Catalogne au sein de la République fédérale d'Espagne». Comme aujourd'hui Carles Puigdemont, Lluis Companys est arrêté, accusé de rébellion militaire et traduit devant la Cour constitutionnelle. Le parquet requiert contre lui la peine de mort mais il n'est condamné qu'à 30 ans d'emprisonnement (seulement). En février 1936, il est cependant rétabli dans ses fonctions. Mais le 18 juillet 1936 a lieu le coup d'état militaire du general Franco, «qui a pour but déclaré d'éliminer sans scrupule ou hésitation ceux qui ne pensent pas comme nous». Celui-ci entreprendra la conquête du territoire espagnol région apres région, et la Catalogne paiera un lourd tribu. «Des milliers de catalans sont détenus dans des camps de concentration et leurs biens spoliés, et des milliers d'autres contraints à l'exil». Lluis Companys est arrêté en France par la Gestapo et livré aux autorités espagnoles le 13 août 1940. Une nouvelle fois accusé de rébellion militaire, il est condamné à mort par une cour martiale le 14 octobre 1940 et fusillé le lendemain.

 

On a ainsi aujourd'hui l'impression que l'histoire se répète implacablement, et que l'Espagne est toujours malade du franquisme ! Puigdemont, Companys même histoire et même combat. Puigdemont ne craint peut-être plus la peine de mort (mais c'est encore à vérifier ... il y a d'autres manières de tuer qu'en fusillant quelqu'un) mais il encoure toujours 30 années de prison !

 

En 1977-1978, l'Espagne reconnaît plus largement l'autonomie d'un certain nombre de ses régions (16 en tout dont les trois nationalités historiques : Catalogne, Pays Basque et Galice). En 1979, le statut d'autonomie de la Catalogne est adopté par référendum. Un nouveau statut de la Catalogne sera par la suite adopté en juin 2006 et ratifié par référendum en Catalogne. Mais ce statut sera dénoncé par le Parti populaire de Mariano Rajoy. Le tribunal constitutionnel espagnol, très conservateur, invalide plusieurs articles du statut de la Catalogne de 2006, notamment ceux relatifs à la perequation fiscale, et celui definissant la Catalogne comme une nation (arrêt du Tribunal constitutionnel du 28 juin 2010). Cette décision, à l'origine de laquelle on trouve le premier ministre espagnol actuel, M. Mariano Rajoy, attise un indépendantisme catalan jusqu'au boutiste.

 

Le 9 novembre 2014, c'est un économiste catalan, M. Arthur Mas, au pouvoir avec le parti politique Convergence, qui organise un referendum sur l'indépendance de la Catalogne, que le gouvernement espagnol déclare illegal, mais sans prendre les mesures drastiques prises en 2017. 37% des electeurs catalans se deplacent et votent pour l'indépendance à 80,76%. Ces resultats seront insuffisants pour permettre d'ouvrir la voie à un processus d'indépendance ! Suite à des elections anticipées en septembre 2015, M. Mas n'est pzs reconduit à la tete de la Generalité catalane et c'est M. Puigdemont qui est elu comme president de la Generalité  le 9 janvier 2016. La repression s'abat par ailleurs sur M. Arthur Mas qui est jugé et condamné à deux ans d'interdiction d'activité politique le 13 mars 2016 pour avoir appelé au referendum de novembre 2014.

 

Et on rattrape alors l'histoire actuelle. M. Puigdemont convoque le referendum du dimanche 1er octobre 2017 que nous avons connu, référendum auquel le gouvernement espagnol de M. Rajoy decide de faire echec en faisant intervenir brutalement 10.000 policiers et gardes civils espagnols, avec utilisation de tirs de balles en caoutchouc et recours excessif à la force, tout en assurant que «les violations des droits de l'homme étaient proportionnées» (interventions du PP reprises par le roi Felipe VI).

 

Voilà pour ce rappel historique tiré de cet article du journal Le Monde du 19-20 novembre 2017. La ressemblance avec les evenements des années 1930-1940 sous Franco est frappante. Les mêmes espagnols d'ailleurs qui condamnent les catalans sont aussi les mêmes qui regrettent l'époque de Franco, qui refusent de considérer que Franco ait pu être un fasciste pour le dépeindre comme un grand homme d'état ... une position proche d'ailleurs de celle du PP de M. Mariano Rajoy ! 

 

Venant de France et d'Europe, on ne peut être que choquer de ce qui se passe en Espagne et en Catalogne. L'appareil répressif espagnol à l'encontre des catalans et des dirigeants politiques catalans qui osent vouloir mettre en oeuvre des processus politiques legaux et non violents pour permettre au peuple catalan de s'exprimer laisse pantois. C'est une guerre idéologique et des procès politiques qui sont organisés par l'Espagne contre ses opposants catalans, et cette guerre est condamnable. Il n'y a guere de différences entre les purges staliniennes du passé, les purges du president turc Erdogan, et celle du premier ministre espagnol Rajoy. C'est un pays encore fascisant et non démocratique que nous avons à nos portes, à l'intérieur de l'Europe. Et ce pays n'a rien à faire en Europe, à la difference de la Catalogne, qui elle, a toute sa place en Europe.

 

 

Réflexion une (2 novembre 2017)

Du droit à l'autodétermination du peuple catalan

 

C'est un sujet brûlant pour nombre d'espagnols qui le prennent notamment particulièrement à cœur ! J'en ai notamment parlé avec certains amis espagnols, que les velléités d'indépendance de la Catalogne mettent atrocement en rage. Selon eux, c'est comme si vos locataires décidaient de faire une votation dans votre maison pour déclarer l'indépendance de votre maison, afin de la récupérer et de vous en déposséder. C'est de cette manière qu'ils interprètent et réagissent à l'affaire catalane.

 

Je ne comprends pas particulièrement leur position et je ne la partage pas. En France, nous avons déjà eu à traiter des velléités indépendantistes de la part de certains bretons, basques et corses. Et je comprends les aspirations de ces peuples à vouloir vivre dans l'indépendance. Le droit à l'autodétermination ne fait-il pas partie des droits inaliénables des peuples libres ? N'est-ce pas un principe du droit international, reconnu dans la Charte des Nations unies, qui reconnaît que les Nations peuvent développer «des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes» ? Des peuples n'ont-ils pas combattu les armes à la main contre des envahisseurs ennemis et ne sont-ils pas morts pour ce droit à vivre libre, dans leur pays, sous leurs propres lois et sous leur propre gouvernement ? Pour quelle raison le droit à l'autodétermination serait-il reconnu aux malgaches, aux vietnamiens, aux algériens, ou aux israéliens mais pas aux bretons, aux basques francais ou espagnols, aux corses ou aux catalans ? Comment peut-on défendre une telle position ?

https://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_des_peuples_à_disposer_d'eux-mêmes

 

Après cela, ce droit à l'autodétermination doit être un droit démocratique. L'ensemble des habitants de ces pays doivent pouvoir donner leur position sur leur indépendance. Et malheur à la minorité, qui devra suivre la position majoritaire de ce peuple. «Malheur aux vaincus» (ou «Vae Victis») comme l'a dit il y a bien longtemps le gaulois Brennos. Et quand une telle aspiration ne rencontre pas l'assentiment de tout un peuple, que les séparatistes sont ultra-minoritaires comme se fut le cas en Bretagne ou au Pays Basque français, voire en Corse, il ne reste alors plus à cette minorité que la voie du terrorisme séparatiste !

 

Mais même là, l'analyse n'est pas si simple. Même à Madagascar, en Algérie, en Israël ou en Indochine, au début, les indépendantistes ne furent jamais majoritaires et les vainqueurs au final dûrent d'abord choisir la voie du terrorisme pour affronter initialement leurs colonisateurs ! Même les français en 1941-1944, sous le régime de Vichy et contre l'occupant nazi, dûrent recourir au terrorisme pour combattre la milice française, la Wehrmacht et les SS !

 

Après avoir dit cela, qu'est-ce que je peux en penser ? Premièrement, même si cette situation horripile les espagnols non catalans, il me semble que les catalans ont droit à voir respecter leur droit à leur autodétermination. Et le parlement qui avait déclaré l'indépendance de la Catalogne avait été élu démocratiquement, avec une présence massive des independantistes catalans ! Les catalans ont droit de vouloir vivre sous leur propres lois, sous leur propre gouvernement, et hors de l'Espagne s'ils le souhaitent majoritairement ! 

 

Deuxièmement, les réactions du gouvernement espagnol ... mise sous tutelle et démission d'office du gouvernement catalan ... ainsi que les poursuites judiciaires enclenchées contre les membres du gouvernement catalan, sont un signe d'une absence de culture démocratique de l'Espagne. L'Espagne nous démontre désormais que ce n'est pas un pays démocratique, un État de droit, un État digne de l'Europe et des valeurs européennes des droits de l'homme. Son histoire démocratique est trop récente et celle-ci n'a toujours pas fait le solde de son passé franquiste, dirigiste, fasciste. En témoigne la fascination que tant d'espagnols gardent encore pour le personnage de Franco !

 

Enfin, je comprends le gouvernement catalan en exil face aux poursuites judiciaires dont il est désormais la victime. Evidemment, il me semble que ces hommes auraient dû prévoir les réactions du gouvernement espagnol et anticiper leurs prochaines actions, et non pas fuir à l'étranger. Comme je le disais, certains peuples ont donné la vie pour combattre pour la liberté et l'indépendance ; j'aurais aimé que les leaders catalans soient prêts à se laisser embastiller et emprisonner pour l'indépendance de la Catalogne ! Mais après, c'est facile pour moi de dire cela de derrière mon écran, lorsque je ne risque rien. Et puis, même le Général de Gaulle lui-même a également fui la France en 1940 pour se refugier en exil en Angleterre, fondant le gouvernement de la France libre, sous la protection du gouvernement de Winston Churchill. Des esprits chagrins ont évidemment critiqué sa fuite, arguant qu'il ne craignait alors rien en France ! L'Histoire décidera si le leader catalan sera un héros catalan ou un traitre espagnol !

 

Au final, l'Espagne doit respecter la volonté d'autodétermination du peuple catalan, comme du peuple basque espagnol, et elle ne doit pas poursuivre les leaders du gouvernement catalan pour des positions politiques. Sinon, l'Espagne et son premier ministre Rajoy ne valent pas mieux que les pires dictatures dans le Monde, comme la Turquie, la Russie, l'Iran ou la Corée du Nord. Ces pays ressemblent souvent à des démocraties, comme l'Espagne, mais appliquent des lois d'exception pour traquer leurs opposants ou les contestataires (ou même parfois les ont totalement erradiqués) !

 

 

Saucrates



02/11/2017
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