Critiques de notre temps

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Sur la société


Le CNRS donne accès à la base de données des compensations versées en 1849 aux propriétaires d’esclaves - Quelques enseignements

Saint-Denis de La Réunion, vendredi 14 mai 2021


Un site du CNRS publie deux bases de données traitant des compensations versées par l’Etat francais aux propriétaires d’esclaves. L’une des deux bases concerne l’indemnité versée en 1825 par la nouvelle République libre de Haïti, et la seconde base concerne les indemnités versées en 1849 aux propriétaires d’esclaves des colonies de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane, de la Réunion, du Sénégal et des iles de Sainte Marie et de Nosy Be. Dans un cas, pour Haïti, on parle d’une indemnité de 150 millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité, et dans la deuxième, pour les autres colonies, on parle d’une indemnisation de 126 millions de franc or (soit l’équivalent de 27 milliards d’euros d’aujourd’hui - selon Le Monde).

https://www.lemonde.fr/afrique/video/2021/05/08/esclavage-qui-a-profite-de-l-argent-de-l-abolition_6079569_3212.html

 

Dixit Le Monde, «Gratuit et collaboratif, ce fichier inédit en France, fruit d’un travail de deux ans sur des milliers d’archives, pourrait relancer le débat sur les réparations».

 

https://esclavage-indemnites.fr/public/ 

 

Dans l’article qui suit, on va s’intéresser à la seule base des indemnisations de 1849 mais l'histoire de Haïti et des 150 millions de francs or que Haïti a dû payer à la France pour prix de leur indépendance me paraît également intéressante, par son injustice. Haïti a plus payé pour son indépendance que les indemnités versées pour l’ensemble des autres colonies françaises !

L’intérêt de ce site est aussi de rappeler cette injustice.

 

«Le 1er janvier 1804, après deux ans de combats acharnés contre les troupes du général Leclerc puis de Donatien de Rochambeau, venus rétablir l’esclavage, au nom de Napoléon Bonaparte, Jean-Jacques Dessalines proclame, l’indépendance de l’ancienne colonie française de Saint-Domingue, sous le nom d’Haïti. Pour la première fois de l’histoire, d’anciens esclavisés émancipés depuis 1793, fondent un état indépendant (...)

Le 3 juillet 1815, trois navires de guerre suivis quelques jours plus tard par deux escadres arrivent en rade de Port-au-Prince. A leur bord se trouve le capitaine de Mackau qui est chargé par Charles X d’obtenir l’agrément du président Boyer aux conditions de la France, y compris par la contrainte.

 

Le 11 juillet 1825, le Sénat haïtien autorise le président Boyer à ratifier l’ordonnance de Charles X datée du 17 avril 1825 et dont les 2 principaux articles sont :
 
Article 2 : Les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue verseront à la Caisse Centrale des Dépôts et Consignations de France, en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant le 31 décembre 1825, la somme de 150 millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité.

Article 3 : Nous concédons à ces conditions, par la présente ordonnance, aux habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue, l’indépendance pleine et entière de leur gouvernement.
 
La première République noire s’est acquittée complètement de l’indemnité en 1885, et de l’emprunt, en 1887, mais cela l'a plongée dans un endettement chronique qui l'a affaiblie durablement.»

Et Haïti devait ensuite être occupée militairement par les États-Unis d’Amérique à compter de juillet 1915 et ce jusqu’en août 1934, afin d’y combattre l’influence de l’empire allemand, qui y était particulièrement bien implanté.

 
Mais pour en revenir à la base des indemnisations des propriétaires d’esclaves dite base 1849, le site donne un certain nombre d’informations extrêmement intéressantes (au-dela de la liste des noms des proprietaires d’esclaves et des sommes perçues en 1849).


En voici la présentation des données selon le site :

«Lorsque la France abolit l’esclavage pour la seconde fois le 27 avril 1848, elle accorde dans le même temps une indemnité aux anciens propriétaires d’esclaves de l’Empire français. La loi du 30 avril 1849 et son décret d’application du 24 novembre 1849 leur attribuent 126 millions de francs, selon des modalités différentes pour chacune des colonies (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Sénégal, Sainte Marie et Nosy Be). Un telle dépense, dans un tel contexte de crise économique, ne peut que susciter débats et interrogations.

 

En tête de file des défenseurs de l'indemnité se trouvent les anciens propriétaires, dont la diversité de profils est insoupçonnée. À leurs côtés, les marchands et créanciers coloniaux constituent le second groupe dans l'attente. Tous plébiscitent des arguments juridiques et économiques pour justifier cet octroi. Face à eux, les abolitionnistes présentent l'esclavage comme contraire à la morale, et certains vont même jusqu'à suggérer une indemnisation à destination des nouveaux libres. Aucunes propositions n'aboutirent dans ce sens.

 

À travers cette mesure âprement débattue au sein de la commission d'indemnisation et de l'Assemblée Nationale, l'État tente de préserver ses grands intérêts économiques dans les colonies dont la possession se trouve menacée. D'un côté, les colons menacent de quitter les territoires, de l'autre, la menace d'une révolte inspirée par l'exemple haïtien pousse les législateurs à adopter cette mesure d'indemnisation permettant la mise à l'oeuvre du processus d'abolition. L'indemnité coloniale apparaît comme une condition sine qua non à l'abolition.»

 

https://esclavage-indemnites.fr/public/Base/2/DonneesChiffrees

 

Ainsi, les sommes perçues par la colonie de la Réunion s’élèvent à 39,460 millions de francs or, correspondant à un nombre de 60.651 esclaves libérés (soit un prix par esclave de 671,79 francs or). Les femmes y détiennent 36,3% des 10.593 titres de propriété d’esclaves. J’ai décompté dans cette base environ 4.200 noms de propriétaires indemnisés pour la Réunion.

Pour les colonies de Martinique et de Guadeloupe, les sommes perçues se sont élevées à 57,335 millions de francs or, correspondant à 161.534 esclaves libérés (soit des indemnités par esclave de 447,28 francs en Guadeloupe et 409,98 francs en Martinique). Le site dénombre 23.360 titres de propriété d’esclaves, détenus par des femmes à hauteur de 31,5% en Guadeloupe et de 42,0% en Martinique. 

En Guyane, les indemnités s’élèveront à 6,557 millions d’euros pour 12.252 esclaves libérés, soit une indemnité par esclave de 589,32 francs. Au Sénégal, ce seront 0,368 million de francs or qui seront versés, pour 10.350 esclaves libérés. Et enfin, dans les îles malgaches de Nosy Be et de Sainte-Marie, ce seront 0,094 million de francs qui seront versés pour 3.500 esclaves libérés.  

 

D’autres enseignements sont à retirer de cette base de données immensément riche, même si de nombreuses informations n’y sont pas encore disponibles, et notamment tout ce qui aura trait à la biographie des différents propriétaires d’esclaves indemnisés. À noter par exemple que sur les 4.200 personnes mentionnées dans cette base pour La Réunion, 1.900 d’entre eux sont mentionnés comme ayant reçu 0 franc d’indemnités, ce qui signifie que ces propriétaires avaient déjà cédés ou transférés leur créances à certains de leurs créanciers. Inversement, seuls 76 personnes ont perçus plus de 100.000 francs or d’indemnités à La Réunion (et pour certains d’entre eux ces montants incluent des indemnités perçues au titre d’autres colonies).

Le journal Le Monde indique également, en parlant de ce site du CNRS, «que ces informations permettent de mieux comprendre la société esclavagiste de l’epoque et de retracer l’origine d’investissements qui ont donné naissance à des dynasties entrepreneuriales ou des entreprises qui existent encore aujourd’hui».

 

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/05/08/les-compensations-versees-aux-proprietaires-d-esclaves-par-la-france-au-xixe-siecle-rendues-publiques_6079584_3212.html

Sauf qu’une fois encore, ceci correspond certainement parfaitement à la situation des Antilles, mais que cela ne s’applique en aucun cas à la situation réunionnaise. Ainsi, parmi les 76 propriétaires réunionnais ayant perçu plus de 100.000 francs or d'indemnités, que ce soit au titre des esclaves détenus ou des titres récupérés, on ne trouve aucune des grandes familles entrepreneuriales réunionnaises d’aujourd’hui. Pas de Chateauvieux, ni de Caillé, ni de Ravate ou autre. On y trouve plutôt des noms de lieux topographiques, de lieu-dit. Les plus riches de cette époque-là ont certes marqué la société réunionnaise coloniale de l’époque, mais ils semblent avoir presque disparu, quitté la grande histoire. Qui se souvient par exemple encore des Lecoat de Kerveguen (à part un nom approchant dans une série télévisée), ou des Thomas, des Dandré ou de Rattaire (pour citer les quatre plus importants bénéficiaires d’indemnités cités dans cette liste).

 

Ainsi, une fois encore, c’est la réalité antillaise de l’esclavage de cette époque qui vient illustrer son histoire, et La Réunion, plus grande colonie de cette époque-là, et le plus grand et le plus peuplé des départements d’outre-mer d’aujourd’hui, n’est absolument pas pris en compte.


Au moins, notre département semble avoir fait sienne les adages bibliques qui veulent que «l’argent ne fasse pas le bonheur» et que «Bien mal acquis ne profite jamais» ! Autrement dit, en hébreu, «Lo yoilou otsarott racha».

 
 

Saucratès


14/05/2021
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De la liberté de se moquer

Saint-Denis de La Réunion, samedi 30 janvier 2021


Je vais vous parler de quelques incidents de ces dernières semaines qui viennent démontrer que la liberté de presse et de se moquer dont il est fait si grand étalage par les politiques et autres n’existe plus véritablement en France de nos jours. Et je pense que l’on peut même dire que cette liberté n’est au fond qu’une imposture intellectuelle, un hoax, une belle invention de l’esprit mais qui n’a réellement jamais existé en France, qu’elle a simplement été toléréé par les puissants tant qu’elle demeurerait dans un certain nombre de limites.

 

Je vais évidemment d’abord vous parler de la censure des dessins des indégivrables de Xavier Gorce, du lâche abandon par le journal Le Monde dont il fut victime, et du déferlement de plaintes de bien-pensants et des imbéciles qui ont visé ses dessins. Xavier Gorce collaborait avec le journal Le Monde et le dernier dessin qu’il aura fait pour Le Monde, sur le sujet de l’inceste, à été jugé extrêmement inapproprié par de nombreux internautes extrémistes et de nombreux politiques qui aiment juger de ce qui peut être dit et de ce qui ne peut pas être dit. Ce dessin de Xavier Gorce est certainement accessible sur Le Monde mais on le trouve aussi sur son blog https://www.lemonde.fr/blog/xaviergorce/.


J’imagine que Xavier Gorce ne me fera pas grief de publier son dessin tiré de son blog. Je trouve ce dessin ou plutôt le texte absolument drolatique. «Si j’ai été abusé par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste ?». En tout cas, rien qui ne mérite un tel tintouin. On adore se moquer des «fils du frère du cousin de la tante de l’oncle du père». En quoi rajouter une version 

 

Il existe donc des sujets desquels il est interdit de se moquer, au premier rang l’inceste, et au deuxième rang, ou inversement, les personnes transgenre ? On est sensé pouvoir, être autorisé, à se moquer de l’islam et du prophète, de Dieu et du pape, mais pas des victimes d’inceste ni des pauvres personnes trans-genres. Et j’imagine qu’il ne faut pas non plus se moquer des homosexuels et des homosexuelles, ou des femmes. Seules victimes expiatoires acceptées par ces bien-pensants et ces extrémistes de la pensée autorisée, les hommes hétérosexuels et les musulmans, pour quelques jours ou semaines ... Il existerait donc des sujets trop sérieux pour accepter d’être caricaturé ou simplement moqué !

 

Je pense que la lecture de la tentative d’auto explication des journalistes du Monde au sujet de cette tentative réussie de censure vaut son paquet de cacahouètes.

 

https://www.lemonde.fr/le-monde-et-vous/article/2021/01/23/paroles-de-lecteurs-au-sujet-du-dessin-de-xavier-gorce-sur-l-inceste-et-des-excuses-du-monde_6067350_6065879.html

 

Grosse modo, pour les traduire, les pauvres ont été confrontés à une pluie de plaintes suite au dessin de Xavier Gorce incriminé et ils ne comprennent pas pourquoi ils sont également confrontés à une nouvelle pluie de plaintes suite à leur reddition en basse campagne lorsqu’ils ont abandonné Xavier Gorce à la vindicte populaire. Bizarrement, ceux qui demandaient la tête de Xavier Gorce ne sont pas manifestés lorsque le journal la leur a offerte sur un plateau en s’excusant platement de cet abominable dessin !

 

L’article du Figaro suivant est bien plus intéressant. Il fait réellement le parallèle entre cette triste et banale affaire, d’une sorte de police des moeurs, et le droit à la caricature affirmé pour Charlie Hebdo lorsque cela concerne les religions et l’Islam. 

 

https://www.lefigaro.fr/vox/medias/l-affaire-xavier-gorce-nouveau-symptome-d-une-regression-democratique-20210121

 

Evidemment, le journal Le Figaro, supposé être à l’exact opposé politique du Monde (mais tous deux ne défendent-iIs pas au fond des sujets très proches, d’un côté les Républicains, de l’autre le gouvernement macroniste qui a tiré des Républicains ses premiers ministres et nombre de ministres), a peut-être beau jeu de critiquer son adversaire. Certes. Mais lorsque l’on parle de respect du droit à la caricature, on ne peut pas interdire en même temps des dessins humoristiques relativisant l’inceste ou parlant de trans-genre».

«On a vu, dans certaines réactions au dessin de Xavier Gorce, des personnalités de gauche expliquer, avec l’arrogante certitude de ceux qui ne pensent pas, que la liberté d’expression ne pouvait pas être la liberté de choquer ou de se moquer, en particulier envers ceux qui ont déjà beaucoup souffert, et que la caricature est misérable quand elle s’en prend aux faibles. Mais qui sont-ils pour décider de ce qui est autorisé de dire et de ne pas dire? Qui sont-ils pour redéfinir à leur manière ce qu’est la liberté d’expression en France?»

 

Je n’aimais pas franchement Le Figaro, mais là, ils me donnent envie de les lire. Le problème n’est pas les 66 millions de procureurs que comptent La France, comme l’exprime le President Emanuel Macron, mais les millions de procureurs de la vertu, les extrémistes moraux et les extrémistes écologistes qui polluent notre espace médiatique et politique. 

 

Saucratès


30/01/2021
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L’Europe et la Cour constitutionnelle de Karlsruhe : l’avenir européen est en jeu

Saint-Denis de la Réunion, jeudi 14 mai 2020

 

Mettons immédiatement un bémol, une limite, à ce que je vais écrire aujourd’hui : je ne suis qu’un néophyte, un presque incompétent, en matière de droit, et encore plus en matière de droit constitutionnel . Et pourtant, en tant que citoyen, je ne peux que me sentir concerné par ce qui est en train de s’écrire actuellement au niveau européen. On s’est certainement tous parfois interrogé sur la conformité de certaines lois ou réglementations françaises avec notre Constitution. La dernière en date était évidemment le confinement. Est-il constitutionnel par exemple d’interdire les déplacements des personnes et les soumettre à l’utilisation d’une autorisation écrite, quelqu’en soit l’auteur, que ce soit soi-même comme aujourd’hui, ou les autorités militaires d’occupation nazie en 1941-1944 ? Est-il constitutionnel, voire même conforme aux traités internationaux supérieurs au droit français, d’interdire aux citoyens le droit de manifester librement, par exemple à l’occasion du premier mai 2020 ?

C’est pour cette raison que ce qui est en train de se dérouler autour de la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe me semble primordiale. La Cour constitutionnelle allemande est peu ou prou l’équivalente du Conseil constitutionnel francais, ou de la Cour Suprême américaine. C’est la plus haute juridiction judiciaire allemande. Et pour cette raison, on ne peut pas se réjouir des difficultés allemandes et du risque de voir museler les plus hautes autorités judiciaires allemandes.

 

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/05/12/a-karlsruhe-des-juges-au-dessus-de-tout_6039439_3210.html

 

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/05/11/apres-l-ultimatum-de-la-justice-allemande-a-la-bce-l-allemagne-face-aux-institutions-europeennes_6039309_3210.html

 

Que la Cour constitutionnelle de Karlsruhe est raison ou non n’est pas le problème. Le verrou de la justice allemande a toujours été connu en matière monétaire. C’est l’extrême sensibilité des allemands pour tout ce qui peut s’écarter de l’orthodoxie monétaire, et donner naissance à un mouvement inflationniste ou d’instabilité monétaire, qui est la pierre d’angle de la construction monétaire européenne. L’Allemagne a connu des épisodes d’hyper-inflation de sinistre mémoire et extrêmement douloureux, puisque cette hyperinflation donna naissance au Troisième Reich et à l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir. C’était un fait connu que tout assouplissement des règles monétaires de l’Euro pourrait conduire à une intervention de la justice allemande. 

Avec les derniers assouplissements monétaires en réponse à la crise financière liée au covid-19, il n’est donc pas très surprenant que la Cour constitutionnelle de Karlsruhe les condamne. Ce qui est plus surprenant, c’est manifestement que l’Europe s’en offusque et menace l’Allemagne de poursuites juridiques et d’infractions aux Traités européens. C’est un bras de fer mortel pour nos libertés et pour le devenir de l’Europe qui est en train de se jouer actuellement en sourdine, et au cours de transactions européennes où nous sommes représentés par des nains incompétents mais qui cherchent à se tailler des costumes churchilliens ou gaulistes. Ce qui est en train de se passer en gravissime. 

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne était déjà une première catastrophe. L’Europe était un projet magnifique d’unité européenne, fondé par des géants politiques (de Gaulle et Adenauer) et auquel d’autres géants politiques ont apporté leur pierre à la construction de l’édifice europeen. Et aujourd’hui est arrivée l’époque des fossoyeurs et des nains. L’Europe est devenue le paradis des lobbys et des réglementations de toute sorte pour la plupart toute aussi kafkaïennes que les intérêts privés des multinationales et des technocrates qui les défendent (teneur en cacao du chocolat, autorisation des gliphosphates ...). 

 

Et aujourd’hui se pose le problème de la supériorité des plus hautes juridictions judiciaires nationales ou des autorités judiciaires de l’Union européenne. Comment une Union européenne qui peut se poser en défenseuse de l'autonomie des autorités judiciaires polonaises ou hongroises face à des pouvoirs politiques considérés comme populistes et à des législations considérées comme attentatoires à leur autonomie, peut-elle en même temps parler de poursuivre un Etat de l’Union européenne parce que ses plus hautes autorités judiciaires condamnent des décisions européennes et les jugent inconstitutionnelles à leur propre droit ? Ce grand écart des technocrates européens, des nains qui nous dirigent, cette façon de défendre une chose et son contraire, me semble inconcevable. Nous aurions tord de nous réjouir des difficultés allemandes et de cette image de l’arroseur arrosé, comme peuvent le vivre les citoyens grecs, italiens, espagnols, polonais ou hongrois. Ce qui se joue là, comme dans dans la sortie du Royaume-Uni de l’UE, c’est une certaine façon de vivre l’Europe, c’est un certain tournant de l’Europe.  Une Europe de multinationales et de lobbys, ou une Europe de justice. Aussi imparfaite qu’elle puisse être ; elle pourrait être pire. Demain, ce pourra être le droit des peuples à adopter les traités ou des États à accepter les élargissements de l’Europe qui seront foulés aux pieds. Et les autorités judiciaires nationales qui s’opposeraient à de telles violations des traités européens seraient elles aussi poursuivies et bâillonnées. 

Evidemment, il y a un débat constitutionnel en cours à avoir dans cette affaire ! Je ne m’intéresse ici qu’à l’aspect purement médiatique de cette affaire, que je pense étouffé et souterrain. Au mieux, on apprendra dans quelques semaines ou quelques mois que les brillantes interventions de notre si cher président Macron auront permis de trouver une solution diplomatique à cette crise, grâce à de brillantes tractations dont les médias nous feront pompeusement l’écho et lors desquels ils loueront la sagesse de notre si cher président ! Nous verrons bien ce que donneront les suites de cette affaire judiciaire. 


Saucratès


14/05/2020
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Sur la société

 

Réflexion quatre (8 janvier 2011)
Une société idéale (fin)


Dans nos sociétés occidentales modernes où l'égalité de tous est devenue pratiquement une norme (cette affirmation va bien sûr devoir être discutée), on observe néanmoins un besoin chez certaines personnes d'être contrôlées, enrôlées, dirigées. 

Une société égalitaire ? Cette affirmation peut être contestée lorsque l'on pense aux différences de richesse entre les personnes et aux différences de situation sociale. Certes, notre monde a rarement connu de telles différences de richesse entre un petit nombre de milliardaires et les milliards de pauvres et de SDF. Ces milliardaires ne semblent peut-être pas vivre dans le même monde que nous, un monde d'oppulence et de plaisirs infinis, nous qui devons gagner chaque jour notre pitance, et dans la vie ne tient bien souvent qu'à un fil, un fil qui nous retient de la misère.

Mais en même temps, il ne faut pas oublier que nos sociétés occidentales modernes reposent sur cette égalité de tous, du plus pauvre au plus riche, et que chacun d'entre nous y est sensé bénéficier du même crédit, des mêmes droits, même si tout ceci n'est que théorique. Certes, la police prendra plus de gants pour interroger un puissant que pour interroger un SDF. L'un sera entendu avec déférence dans son hôtel particulier ou dans son ministère (tel Woerth), tandis que l'autre sera arrêté sans ménagement et jeté dans un fourgon de police. De même, le riche pourra se payer un avocat extrêmement compétent qui fera tout pour innocenter son client, lorsque le plus pauvre devra compter sur la collectivité pour payer sans avocat désigné d'office, qui risquera d'en faire le minimum. Mais on peut raisonnablement penser qu'une fois la culpabilité démontrée, la police et la justice seront aussi sévères avec ces déliquants, qu'ils soient  riches ou pauvres ...

Un monde égalitaire même si les inégalités de richesses, de considérations, et de situations sociales y sont extrêmement importantes ... Un monde où les personnes vivent leurs vies les uns à côté des autres, dans des mondes séparés, étrangers les uns aux autres ... Mais un monde foncnièrement égalitaire malgré tout devant la justice et la loi, même si l'argent permet d'y acheter de nombreuses choses ...

Et pourtant, dans ce monde égalitaire, il y a un manque ... Un manque de rites de passage, ces rites qui font les hommes, ces rites qui marquent les passages de l'enfance à l'âge adulte, ces rites qui marquent les hommes, qui prouvent au reste de la société, à leurs proches, à leurs égaux, que l'enfant, que l'adolescent est devenu un homme ... Des rites qui créent la société. Notre société manque de tels rites ... Et les jeunes de nos sociétés ont dû mettre en place de tels rites internes en remplacement de ceux qui ont disparu comme le service militaire ... Ces nouveaux rites sont les mouvements de contestation estudiantins, et les émeutes de banlieue ...

Une société égalitaire et solitaire où la règle devient le chacun pour soi ... A laquelle les jeunes répondent par un besoin de se reconnaître dans des groupes d'égaux, ainsi que dans la contestation de la société elle-même et de ses valeurs ... A laquelle également d'autres jeunes et moins-jeunes répondent par un besoin de reconnaissance dans des groupes, par un besoin de se sentir importants, encadrés, de se reconnaître dans des idéaux qui les dépassent, qui les transcendent ...

Ce besoin d'encadrement, ce besoin de reconnaissance, certains le trouvent dans les groupes islamiques, dans les sectes d'obédience chrétienne ou protestante comme les témoins de Jéhovah ou autres ... ou ailleurs ... L'objectif est le même dans chaque cas : capter des esprits faibles ou affaiblis, fragilisés, qui croiront se voir reconnaître une importance, mais qui seront utilisés pour un certain nombre de raisons ... pour leur argent, comme chair à canon ou comme zélateurs afin de capter d'autres proies, ou enfin pour servir de marchandises ... ou les trois à la fois ... De sorte, il n'y a guère de différences entre les islamiques et une secte comme les témoins de Jéhovah, si ce n'est que les uns fabriquent des terroristes et pas les autres ... Mais dans les deux cas, les personnes sont extraits de leurs relations personnelles, familiales, pour rejoindre une communauté qui dit posséder la seule véritable foi, la seule véritable révélation ... Et ces communautés reposent sur une structure hiérarchisée de société, inégalitaire, fortement structurée, bizarrement différente de la société occidentale telle que nous l'avons fait évoluer, un peu comme dans l'armée ...



Réflexion trois (31 décembre 2010)
Une société idéale (suite)


Loin de moi l'envie de transposer une réflexion de Platon sur notre monde moderne. Notre époque est en effet infiniment plus compliquée que le monde grec antique. Cette reprise de Platon reposait essentiellement sur l'idée qu'un monde aussi parfait que celui imaginé par Platon aurait immanquablement plu à nos politiques modernes.

 

La politique, le monde, serait en effet si simple si l'on pouvait déterminer facilement les qualités de chacun, si chacun se limitait aux tâches que ses qualités lui attribuaient, et si le nombre de possesseurs de telle ou telle qualité était harmonieusement distribué dans la société.

Evidemment, cela est impossible aujourd'hui, de la même manière qu'il ne s'agissait que de la description d'une société parfaite faite par Platon. Notre réalité moderne est évidemment extrêmement complexe. Le développement de la massification de l'enseignement a entraîné une conséquence peut-être imprévue : les nouvelles générations ne se différencient plus véritablement en fonction de l'accès aux diplômes, l'immense majorité des jeunes français ayant désormais eu accès à l'université. Nous rentrons ainsi dans un monde moderne dans lequel l'égalité de compréhension est désormais une réalité, dans lequel les dirigeants, les gouvernants, les politiques, ne pourront plus faire reposer la légitimité de leur pouvoir sur leurs compétences intellectuelles, sur leur niveau d'étude.

Evidemment, l'égalité n'y est que théorique, dans un monde où l'important devient la situation sociale, la sociabilisation, dont l'unité de mesure est la détention d'un travail stable, la réussite soiale, mesurée par les revenus des personnes.

Mais il n'en demeure pas moins que nos dirigeants, ceux qui nous gouvernent, nos politiques, ont désormais en face d'eux une opinion publique informée et disposant d'un esprit critique aiguisé par les études universitaires ...

Le problème, néanmoins, est que tous ces jeunes gens formés et compétents, mais peut-être pas forcément employables ni employés, aspirent à sortir de l'atomicité à laquelle conduit l'égalité telle qu'on l'a connaît, pour se reconnaître dans des groupes hiérarchisés où ils se verront de nouveau placés dans une hiérarchie, contrôlés mais en même temps où ils se sentiront utiles, nécessaires, importants. Je pense par exemple aux prédicateurs musulmans, mais également aux sectes chrétiennes telles les Témoins de Jehovah ou autres.

L'homme semble ainsi avoir besoin de règles et de hiérarchie, qu'il s'inventera éventuellement si on l'en prive. C'est l'aberration née de nos sociétés égalitaires et démocratiques, qui sont parcourus de groupes hiérarchisés clandestins (cela me fait aussi penser aux cercles maçonniques) dont les objectifs sont soit la prédication soit la destruction des sociétés auxquelles ces groupes appartiennent.


 

Réflexion deux (26 décembre 2010)
Une société idéale


La philosophie grecque antique avait imaginé la constitution de la société idéale, de la cité idéale. Selon Platon, elle devait reposer sur trois classes de citoyens :


« (...) telle une pyramide, la sructure sociale de la cité parfaite consiste dans l'étagement hiérarchisé d'une vaste classe de producteurs (agriculteurs er artisans), d'une classe plus restreinte de gardiens auxiliaires, et enfin d'une classe très étroite de gouvernants. Les premiers, dans l'hypothèse de la cité parfaite, manifestent la vertu de modération (sôphrosuné) ... Les seconds, outre la modération, se distinguent par le courage (andreia) ... Enfin, le troisième groupe des gouvernants, outre la modération et le courage, se caractérise par la sagesse (sophia) ...»
Jean-François Balaudé, «La justice» (Vrin)


Ne peut-on pas penser que nos hommes politiques aimeraient particulièrement que nos sociétés démocratiques occidentales modernes fonctionnent selon le même schéma ? Nos régimes démocratiques modernes ne fonctionnent-ils pas tout simplement selon cette même théorie hypothétique, sans aucun lien avec la réalité ? Cette société idéale ne serait-elle pas considérée comme la société parfaite par tant de nos hommes (ou femmes) politiques ; une société où la capacité à gouverner de nos hommes politiques ne serait jamais interrogée, mais supposée reposer sur des qualités morales supérieures indiscutables ? Où les citoyens lambda, de base, se satisferaient de produire pour le reste de la société et auraient la qualité de faire preuve de modération (comme les gouvernants d'ailleurs, ce qui ne correspond pas à notre président), et ne contesteraient pas la place des gardiens auxiliaires et des gouvernants !

D'où une difficulté insurmontable pour nos sociétés modernes : comment concilier un fonctionnement égalitaire avec des hypothèses théoriques impossibles reposant sur l'acceptation d'une classe supérieure de gouvernants par le reste de la société ... La seule justification de ce régime repose sur le mensonge de l'onction du suffrage universel ... Si le hasard seul ne confère pas la légitimité de ceux qui sont élus pour nous gouverner, pour légiférer, si des mécanismes obscurs (élitisme, grandes écoles, loges maçonniques, partis politiques au sein duquel des groupes ou des personnes désignent les candidats) viennent interférer et permettent de favoriser untel ou untel dans l'accès à ces postes politiques ; c'est alors toute l'idée démocratique qui perd toute validité pour ne plus devenir qu'une parodie de démocratie et de justice. Comme le disait Thrasymaque, détracteur de Socrate dans le livre I de la République de Platon : «la justice est l'intérêt du plus fort». La justice devient alors «le fait d'obéir à ce que fixe l'injuste».


Réflexion une (11 juin 2009)
Le problème de la mesure des inégalités


Que faut-il penser de la société française. J'ai trouvé enrichissant un débat publié dans le Nouvel Observateur entre les sociologues Robert Castel et François Dubet sur le sujet des inégalités en France. Cette idée que dans une société française très peu inégalitaire en comparaison de ses homologues anglo-saxonnes ou libérales, où les inégalités sont pour partie en voie de résorption par rapport aux dernières décennies, mais où les inégalités restantes deviennent justement pour cette même raison totalement insupportables à ceux qui continuent de les subir.
http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2325/articles/a402347.html


« D'une part, quand on mesure les inégalités telles qu'on peut les mesurer (il y a des débats au sein même de l'Insee sur les indicateurs...), on constate qu'il n y a pas un creusement considérable des inégalités sociales. La France fait partie des pays les plus égalitaires. Grosso modo, vous avez les pays scandinaves d'abord, ensuite la France, l'Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas, puis les pays de l'Europe du Sud et la Grande- Bretagne. Et les Etats-Unis, c'est bien pis. D'autre part, à la question «avez-vous le sentiment de vivre dans un pays où les inégalités se creusent ?», les Français répondent qu'ils ont l'impression de vivre dans un pays où les inégalités se creusent considérablement, alors que, «objectivement», la France est un pays relativement peu inégalitaire. Je crois que si les inégalités y sont si violemment perçues, c'est parce qu'elles changent de nature. Dans l'ordre traditionnel de la société industrielle, un grand nombre d'inégalités étaient perçues comme «naturelles». Prenons l'exemple du monde scolaire. Dans les années 1950, il allait de soi que les enfants d'ouvriers n'allaient pas au lycée et ce n'était pas vécu comme une injustice atroce. Aujourd'hui, tout le monde va à l'école, et donc il y a une réduction des inégalités scolaires. Mais en revanche, tout le monde étant le concurrent de tout le monde, les plus petites inégalités à l'intérieur de l'école sont vécues comme étant insupportables. Prenons un autre exemple. Ma mère avait un statut bien plus inégal à celui de mon père que celui de ma femme ne l'est à l'égard du mien et que ne le sont mes filles à l'égard de leur mari. Or le sentiment d'inégalité est bien plus vif chez mes filles, tout simplement parce que les femmes jouent dans la même compétition professionnelle que les hommes. On pourrait multiplier les exemples. C'est un premier facteur très important : le désir d'égalité s'étant accentué (et c'est un des avantages de notre société), les inégalités sont insupportables.

Deuxième raison : vous avez un sentiment d'autant plus fort d'inégalité que les places sont moins assurées. Aujourd'hui, on est dans une société de très grande mobilité. Mobilité sociale ne veut pas dire, selon une formule désastreuse, «ascenseur social», cela veut dire que vous risquez de monter mais aussi de descendre et il y a d'ailleurs autant de gens qui montent que de gens qui descendent. Avec la mobilité sociale, les petites inégalités deviennent essentielles. J'ajoute qu'on mesure aujourd'hui des inégalités bien anciennes qu'on ne mesurait pas, comme les inégalités devant la mort ou la vieillesse, qui sont considérables. Donc, moins nous sommes aveugles à nous-mêmes, plus nous avons une vision très claire des inégalités et moins nous les tolérons. »

François Dubet, «Les inégalités se creusent-elles ?»


Comme l'exprime François Dubet, ce sujet est particulièrement sensible en ce qui concerne les discriminations à l'égard des femmes ou les discriminations en matière d'espérance de vie des diverses classes sociales, mais s'applique aussi au malaise ressenti en Guadeloupe ou dans les autres départements d'outre-mer. L'idée que, dans un processus de comblement des inégalités entre deux populations, deux classes sociales, deux sexes, la moindre inégalité qui demeure visible ou ressentie un peu plus longtemps que les autres paraît d'autant plus insupportable.

Les guadeloupéens sont considérés comme des citoyens français à part entière, et sont traités par l'état français à l'identique des citoyens de l'Hexagone. Ils bénéficient des mêmes droits que chacun, et c'est d'autant plus vrai aux Antilles où ils ne peuvent pas se plaindre d'un racisme à l'égard, mais bien au contraire où ce sont les blancs qui y sont victimes de comportements racistes, sur fond d'un passé anciennement esclavagiste. Et pourtant, la moindre différence de traitement y est ressenti comme une marque de mépris, et a conduit à un mouvement social d'une violence relativement sans équivalent dans l'Hexagone. Il y a vingt ans, le SMIC des travailleurs domiens était inférieur au SMIC français ; les allocations sociales perçues outre-mer étaient différentes de celles versées dans l'Hexagone ; le droit social n'y était pas appliqué à l'identique ... Cette situation est d'ailleurs toujours observée à Mayotte, où le SMIC et les avantages sociaux sont inférieurs au niveau français, mais qui bénéficie pourtant d'un afflux de clandestins depuis les îles voisines des Comores, pour lesquels Mayotte est un lieu paradisiaque en comparaison de la pauvreté régnant dans leurs îles indépendantes.

A égalité de droits pratiquement sans aucune discrimination, la moindre petite différence est pourtant ressentie comme une insulte. Ainsi, on en arrive à des comparaisons de salaires moyens, au ton de voix qui sera utilisé pour l'un ou l'autre, à l'attribution d'un poste à untel ou à untel, aux différences de prix entre tels et tels produits, et où chaque discrimination ressentie est alors montée en exergue.

La mesure des inégalités devient en quelque sorte un exercice paranoïaque aîgu, un prisme déformant de la réalité nous entourant, une focalisation sur les quelques vétilles perdurant, qui oublie l'idée qu'il nous est impossible d'être tous absolument et intrinsèquement égaux ! Qui oublie la réalité même qui nous entoure, ce monde au fond relativement égalitaire où nous vivons. Et on en arrive ainsi au point où, comme les guadeloupéens, on peut mettre à sac sa propre société, sa propre économie, on peut brûler sa propre maison, dans la poursuite véhémente de quelques chimères, en oubliant ce dont on dispose, la beauté de notre propre vie, que nombre de terriens, nombre de nos voisins caribéens, nombre de nos compatriotes hexagonaux même, échangeraient avec plaisir.

« Le désir d'égalité s'étant accentué, les inégalités sont insupportables. » N'y a-t-il pas une certaine forme d'aberration liée à notre projet social dans cela ?


Saucratès


26/12/2010
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