Critiques de notre temps

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Recension du livre «Ce que l'art préhistorique dit de nos origines» d'Emmanuel Guy

Saint-Denis de La Réunion, mardi 23 juillet 2019

 

S'il est un sujet qui m'intéresse, c'est bien celui de l'apparition de l'Etat et du pouvoir coercitif. Deux auteurs m'avaient notamment particulièrement marqué sur ce sujet : Etienne de La Boétie et Pierre Clastres. L'un était un contemporain de Montaigne, et la lecture de son seul et unique ouvrage, «Contre un ou de la servitude volontaire» provoquait (ou provoque toujours) une joie incommensurable. Le deuxième est mort à la fin des années 1970 et étudiait des populations d'Amazonie restées à l'écart du reste de l'humanité jusqu'aux années 1970, et notamment les indiens Guayakis. 

 

L'art pariétal, témoin de l'origine des divisions sociales

 

L'idée de trouver dans les dessins des grottes, dans l'art pariétal, une trace de l’origine des divisions sociales me plaît particulièrement. Parce qu'en effet, il est particulièrement difficile de remonter sur l'organisation sociale des sociétés préhistoriques ou des sociétés des premiers hommes et l'apparition du pouvoir coercitif. Néanmoins, le début de l'argumentation développée par M. Emmanuel Guy me pose un problème. Dès l'introduction de son livre, il indique ainsi : 

 

«L'histoire de l'art montre en effet que le naturalisme (art figuratif soucieux d'imiter la nature) se développe toujours dans des sociétés fortement hiérarchisées, lorsque l'art devient la chose d'une minorité (Grèce athénienne, Renaissance florentine, etc). La volonté de ressemblance renvoie à un desir d'appropriation du réel et, à travers lui, à l'affirmation du pouvoir des hommes sur le Monde et sur les autres hommes. En d'autres termes, par-delà la fonction religieuse ... se greffe avec l'imitation ... une dimension éminemment politique caractérisée par le prestige (terme qui signifie illusion en latin) qu'en retire l'auteur et/ou le commanditaire de l'œuvre.» (page 15)

 

Peut-on se référer à des exemples historiques récents pour interpréter un art de sociétés extrêmement anciennes ? Si l'auteur construit sa démonstration sur une hypothèse considérant que tout art naturaliste correspond à une société fortement hiérarchisée, il va forcément découvrir au final que ces sociétés anciennes qu'il étudie sont des sociétés fortement hiérarchisées.

 

Emmanuel Guy confirme ainsi un peu plus loin l'existence de cette hypothèse de départ : 

 

«... La prise en compte de cette diversité (des sociétés de chasseurs-cueilleurs) rend plus légitime encore à nos yeux notre hypothèse de départ selon laquelle le naturalisme des figurations aurait pu, comme c'est toujours sa vocation, servir au prestige d'une classe sociale dominante.» (page 64)

 

Mais il n'aura absolument rien démontré réellement. Il ne s'agit au fond que d'une hypothèse totalement inepte : «Cela ne signifie pas que l'art des sociétés inégalitaires doit être absolument et dans tous les cas naturaliste, mais que celui-ci ne se développe réellement que dans les milieux hiérarchisés.» Une démonstration basée sur des exemples est-elle une démonstration ? Sachant en plus que toutes les sociétés dont on a étudié l'art étant des sociétés hiérarchisées, mis à part la société aborigène. 

 

Le principe de démonstration utilisé par l'auteur m'interpelle. Je dis qu'une chose existe. Je trouve un exemple appuyant ma vision. Donc la chose existe ! CQFD.

 

«La simultanéité apparente entre l'émergence supposée d'un système économique susceptible de produire de l'inégalité et le développement croissant d'un art auquel nous attribuons justement une fonction de prestige est suffisamment troublante pour être signalée. Considérer qu'il peut y avoir stockage à grande échelle ne serait-ce qu'au Magdalénien paraît donc un argument de taille en faveur de l'hypothèse que nous défendons.» (page 88)

 

En somme, beaucoup de suppositions et d'opinions attribuées !

 

Ce qui me gêne dans les exemples anthropologiques utilisés

 

Je suis aussi gêné par certaines de ses citations de mes auteurs et de mes exemples favoris. Ainsi, il indique :

 

«... il a été observé - on pense notamment aux travaux de Pierre Clastres - que lorsque le pouvoir individuel d'un chef politique et/ou religieux devenait trop important, le groupe se soulevait.» (page 21)

 

Idem pour ces exemples concernant des sociétés de chasseurs-cueilleurs :

 

«... c'est le cas par exemple des Aborigènes australiens ou des Bushmen (San) d'Afrique australe. Dans ces sociétés tout le monde a peu ou prou les mêmes droits et il n'existe pas de statuts sociaux différenciés. Dans les sociétés Aborigènes du centre de l'Australie, dont le mode d'organisation est parfois apparenté à un communisme primitif, le partage du gibier est la règle et le sentiment de propriété est inexistant.» (page 20)

 

Il s'agit de raccourci ou de simplification exagérés. Clastres ne dit pas cela. Selon lui, les sociétés contre l'Etat s'organisent pour empêcher, pour contrarier la naissance d'un pouvoir coercitif. Le rôle du chef est plus vécu comme un devoir que comme un pouvoir. Et effectivement, un guerrier, un chef de guerre qui voudrait amener son peuple à mener une guerre dont il ne veut pas ou dont il ne veut plus peut être abandonné et exclu du groupe, de la société humaine. Et lorsque vous vivez dans un milieu hostile comme la jungle amazonienne, l'exclusion du groupe implique la mort à plus ou moins brève échéance. Toutes les démonstrations de Pierre Clastres visent à expliquer comment les sociétés primordiales, de chasseurs-cueilleurs, sont organisées pour empêcher l’apparition du pouvoir de l’UN contre tous, de l’Etat. Par la ritualisation du pouvoir du chef, par l´existence de rites d’initiation extrêmement violents qui visent à marquer les hommes et les femmes dans leur chair, de façon à ce qu’aucun d’entre eux n’oublient jamais qu’ils sont tous égaux parce qu’ils ont tous également souffert.

 

Idem pour la société aborigène, qui est beaucoup plus complexe qu'il ne l'indique, avec le paiement de prestations matrimoniales très complexes envers la belle-mère et le beau-père, auxquels sont dûs le gibier chassé. Les citations des thèses d'Alain Testard, autre anthropologue auquel il se réfère longuement, semblent par contre mieux situées, notamment sur les peuples de chasseurs-cueilleurs stockeurs.

 

Tout ceci ne remet pas en cause l'intérêt de ce livre et de son idée force. Quand apparaissent des sociétés hiérarchisées dans l'histoire des sociétés humaines ? Des sociétés préhistoriques connaissaient-elles des hiérarchies sociales, une segmentation sociale, une noblesse et des roturiers, des dominés et des dominants ?

 

Des interprétations problématiques 

 

L’une des thèses principales avancée par l'auteur est donc que les sociétés de chasseurs-cueilleurs stockeurs observées sur la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord, caractérisées non pas par une absence d'agriculture, mais par le stockage de ressources végétales et/ou marines dont la conservation et le stockage permettait de faire face à la saisonnalité de leur collecte, aurait été le modèle généralisé des sociétés humaines au néolithique et au paléolithique, en Europe, dans les plaines russes et en Asie. Les sociétés de la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord étaient hiérarchisées, à la différence de nombre de sociétés de chasseurs-cueilleurs qui étaient égalitaires. Selon Emmanuel Guy, les sociétés humaines du néolithique et du paléolithique étaient donc hierarchisées, segmentées, bien avant l'apparition de l'agriculture et la domestication des plantes, période à partir de laquelle on fait normalement remonter l'apparition des différences sociales au sein des sociétés humaines.

 

Ce livre n'est pas inintéressant. Bien sûr, certaines interprétations de l’auteur me semblent génantes. Sa volonté de tout ramener à l’existence d’une noblesse préhistorique devient ainsi risible. La stylisation des dessins dans les grottes ornées ? La preuve que ce sont des dessins héraldiques ! L’absence de mise en situation des animaux, dessinés hors de leur contexte, hors de la nature ? Idem. Une preuve qu’il s’agit de dessins héraldiques. 

 

Dans les thèses défendues par l'auteur, on trouve bien pire selon moi. Les dessins, les peintures dans les grottes ornées et les sculptures de vénus s'étalent sur des dizaines de millenaires. Et parce que les techniques se ressemblent et se maintiennent à travers les millénaires et à travers toute l'Europe, l'auteur Emmanuel Guy imagine que des écoles existaient et se sont maintenues dans certaines grottes ornées, qui étaient des sortes d'universités. Une seule, plusieurs écoles ? Il en cite plusieurs. Il me semble néanmoins totalement inepte d'imaginer que des écoles ou universités du dessin se tenaient à l'âge préhistorique pour apprendre et permettre la survivance du dessin pariétal, qui plus est dépendant des dons de certaines familles de nobles préhistoriques, sortes de sponsors ou de protecteurs des arts. Certaines des theses d'Emmanuel Guy ne tiennent pas la route. Des universités qui se sont perpétuées pendant des dizaines de milliers d'années en perpétuant les mêmes techniques, c'est du m'importe quoi ... sans aucune évolution artistique ... et alors que survivre quelques siècles pour une école est déjà très compliquée. 

 

Au delà de mon problème avec la méthode de démonstration utilisée pour démontrer la véracité de la thèse initiale de l'auteur, il me semble néanmoins que le sujet est beaucoup plus compliqué à approcher que ce que tente de faire l'auteur. La simple lecture des livres de l'anthropologue Alain Testard, auquel se réfère beaucoup l'auteur, aurait dû lui faire comprendre que le sujet de l'apparition du pouvoir coercitif, de l'Etat, des différences sociales, n'est pas aussi simple ni dichotomique que de savoir s'il y a ou non stockage de surplus alimentaires ou fabrication d'artefacts !

 

 

Saucratès



26/07/2019
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