Critiques de notre temps

Critiques de notre temps

De l’évolution des sociétés humaines

… Suite de mes réflexions sur l’origine de l‘État, sur l’origine de l’organisation sociale étatique, sur l’origine du pouvoir, sur l’origine de cette violence légitime qui constitue l’Etat …


Les mythes à l’origine de l’humanité

Les mythes à l’origine de l’humanité
A partir des travaux de Jean-Loic Le Quellec

Par Saucratès 

Saint-Denis de la Réunion, samedi 7 janvier 2023

 

C’est un sujet de Science & Vie de janvier 2023 intitulé : «On a retrouvé le mythe originel - La nouvelle théorie issue de l’art pariétal», qui m’a conduit à prendre connaissance d’une partie des théories de Jean-Loic Le Quellec, contenues dans son livre «L’origine de l’humanité selon les mythes - Variations sur l’histoire de l’humanité».

 

M. Le Quellec s’est intéressé, aux côtés d’autres chercheurs en anthropologie, en archéologie et en linguistique, à recenser les différents mythes sur l’origine de l’humanité et à les analyser avec les outils de la linguistique et de la biologie. 

 

https://www.researchgate.net/publication/327670818_2018_-_L'Origine_de_l'humanite_selon_les_mythes_Variations_sur_l'histoire_de_l'humanite_Preface_Yves_Coppens_Paris_La_Ville_Brule_p_13-37

 

https://www.researchgate.net/publication/302499087_Peut-on_retrouver_les_mythes_prehistoriques_L%27exemple_des_recits_anthropogoniques


Ce n’est bien sûr pas la première fois que certains nous parlent de certaines de ces théories. Je pense notamment à certaines présentations des mythes de l’origine de l’humanité à partir d’une cucurbitacée qui nous avaient été présentées sur ZINFOS, mais que je n’ai pas retrouvées dans les courriers des lecteurs. Impossible de rendre à Caesar ce qui est à Caesar. Mais il s’agissait certainement soit de M. Maugis, soit de l’association Energie Environnement.

 

Les recherches de Jean-Loic Le Quellec permettent notamment de démontrer que cette théorie de l’origine végétale de l’humanité est extrêmement peu développée, selon les analyses de M. Jean-Loic Le Quellec, et qu’elle ne s’est diffusée que dans quelques rares régions du monde, essentiellement en Asie du Sud-Est dans la région de la Thaïlande, et sporadiquement en Afrique ou en Amérique du Sud.

 
Le mythe originel de l’émergence primordiale

Par contre, dans les études réalisées par M. Jean-Loic Le Quellec, je trouve beaucoup plus intéressant son analyse du mythe originel de l’émergence primordiale, dont il note la très forte diffusion sur l’ensemble des continents. Il en note près de 700 occurrences dans les mythes d’un très grand nombre de peuples, distribués à peu près partout, sauf en Europe où ce mythe aurait, toujours selon lui, été remplacé par le mythe du corps souillé.

 

Qu’est-ce donc que le mythe de l’émergence primordiale ? Ci-dessus le mythe des indiens Hopi.

 

«Au début, les Hopi vivaient sous terre, de même que les Paiute et les Pueblo. Un jour, ils entendent des bruits de pas au-dessus d’eux. Ils envoient trois oiseaux qui reviennent exténués sans avoir rien trouvé, mais le quatrième trouve un passage conduisant vers le monde supérieur. Il y rencontre Masau’u (« Squelette » — la divinité de la mort) qui dit vivre là pauvrement et déclare qu’il accepterait volontiers de cohabiter avec des nouveaux-venus. Le chef du village sort d’abord, en montant le long d’un roseau, et il est suivi d’un grand nombre d’habitants du monde inférieur. Ayant peur qu’ils soient trop nombreux à le suivre, le chef retira le roseau, et beaucoup de gens retombèrent en bas.»

 

 Ou bien celui des Xhosa 

 

«Vers l’Est se trouve une caverne appelée Ilhanga, de laquelle l’humanité et les animaux sont sortis : leurs traces se voient encore sur les rochers des alentours. Le bétail émergea d’abord, puis l’humanité, et enfin les autres animaux et les oiseaux …»

  
On trouve aussi le mythe Chthonien des Mandans

 

«Toute la nation résidait dans un grand village sous le sol près d'un lac souterrain. Une vigne étendait ses racines jusque chez eux, et ils voyaient un peu de lumière en sa direction. Quelques aventureux grimpèrent le long de la racine, furent ravis de voir la lumière à la surface, et furent heureux de voir que la Terre était couverte de bisons et de toute sorte de fruits. Ils redescendirent avec les raisins qu'ils avaient cueillis, les firent goûter à leurs compagnons d'en bas et toute la nation décida de quitter l'obscurité souterraine. Hommes, femmes et enfants grimpèrent le long de la racine et environ la moitié avait atteint la surface quand le poids d'une femme corpulente causa la rupture de la racine, ce qui ferma l'accès du reste de la nation à la lumière du soleil.» (Lewis & Clark, 1902: 148-149)

 

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Figure 1. Il s’agit de la carte de répartition géographique des mythes d’émergence primordiale élaborée par M. Le Quellec. L’utilisation de cette forme de planisphère, centrée sur le pôle nord, permet de visualiser plus facilement les lieux de passage ou de diffusion de ces mythes. Dans ses cartes récentes, M. Le Quellec utilise une autre forme de dessin des côtes représentant les niveaux des mers et des océans lors de la dernière glaciation, époque à laquelle ces mythes ont émergé et se sont diffusés.

 

Comment en arrive-t-on à comparer et à classer des mythes ? En décomposant les mythes en unités narratives appelées ‘mythèmes’, «c’est-à-dire la plus petite partie insécable d’un mythe», on peut utiliser les outils de la phylogénétique pour découvrir l’arbre évolutif du récit lui-même.

 

Pour reprendre les termes de l’article de Science & Vie mais également de M. Le Quellec, «le mythe de l’émergence primordiale serait né en Afrique du Sud (les mythes khoïsan) il y a au moins 100.000 ans. Il aurait ensuite suivi les voies migratoires récemment mises au jour : sorti d’Afrique via la Corne, il se serait répandu en Eurasie, puis en Australie, et il aurait même atteint l’Amérique du Sud via le détroit de Béring il y a entre 16.000 et 30.000 ans, avant que ce pont naturel entre continents ne disparaisse. Sa présence parmi les cultures amérindiennes l’attesté : ce mythe était narré au Paléolithique.»

 

Que l’on puisse par le biais de la phylogénétique estimer si précisément l’ancienneté d’un mythe et son origine en pleine Afrique australe, au sein du peuple Khoisan, me semble extraordinaire. Que ce mythe puisse être également aussi généralisé, aussi répandu sur l’ensemble des continents me semble également extraordinaire. 

 

Reste bien sûr enfin à expliquer comment l’ensemble des peuples concerné peuvent se raconter que l’humanité et les animaux ont pu sortir, naitre d’une caverne, à l’origine de la vie, à l’origine des temps, il y a à peu près 100.000 ans, est par contre un peu difficile à comprendre. 100.000 ans, c’est aussi le goulet d’étranglement de la population génétique humaine, cette époque où l’humanité est passée tout près de l’extinction, époque à laquelle la population humaine est passée par un minimum de quelques milliers d’individus.

 

Si un jour le monde était victime d’un apocalypse nucléaire, si une partie de l’humanité devait se réfugier dans des abris antiatomiques souterrains pendant plusieurs siècles, et qu’ils en sortaient un jour, je pense que c’est ce même genre de mythes que leurs descendants se raconteraient plusieurs générations plus tard, et c’est aussi ce qui resterait de ce mythe, de cette histoire, 100.000 ans plus tard.

 

Mais faut-il donner une explication littérale à des mythes d’origine de l’humanité ? Ces mythes signifient-ils réellement quelque chose de tangible ou ne sont-ils que des tentatives mythiques d’expliquer l’origine de l’homme ? Les mythes du déluge nous parlent-ils vraiment d’un déluge ? Ou bien ne sont-ce que des allégories de quelques esprits à peine éveillés, et les déluges et cavernes ne serait-ils que des tentatives d’explication psychologique des épisodes de la naissance et de l’enfance. 

 
Existence d’autres mythes recensés et présentés par M. Le Quellec

L’article de Science & Vie se limite à ce seul mythe explicatif et cet article se focalise sur l’explication de l’art pariétal, à savoir expliquer les raisons pour lesquelles les hommes préhistoriques s’enfonçaient dans des cavernes pour y dessiner des animaux et des signes. On oublie évidemment que ce mythe de l’émergence primordiale a été effacé en Europe, remplacé par le mythe de la souillure originelle ou celui du plongeon créateur. Ce mythe y existait-il donc à l’époque des grottes ornées d’Europe ? Pourquoi l’absence d’êtres humains dans ces dessins alors que ce mythe est sensée raconter l’origine de l’humanité et des animaux? Tout ceci n’est pas si simple. Tout ceci n’est pas encore si évident à comprendre.

 

Les mythes du corps souillé

Un premier de ces autres mythes présentés par M. Le Quellec est donc celui du corps souillé ou de la souillure originelle. C’est en gros celui du serpent de la Bible alias le Diable qui contamine Adam et Ève. Ce mythe «raconte que le créateur a formé les premiers humains - un homme et une femme - à partir d’argile. Mais alors que le créateur avait le dos tourné, le diable en a profité pour cracher sur les deux statuettes - une souillure à l’origine des maladies et de notre mortalité.» (d’après Science & Vie)

 
Ainsi le récit Tatar de création des hommes :

 

«Quand le grand Pajana forma les premiers hommes, il ne put leur procurer l’esprit vivifiant, ce qui l'obligea à aller chercher l'âme au ciel. Pendant son absence, il laissa un chien pour protéger l'homme. Entre temps, survint Erlik qui dit au chien encore nu à ce moment : Tu n'as pas de poils, mais je te donnerai une toison en or si tu m'abandonnes ces hommes sans âme. La proposition d'Erlik agréa au chien qui lui remit les créatures confiées à sa garde. Quand Erlik se fut emparé des hommes, il les souilla de sa salive, puis il prit la fuite au moment ou le dieu revenait pour les animer. Quand le dieu vit qu'Erlik avait souillé le corps des hommes, il tourna leur extérieur sali vers l'intérieur. C'est pourquoi les intestins humains contiennent encore aujourd'hui de la salive et de la saleté.» (Harva, 1959: p.83)

 

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Répartition mondiale des mythes du corps souillé. Tiré de ‘L’origine de l’humanité selon les mythes’ de Jean-Loic Le Quellec.

 

Les mythes de l’origine céleste de l’humanité

Les mythes traitant d’une origine céleste de l’humanité sont très proches des mythes de l’origine chthonienne de cette même humanité. Simplement, au lieu d’émerger d’une grotte, les humains seraient descendus d’un monde supérieur, ils auraient découvert un passage vers un nouveau monde, et ils y seraient descendus également à l’aide d’une racine ou d’une corde.

 

Ainsi le mythe des indiens Warao de Guyane 

 

«Les ancêtres vivaient au ciel. Là-haut, l'un d'eux, nommé Okonoroté, était un fameux chasseur. Une fois, il poursuivit un oiseau pendant plusieurs jours sans pouvoir trouver l'occasion de le flécher. À la fin, il réussit, et sa flèche perça bien l'oiseau, mais celui-ci tomba dans un trou profond, et il était apparemment perdu. Okonoroté, regardant dans ce trou, vit qu'il y avait de la lumière au fond, et bientôt il discerna tout en bas un pays sur lequel marchaient de nombreux animaux. Avec l'aide des autres membres de sa tribu, il fit pendre une longue corde végétale par cet orifice, et l'utilisa pour descendre. En bas, il chassa beaucoup de gibier, puis grimpa à la corde pour retourner chez lui, riche d'une abondante venaison. Les Warao qui étaient restés au ciel, n'ayant jamais connu de viande aussi goûteuse, l'apprécièrent tellement qu'ils se décidèrent à descendre eux aussi au pays d'en bas. Un grand nombre d'entre eux réussit à le faire, mais une femme-enceinte selon les uns, obèse selon les autres -resta bloquée dans le trou du ciel, et malgré que ceux du bas la tiraient pendant que ceux du haut la poussaient, il fut impossible de la sortir de là. C'est pourquoi les Warao qui étaient déjà sur Terre y sont restés, et que ceux qui étaient encore au ciel y demeurent encore.» (Thurn, 1883 : page 377) 
 
 
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Répartition mondiale des mythes d’origine céleste de l’humanité. Tiré de ‘L’origine de l’humanité selon les mythes’ de Jean-Loic Le Quellec. 

 

Les mythes de création de l’humanité à partir de squames divins (ou par coroplastie).

Une très grande partie des mythes de création de l’humanité recensés par M. Le Quellec font ainsi remonter l’origine du monde ou celle des humains à des squames ou déchets du corps divin du créateur. 

Ainsi le mythe des Blaans des Philippines 
 
«Melu, un être si grand que rien ne peut lui être comparé; il était blanc, avec des dents d'or, se tenait assis sur les nuages et occupait tout l'espace au-dessus de ceux-ci; il était obsédé par sa propreté et se frottait sans cesse le corps avec les mains pour assurer la blancheur de sa peau, déposant à côté de lui les squames de peau morte qui, en s'accumulant, finirent par faire un tel amas qu'il en fut gêné; pour s'en débarrasser, il en fit la Terre et, comme il était content du résultat, il décida d'utiliser le reste pour créer deux petits êtres lui ressemblant, mais beaucoup plus petits: c'était le premier couple humain.» (Cole 1913 : p.135)
   

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Répartition mondiale des mythes de création de l’humanité par coroplastie. Tiré de ‘L’origine de l’humanité selon les mythes’ de Jean-Loic Le Quellec.

 

Les mythes d’origine végétale de l’humanité (ou née d’une cucurbitacé)

On en arrive ainsi aux mythes donnant une origine de l’humanité à travers une cucurbitacé. Certains de ces mythes nous ont ainsi déjà été présentés par quelques Zinfonautes. 

 

«Selon d'autres récits, les premiers humains sont issus de végétaux. Ainsi, un mythe noté en Afrique australe, chez les Sandawe, veut que l'ancêtre de ces derniers, dénommé Matunda, soit issu de l'arbre à pain: en l'ouvrant, Matunda permit à la hyène de sortir, suivie des moutons, puis d'une femme avec deux enfants, et enfin de Wangu, l'homme qui épousa la sœur de Matunda, alors que ce dernier épousait celle de Wangu (Baumann 1936: 144).

 

Ou bien, chez les Apinaye du Plateau brésilien, Soleil et Lune, premiers occupants de la Terre, firent une plantation de courges, et, lorsqu'elles furent mûres, ils les mirent dans l'eau sous le petit pont qui franchissait le plus proche cours d'eau, et là elles se changèrent en êtres humains (Nimuendaju, 1939: 163).»

  

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Répartition mondiale des mythes d’origine végétale de l’humanité (et non pas uniquement issue d’une cucurbitacé). Tiré de ‘L’origine de l’humanité selon les mythes’ de Jean-Loic Le Quellec. 

 

Les mythes du plongeon créateur

Toujours selon M. Le Quellec, les mythes du plongeon créateur, extrêmement présents dans toute la moitié nord de l’Eurasie et en Amérique du Nord, auraient remplacé l’ancienne mythologie de l’Emergence primordiale dans le contexte de la reconquête des territoires septentrionaux après le dernier maximum glaciaire.

 

Dans ces mythes, l’origine de l’humanité et des terres s’explique par le plongeon d’un être ou d’un animal primordial qui ramène du fond de l’océan ou de la mer de la boue à partir de laquelle le créateur compose les continents et l’homme.

  
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Répartition géographique des mythes du plongeon créatif. Tirée de ‘Peut-on retrouver les mythes préhistoriques? L'exemple des récits anthropogoniques’ de Jean-Loic Le Quellec


(Nota : consulter les versions des articles de M. Le Quellec pour observer les schémas originels de la répartition géographique de ces divers mythes sur l’ensemble des continents. M. Le Quellec utilise des cartes géographiques centrées sur le pôle Nord permettant de mieux comprendre les phénomènes de diffusion spatiale des mythes. Dans ces travaux récents, et dans Science & Vie, M. Le Quellec utilise des planisphères datant de la dernière période glaciaire, permettant d’observer les côtes telles qu’elles étaient à l’époque du paléolithique).
 
 

Saucratès


08/01/2023
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De l’évolution des sociétés - Intermède deux

De l’évolution des sociétés - Intermède deux

Sur l’évolution et l’évolutionnisme 

 

… Suite de mes réflexions sur l’origine de l‘État, sur l’origine de l’organisation sociale étatique, sur l’origine du pouvoir, sur l’origine de cette violence légitime qui constitue l’Etat …

 

Par Saucratès 

Istanbul, dimanche 18 décembre 2022

 
Dimanche matin, 6 heures du matin. Alors que la pâle lueur de l’aube éclaire les montagnes et les arbres environnant, je vais revenir à mon sujet préféré, l’évolution des sociétés humaines, et tout particulièrement sur le principe d’évolutionnisme ou d’évolution. Que signifie ce terme d’évolution ou cette théorie que l’on nomme évolutionnisme ?

 

L’évolutionnisme est tout d’abord un gros mot, une insulte, en sciences sociales et en anthropologie. La véléité de copier le darwinisme, l’évolution des espèces, en sciences sociales est pratiquement considérée comme un crime, ou plutôt une maladie honteuse ou une faute gravissime. Depuis la parution du livre de Lewis Henry Morgan, «Ancient Society» à la fin du dix-neuvième siècle, parler d’évolutionnisme ou d’évolution des sociétés humaines est passée de mode, et les rares auteurs, sociologues ou anthropologues à s’y essayer sombrent désormais dans l’anonymat les plus complet et se ridiculisent définitivement aux yeux de leurs confrères.

 

Et pourtant, qu’y a-t-il de plus normal, conforme à l’histoire que nous voyons devant nos yeux, que l’existence d’une évolution des sociétés ! L’histoire occidentale ou européenne nous démontre la véracité et la pertinence d’une réflexion évolutionniste de l’histoire de nos sociétés. Les 2.600 dernières années de l’Europe occidentale nous démontrent que les sociétés européennes sont passées du stade de la cité antique grecque ou athénienne, à l’Etat libéral plus ou moins démocratique, en passant par les stades des empires, de la féodalité et de la royauté. 

Qu’il y ait des stades d’évolution successifs des sociétés humaines, on ne peut pas le nier sur la base de notre histoire occidentale. Que ces stades d’évolution des sociétés soient marquées par des phases d’accroissement des connaissances, par des phases de sophistication croissante des organisations sociales, et par des phases de recul, d’effondrement de certaines civilisations, puis de sursauts, on ne peut pas non plus le nier. Ces phases de recul, d’ensauvagement de la société occidentale sont évidentes lorsque l’on regarde la période du bas moyen-âge européen, ou lorsque l’on regarde les années autour de la guerre de cent ans et les terribles épidémies de peste bubonique qui ont ravagé l’Europe à cette époque. Mais on a aussi observé de semblables périodes d’effondrement concernant la Chine impériale lorsqu’elle rencontre l’Occident. La Chine impériale ne savait ainsi plus comprendre les mécanismes et calculer, prédire les éclipses de soleil, calculs que les savants chinois savaient pourtant parfaitement réaliser quelques siècles précédemment, alors que l’Occident pour sa part était alors plongé en pleine barbarie. 

L’évolution des sociétés est donc une évidence. Les sociétés évoluent et passent par des phases différentes de leur histoire, de leur organisation. 

Mais cela ne signifie pas que je pense qu’il existe forcément un ordre dans ces évolutions des sociétés humaines, ou que les sociétés humaines passent systématiquement par un ensemble de phases de leur organisation, par des stades successifs et obligatoires de leur organisation. Non évidemment non.

 

On peut parler d’évolutionnisme parce qu’il doit exister des stades d’organisations sociales qui ne doivent pas pouvoir se suivre. On peut ainsi difficilement imaginer qu’une société libérale pseudo-démocratique comme la nôtre, ou une société royale comme la France d’avant la Révolution française, puissent se transformer en une société sans État comme celle des Guayakis.

 

Mais en écrivant cela, je ne fais cependant que plagier la pensée d’Etienne de la Boétie, dans son essai «Discours de la servitude volontaire», qui estimait que, dès lors qu’un peuple découvrait le pouvoir de l’UN, il ne pouvait plus revenir à son état précédent de liberté de chacun, que les peuples prenaient goût à leur servitude. Nul pensée évolutionniste donc en cela. Rien d’autre que cette pensée propre à Etienne de la Boetie et de Pierre Clastres qui veut le goût de la liberté et de l’égalité n’est possible que quand un peuple ne s’est pas trouvé contraint par la force et la contrainte d’obéir à un maître ou à un groupe de maîtres, que quand un maître ou un groupe de maîtres n’a pas découvert le pouvoir de la contrainte et n’a pas réussi à faire disparaître l’égalité et la liberté de tous envers tous.

 

«Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a de pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante - et pourtant si commune qu’il faut  plutôt en gémir que s’en ébahir - de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter - puisqu’il est seul - ni aimer - puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel.»

 

Etienne de La Boétie, «Discours de la servitude volontaire»

 
L’ensemble de ce petit livre d’une cinquantaine de pages est tout entier riche de passages aussi géniaux que ces quelques lignes. Comme si, depuis les années 1576 de notre ère, Etienne de La Boétie avait vu l’avènement du petit hyper-président Macron qui est tellement insupportable à voir et à entendre que je préfère encore que la France perde la finale contre l’argentine que de le voir et l’entendre parader les prochains jours avec une éventuelle victoire. Mais si c’est lui qui peut s’en enorgueillir, je préfère encore que la France perde cette finale de ce dimanche soir. 
 

On peut aussi parler d’évolutionnisme en faisant le décompte, la liste, la description d’un certain nombre d’institutions sociales que l’on retrouve dans nombres de sociétés humaines, et qu’un auteur comme Alain Testart considère comme des institutions sociales marquantes, témoins de certains niveaux d’organisations sociales. 

Alain Testart dénombre ainsi l’existence ou non de l’esclavage pour dette et les différentes formes de prestations matrimoniales (dot, prix de la fiancée, service de la fiancée ou la forme australienne du service de la belle-mère) en tant que deux principales institutions sociales témoignant de la place d’une société donnée dans une échelle d’évolution des sociétés en matière de reconnaissance ou de place accordée à la richesse. 

 

Car, au fond, toutes les sociétés ne reposent-elles pas toutes sur des mécanismes concurrents visant à reconnaitre, à encourager et/ou à décourager et/ou à combattre les accumulations de richesse et de statuts, que ce soit à travers les systèmes juridiques, judiciaires, sociaux ou fiscaux ? Que l’on parle de nos sociétés européennes modernes, des sociétés féodales, des sociétés antiques ou des nombreuses formes de sociétés archaïques ou primitives que l’on a pu observer au cours des époques.

 

La place laissée à la richesse et à l’accumulation de richesse dans une société, la sécurité octroyée à la propriété privée ou à la propriété collective des biens, le statut octroyé à celui qui est riche, qui est puissant, ou au contraire qui est sans bien, sans richesse, tout ceci représente un immense panel de possibilités différentes. C’est tout ceci que je tacherais de fouiller, d’écrire, d’ordonner, d’expliquer dans mes prochains écrits.

  

 
Saucratès

 

 

Liste de quelques livres sur le sujet évoqué dans ces articles (les sources en couleur concernent l’article ci-dessus) :

 

Johann Jakob Bachofen - Le droit maternel - Recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa nature religieuse et juridique - 1996 - Éditions L’Age d’Homme, Lausanne … Titre original : Das Mutterrecht - 1861

 

Cornelius Castoriadis - La création humaine II - Ce qui fait la Grèce - 1. D’Homère à Héraclite - Séminaires 1982-1983 - Éditions La Couleur des Idées - Seuil, Paris

  

Bernard Chapais, Aux origines de la société humaine – Parenté et évolution - 2017 - Editions du Seuil, Paris

 

Pierre Clastres - La société contre l’Etat - Recherches d’anthropologie politique - 1974 - Les éditions de Minuit - Collection Critique

 

Richard Dawkins - Il était une fois nos ancêtres. Une histoire de l’évolution - 2007 - Éditions Robert Laffont, Paris

 

Heide Goettner-Abendroth - Les sociétés matriarcales - Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde - 2019 - Éditions Des femmes - Antoinette Fouque, Paris

 

Emmanuel Guy - Ce que l’art préhistorique dit de nos origines - 2017 - Éditions Flammarion - Au fil de l’histoire, Paris

 
Etienne de La Boétie - Discours de la servitude volontaire - 1576 - Collection Mille et une nuits n°76

 

Bronislaw Malinowski - Les Argonautes du Pacifique occidental - 1967 - Gallimard, Paris

 
Lewis Henry Morgan - La société archaïque - 1971 - Éditions Anthropos, Paris … Titre original : Ancient Society - 1877

 

Alain Testart – Le communisme primitif - Economie et idéologie - 1985 - Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris

 

Alain Testart – Eléments de classification des sociétés - 2005 - Editions Errance, Paris

 

Alain Testart – Avant l’histoire – L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac – 2012 – Editions Gallimard NRF – Bibliothèque des sciences humaines, Paris

 
Sources orientales - Tome 1 - La naissance du monde - 1959 - Éditions du Seuil, Paris


18/12/2022
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De l’évolution des sociétés - Intermède un

De l’évolution des sociétés - Intermède un

 

… Suite de mes réflexions sur l’origine de l‘État, sur l’origine de l’organisation sociale étatique, sur l’origine du pouvoir, sur l’origine de cette violence légitime qui constitue l’Etat …

 

Par Saucratès 

 

Istanbul, mardi 30 août 2022

 
Toute classification, comparaison ou représentation de l’évolution des sociétés humaines fait apparaître un certain nombre de difficultés ou de limites.

 

Primo - La première limite tient d’abord à la qualité de l’observateur 

 

Si l’on remonte dans l’histoire des sociétés humaines pour tenter de les classifier, de les comparer, de les ordonner, pour essayer d’en déduire un certain nombre de constantes, de similitudes, on se retrouve face à une première difficulté : chaque écrivain qui nous renseigne sur une situation passée, sur l’organisation d’une société quelle qu’elle soit, l’observe avec ses propres principes, son propre regard, ses propres interprétations. Aussi bien construite et pensée que puisse être l’anthropologie, aussi compétents et pertinents que puissent être les œuvres et les observations des plus grands anthropologues du passé, Malinowski, Boas, Evans-Pritchard, Morgan, Clastres, ils ou elles ont tous rendu compte de ce qu’ils avaient cru comprendre ou de ce qu’on leur avait expliqué ou donné à voir, sans que l’on est aucune certitude que cela représentait la totalité voire même la réalité du fonctionnement de la société qu’ils ou elles observaient. Il s’agit de la première des limites de ce genre d’entreprise.

 

Le philosophe Cornelius Costariadis dans ses cours à l’EHESS en 1982-1983 ne disait pas autre chose :

 

«Comment nous, qui vivons dans une société déterminée, dans l’une de ces formes, pouvons-nous alors en sortir et comprendre d’autres formes de vie sociale, des formes antérieures ? Et si nous voulons juger et choisir entre ces différentes formes - peut-être y sommes-nous inéluctablement conduits - comment pouvons-nous le faire ?

Tout d’abord, comment pouvons-nous comprendre ? Il y a bien entendu une différence essentielle selon qu’il s’agit de formes social-historiques appartenant à notre tradition, ou qui lui sont extérieures. Dans le deuxième cas - c’est évident et banal - l’accès sera toujours infiniment plus difficile. La compréhension de la culture chinoise ou indienne, des cultures dites primitives ou archaïques, nous oblige à essayer de pénétrer dans un monde qui nous est étranger en l’abordant par certaines de ses dimensions, par exemple le côté fonctionnel-instrumental (chasse, agriculture…) ou par certains aspects de son organisation sociale. Et si l’on veut essayer de comprendre ce que ce monde signifie pour ceux qui l’ont construit, quelles significations tiennent ensemble toutes ces institutions particulières et les ordonnent en leur conférant un sens, on rencontre sans doute des difficultés considérables. Mais l’étonnant, c’est qu’en général elles se laissent surmonter et que, si l’on dispose d’un matériel documentaire suffisant, on arrive à comprendre ce qu’était la constitution du monde pour cette société-là. 

Cornelius Castoriadis, «Ce qui fait la Grèce»

 

Secundo - La deuxième limite tient à l’importance du sexe et du statut de l’observateur, et celui-ci a en fait une importance cruciale dans l’interprétation et la compréhension que l’observateur aura de la société étudiée.


Ainsi, ce n’est même pas forcément lié à ce que l’on appelle habituellement l’ethnocentrisme, consistant à analyser une société en fonction de ce que l’on est habitué à voir. Cela peut aussi être lié à ce que l’on vous autorise à voir, en fonction de votre sexe, de votre classe d’âge, en fonction des personnes que vous êtes autorisé à rencontrer, de l’histoire sur elle-même que la société dans son ensemble veut raconter, ou veut que l’extérieur connaisse.

 

Par exemple, il n’y a pratiquement rien de commun entre l’histoire que raconte Lewis Henry Morgan en 1877 sur la ligue des Iroquois, et l’histoire que Heide Goettner-Abendroth en racontera, cent-cinquante ans plus tard, en 2012-2018. Et pourtant, tous deux traitent normalement des mêmes faits historiques concernant l’origine de la Ligue des Iroquois, se déroulant entre les années 1000 et 1500 de notre ère. On pourrait même penser que Lewis H. Morgan, grand spécialiste des indiens des plaines, écrivant près de 150 ans avant Heide Goettner-Abendroth, avait accès à une information non encore trop dégradée par les contacts avec l’Occident, mieux préservée de l’influence de la culture occidentale que celle qui demeure aujourd’hui.

 

Et pourtant, l’histoire, la description de la société des Iroquois par Lewis Henry Morgan, ignore totalement l’influence et l’existence des femmes dans cette société, et nie même jusqu’à l’existence de celles qui sont aussi à l’origine de la Ligue des Iroquois, comme la matriarche Jigonsaseh. Lewis Henry Morgan dépeint une société dans laquelle les ‘gens’ et les ‘phratries’ sont matrilinéaires mais il n’accorde aucun intérêt aux femmes qui les composent, par lesquelles toute la généalogie des Iroquois s’expriment. Près de cent cinquante années plus tard, Heide Goettner-Abendroth indiquera qu’il existait dans l’organisation des Iroquois un Conseil clanique des femmes au niveau de chaque tribu iroquoise, en parallèle au Grand Conseil des hommes au niveau de la fédération iroquoise, et que les hommes ne pouvaient débattre d’une question que si le Conseil des femmes l’avait auparavant examiné. Et qu’il existait des sociétés de médecine réservées aux seules femmes ; la moitié de ses sociétés de médecine étant exclusivement réservées aux femmes.

 

Lewis Henry Morgan était-il un anthropologue refusant de rendre compte de la réalité de l’importance des femmes dans la société iroquoise, en raison de son éducation victorienne ? Non, je ne le pense pas. Je pense qu’il n’a pas pu s’en rendre compte, que les hommes eux-mêmes auxquels il s’intéressait, n’ont pas décrit leur réalité de cette manière, qu’il n’a pas pu être introduit dans les cercles des femmes, et qu’il a décrit la réalité qu’il pouvait comprendre, qu’il pouvait voir. Ou bien qu’il a estimé, de par son histoire d’américain, que le fédéral l’emportait sur le local, et qu’il n’y avait pas lieu de s’intéresser au local.

 

J’ai ainsi été à plusieurs reprises particulièrement injuste avec l’objectif affiché par Mme Heide Goettner-Abendroth de rendre compte des sociétés matriarcales, et avec son discours expliquant que les sociétés patriarcales, notamment occidentales, cherchaient depuis des millénaires à masquer, à nier, à faire disparaître l’histoire et l’organisation des sociétés matriarcales. 

J’ai considéré qu’elle exagérait avec un discours victimaire. J’avais tout faux ! Tout faux parce qu’en voyant la manière dont le grand spécialiste des indiens des plaines et des Iroquois décrit cette société iroquoise, je suis obligé de lui donner raison. Un observateur masculin ne semble pas capable de rendre compte de l’organisation d’une société matriarcale, qu’il ne peut pas comprendre, qu’il ne peut pas accepter, dont ses a priori masculin ne lui permettent pas de prendre conscience.

 

J’avais encore tout faux parce que des violences contre les sociétés matriarcales ont réellement lieu. On ne peut que donner raison à Mme Heide Goettner-Abendroth lorsqu’elle parle de la violence des sociétés patriarcales, puisque le Canada a imposé aux peuples indiens sur son territoire la filiation patrilinéaire et aux enfants de porter le nom du père. Comme toutes nos sociétés occidentales, comme la France en premier lieu.

 

Pourtant, on parle du Canada, une nation dont l’histoire coloniale semble beaucoup moins violente, beaucoup moins exterminatrice que celles des Etats-Unis, une nation qui a une réputation de tolérance plus grande vis-à-vis des différences ethniques. Et pourtant …

  

Cela peut bien sûr nous paraître normal ou anodin, à nos yeux d’occidentaux, mais pour une société matriarcale, qui repose sur le port d’un nom de ‘gens’, d’appartenance à un groupe où la filiation est matrilinéaire, c’est effectivement une véritable violence, une intrusion dans la culture d’un peuple, afin de la faire disparaître, de la modifier. En un mot : un ethnocide. Ce qu’un État comme le Canada n’aurait jamais dû mettre en œuvre à l’égard d’un peuple premier, peuple dont il aurait dû tolérer, accepter les différences. Un peuple surtout qui se comporte comme un parangon de vertu, un État parfait qui donne des leçons de démocratie à nombre d’autres peuples.

 

Alors, évidemment, le discours véhiculé par Mme Heide Goettner-Abendroth peut paraître toujours excessivement politique, excessif, à défendre que seules des femmes peuvent enquêter sur des sociétés matriarcales et des peuples, que les sociétés matriarcales sont des sociétés de non violence, de respect des hommes et des femmes. Mais je n’en suis plus si certain (de l’exagération de ses propos). Cette violence existe, cette négation de la culture matriarcale de nombre de sociétés existe, parce que Lewis Henry Morgan n’est pas le seul anthropologue à s’être totalement planté dans l’analyse d’un fait social fondamental. 
 

Tertio - La troisième limite porte sur la réécriture complète régulière de toute l’histoire et de toute l’interprétation que l’on donne des faits et de l’histoire.

 

En lisant toujours «Ancient Society» de Lewis Henry Morgan, je prends conscience que tout un pan de l’histoire de la Grèce antique, de la Rome antique, et des peuples premiers comme les Iroquois a disparu de l’interprétation moderne de ces sociétés. Comme je l’ai indiqué, Lewis Henry Morgan a écrit ce livre dans les années 1877. Certes, il doit certainement interpréter imparfaitement cette histoire en matière de la place dévolue aux femmes. Certes, il utilise également des concepts archaïques sur les différents stades de l’humanité, entre âges sauvages, âges barbares et âge civilisé.

 

Mais il explique également quelque chose qui a disparu de toute interprétation actuelle de la Grèce et de la Rome classique. Cette idée que comme les Iroquois, les tribus grecs composant chaque cité antique reposait sur un système de tribus ou phylon (au nombre de trois), de phratries  ou phratra au sein de chaque tribu et de ‘gens’ (ou genos) au sein de chaque phratrie. Organisation qu’il appelait ‘gentilice’. Ainsi, les Ioniens d’Attique étaient divisés en quatre tribus (Géleontes, Hoplètes, Aégicores et Argadées) tandis que les Doriens (Sparte, Argos, Sicyone, Corinthiens, Epidaure et Trézène) étaient divisés en trois tribus (Hylleis, Pamphyli et Dymanes) auxquelles se greffaient parfois une ou plusieurs tribus non doriennes. 

 

Et il en allait également de même à l’origine de Rome, avec l’existence de trois tribus (les Latins, les Sabins et les Luceres), des phratries ou curies (d’où les comitia curiata) dans chaque tribu, et encore une fois des ‘gens’ dans chaque phratrie ou Curie. L’histoire actuellement enseignée a conservé l’idée que ces tribus étaient des peuples, mais pas le fait que chaque ville, chaque quartier de ces cités était organisée de manière gentilice, avec à chaque fois trois tribus avec des conseils ou des assemblées organisées, des lieux de culte leur étant réservés, des cérémonies religieuses particulières, et des phratries, phratra, obe (Sparte) ou curies elles-mêmes divisées en gens ou genos. Et que ce soit dans la Grèce antique ou la Rome antique, on retrouve un même nombre de cent gentes par phratries, que ce soit à Athènes ou à Rome.

 

Il en va aussi de même selon Lewis Henry Morgan de l’organisation primordiale du peuple juif, qui est partagée en treize tribus de consanguins, recevant pour nom celui des douze fils de Jacob, à l’exception de la tribu de Levi. Et ces tribus étaient elles-aussi divisées en phratries et en gentes. Ainsi pour la tribu de Lévi, elle se partage en les phratries de Guershon (gentes de Libnite et de Shimeite), de Kohath (gentes de Amramite, de Jisharite, d’Hebronite et d’Uzielite) et enfin de Merari (gentes de Machlite et de Mushite). Chacun de ses noms de phratries et de gentes correspondraient aux enfants et petits enfants de chacun des fils de Jacob. 

 

Pourquoi tant d’informations sur l’organisation sociale gentilité des plus grandes et plus anciennes sociétés archaiques ou classiques, que l’on estime que cette organisation soit archaïque ou bien qu’elle soit uniquement légendaire, ont-elles disparu des mémoires et des enseignements ? 

Quarto - Dernier point que je traiterai ci-dessous, toujours tiré de cet excellent livre de Lewis Henry Morgan (même s’il a pu ne rendre compte que d’une partie de la réalité et de l’histoire qu’il aurait dû observer), c’est que les noms que nous donnons à la majeure partie des peuples primitifs ou premiers que nous croisons, ne sont pas leur nom véritable. C’est simplement ceux qu’on leur a donnés, ou ceux que d’autres peuples leur donnaient et que l’on a utilisé pour les nommer par la suite.


«Lorsque les Européens entreprirent la colonisation du nord de l’Amérique, ils ne connûrent généralement pas le nom des tribus indiennes directement, mais par l’intermédiaire d’autres tribus qui leur attribuaient des noms qui n’etaient pas les leurs. C’est ainsi qu’un certain nombre de tribus sont maintenant désignées dans l’histoire par des noms qu’elles ne se reconnaissent pas à elles-mêmes.»

 

Lewis Henry Morgan, «Ancient Society»

 

Ainsi le vrai nom des Iroquois est «Ho-de’-no-saunee» (ou «Peuple de la Longue Maison»). De même, le vrai nom des indiens Cherokee est «Tas-lo-kee» («Grand Peuple»). Quant aux indiens Seneca, ils se désignaient eux-mêmes du nom du nom de «Nun-dà-wa-o-no» («Peuple de la Grande Colline») … Les indiens Omaha sont un peu à part, de leur vrai nom «O-mä-hä» qui signifie «Peuple qui remonte la Rivière».

 

Mais rien de tout ceci ne doit nous surprendre, nous européens. Après tout, les allemands nous appellent bien «Französisch» et non pas français. Et les anglais nous nomment «French». Nous appelons bien allemands un peuple qui se nomme lui-même Deutsche et que les anglais nomment ‘German’. Quant aux habitants de l’Espagne que nous appelons «Espagnols», ils se font bien appeler « Spanish» par les anglais. Nous renommons même jusqu’aux villes étrangères, comme Pékin pour Beijing.

 


Saucratès

 

 

Liste de quelques livres sur le sujet évoqué dans ces articles (les sources en couleur concernent l’article ci-dessus) :

 

Johann Jakob Bachofen - Le droit maternel - Recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa nature religieuse et juridique - 1996 - Éditions L’Age d’Homme, Lausanne … Titre original : Das Mutterrecht - 1861

 

Cornelius Castoriadis - La création humaine II - Ce qui fait la Grèce - 1. D’Homère à Héraclite - Séminaires 1982-1983 - Éditions La Couleur des Idées - Seuil, Paris

  

Bernard Chapais, Aux origines de la société humaine – Parenté et évolution - 2017 - Editions du Seuil, Paris

 

Pierre Clastres - La société contre l’Etat - Recherches d’anthropologie politique - 1974 - Les éditions de Minuit - Collection Critique

 

Richard Dawkins - Il était une fois nos ancêtres. Une histoire de l’évolution - 2007 - Éditions Robert Laffont, Paris

 

Heide Goettner-Abendroth - Les sociétés matriarcales - Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde - 2019 - Éditions Des femmes - Antoinette Fouque, Paris

 

Emmanuel Guy - Ce que l’art préhistorique dit de nos origines - 2017 - Éditions Flammarion - Au fil de l’histoire, Paris

 

Bronislaw Malinowski - Les Argonautes du Pacifique occidental - 1967 - Gallimard, Paris

 
Lewis Henry Morgan - La société archaïque - 1971 - Éditions Anthropos, Paris … Titre original : Ancient Society - 1877

 

Alain Testart – Le communisme primitif - Economie et idéologie - 1985 - Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris

 

Alain Testart – Eléments de classification des sociétés - 2005 - Editions Errance, Paris

 

Alain Testart – Avant l’histoire – L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac – 2012 – Editions Gallimard NRF – Bibliothèque des sciences humaines, Paris

 
Sources orientales - Tome 1 - La naissance du monde - 1959 - Éditions du Seuil, Paris


30/08/2022
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De l’évolution des sociétés - L’homme préhistorique

De l’évolution des sociétés - L’homme préhistorique

 

… Suite de mes réflexions sur l’origine de l‘État, sur l’origine de l’organisation sociale étatique, sur l’origine du pouvoir, sur l’origine de cette violence légitime qui constitue l’Etat …

 

Par Saucratès 

 

Istanbul, samedi 6 août 2022

 

Je vais en revenir à l’origine de toute chose, l’organisation des groupes d’hommes préhistoriques tels qu’ils existèrent et vécurent sur Terre pendant les millions d’années qui nous séparent de nos ancêtres hominidés. Y verrons-nous clair un jour dans cette préhistoire ? Chacun en tout cas a sa propre légende sur cette période de la préhistoire. 

 

A) Francois-Michel Maugis nous raconte ainsi une fable sur des hominidés découvrant les bienfaits de la pomme-en-l’air et apprenant à la jeter dans des incendies pour la faire cuire, expliquant par cette pomme-en-l’air le développement des capacités cognitives et intellectuelles des hominidés pour donner l’homme. De la sorte, le Titan Prométhée n’aurait pas défié Zeus en nous donnant le feu mais en nous donnant la pomme-en-l’air !

https://www.tela-botanica.org/2010/01/article3472/

 

B) M. Emmanuel Guy, historien de l’art paléolithique, docteur en préhistoire, avait une thèse encore plus farfelue. Selon son analyse, dans la lointaine préhistoire, à l’époque des habitants des grottes de Lascaux, de Chauvet, de Niaux, de Las Monedas, les hommes préhistoriques du Magdalénien avaient déjà découvert la sédentarisation grâce à «une économie de pêche avec stockage à grande échelle», comme les tribus amérindiennes de la côte Nord-est des Etats-Unis. Thèse encore plus farfelue ; M. Emmanuel Guy imaginait aussi l’existence d’universités en art paléothique pour expliquer la survivance sur plusieurs dizaines de milliers d’années de techniques de dessin paléothique et leur diffusion sur l’ensemble de l’Europe continentale et jusqu’en Afrique saharienne ! Il ne voyait aucune autre explication à cette généralisation et à cette perpétuation de l’art paléolithique que l’existence d’une université dans l’une ou l’autre de ses grottes.

https://www.hominidés.com/livres-et-medias/ce-que-lart-prehistorique-dit-de-nos-origines/

https://saucrates.blog4ever.com/recension-du-livre-ce-que-l-art-prehistorique-dit-de-nos-origines-d-emmanuel-guy

 

Il existe une autre éventualité. Que l’ensemble des mythes et légendes de l’ensemble des peuples et des religions humaines contiennent une parcelle de vérité, et que l’origine de l’homme ne remonte pas à des millions d’années, mais que l’histoire de sa création ressemble à ce que disent ces divers mythes et légendes. Pratiquement tous les peuples de notre planète, toutes les religions de notre planète, possèdent des mythes et légendes sur la création du monde et sur l’apparition des hommes. A les entendre, tous ces peuples, toutes ces religions, la Création de l’homme ne remonterait pas à des temps immémoriaux, à des millions d’années. En effet, le souvenir d’aucun mythe, d’aucune légende humaine ne peut résister sur des millions d’années, ne peut se référer à des faits, à des événements survenus il y a des millions d’années. «La fonction maîtresse du mythe est de fixer les modèles exemplaires de tous les rites et toutes les activites humaines significatives : aussi bien l’alimentation ou le mariage, que le travail, l’éducation, l’art ou la sagesse.» (Mircea Eliade)

 

Tous les peuples peuvent-ils avoir inventé pratiquement la même histoire ? Après tout, pratiquement tous les peuples et toutes les religions gardent le souvenir d’un déluge, d’un tsunami, qui a failli détruire/emporter l’humanité, et certains chercheurs estiment probables que la rupture d’un glacier, d’un lac gigantesque à l’époque de la fin de la dernière glaciation a pu causer un gigantesque raz de marée et aurait pu profondément marquer les peuples qui auraient assisté à ce cataclysme et serait à l’origine des mythes de la majeure partie des peuples et des religions actuels. Cet événement a-t-il eu lieu dans la Turquie actuelle, aux alentours de la mer noire. A-t-il eu lieu en Amérique du Nord, au niveau des grands lacs canadiens ?

 

Écartons d’abord les légendes et religions que nous connaissons bien, que ce soit les religions chrétiennes, judaïque ou musulmane, ou enfin zoroastrienne, qui remontent toutes plus ou moins à un vieux fond religieux trouvant son origine dans le passé de Sumer et de Babylone. Elles mentionnent évidemment la création d’Adam par Dieu et d’Eve à partir d’une côte d’Adam, ainsi que du déluge dont Noé fut averti. 

Ainsi, à Akkad, c’est le dieu Mardouk qui crée les hommes. «Kingou personnifie les forces de destruction et son intronisation par Tiamat, comparable en tout point à l’intronisation de Mardouk, le prédestinait au rôle de bouc émissaire. Il comparaît alors devant Ea qui lui tranche les veines et de son sang, crée l’homme. L’homme n’est donc pas, à sa naissance, un être innocent et pur. Dans ses veines coulent sans doute, le sang d’un dieu, mais d’un dieu coupable et condamné. C’est un sang vicié qui charrie le péché et la mort.» (cf. «Sources orientales - Tome 1 - La naissance du monde»)

 

Chez les turcs et les mongols, «dans une caverne des confins de la Chine, les eaux inondent une grotte et y entraînent de la glaise qui emplit une fosse de forme humaine. Sous l’effet de la chaleur solaire, le moulage prend vie. L’opération se répète une deuxième fois, mais, la cuisson étant incomplète, l’être formé n’est plus mâle, mais femelle. Un couple peut dès lors s’unir.» (récit du quatorzième siècle rapporté par l’Egyptien d’origine Kiptchak Abu Berkeley b.’Abd Allah)

 

Selon le bouddhisme siamois, «Comme les hommes se relâchent et oublient les mérites et la loi, la terre parfumée dont tous les hommes se nourrissaient disparaît alors dans les profondeurs et des monticules de terre, semblables à des champignons qui percent, surgissent puis s’enfoncent dans le sol ; alors croît une liane nommée Ph’at’th’alada semblable à l’Ipomea Aquatica et extrêmement savoureuse. Tous les hommes font alors de cette liane leur nourriture quotidienne. Au bout d’un certain temps, les hommes négligent complètement les mérites et la loi. Cette liane Ph’at’th’alada se résorbe et disparaît. Il pousse un riz nommé ‘riz primitif’ dépourvu de balle qui, sans qu’il y ait besoin de le piler, devient blanc spontanément… Lorsqu’ils ont mangé de ce riz, à partir de ce moment-là, le désir sexuel surgit parmi tous les êtres, et ils savent ce qui est juste et ce qui est mal. Quiconque éprouve ce désir sexuel d’une façon intense devient femme, quiconque éprouve un désir sexuel normal est homme. Tel est le processus de la formation du sexe mâle et femelle…»

 

Au Laos, «Malgré trois avertissements, les hommes désobéirent. Les thên alors provoquèrent une inondation qui submergea le monde d’en bas et détruisit tout ; le sable vola jusqu’au ciel, tous les hommes disparurent. Pu Lang S’oeung, Khun K’et et Khun K’an comprirent que les thên étaient furieux à leur égard. Ils construisirent un radeau à l’aide de perches sur lequel ils élevèrent une maison en bois, un toit. Sur ce radeau, ils firent monter leurs femmes et leurs enfants, et l’eau les entraina vers le haut, vers le royaume céleste, là-bas. Ils allèrent rendre hommage au roi des thên… Peu de temps après, une liane surgit des naseaux du buffle crevé. Quand elle se fut développée, elle donna naissance à trois fruits qui étaient gros comme ces paniers où l’on dépose le riz des semences. Quand les courges furent mûres, les hommes naquirent en leur sein, telle la Nang Asangno qui naquit dans le calice d’un lotus et fut élevé par un ermite. Tous ces hommes se mirent à pousser des cris stridents à l’intérieur des courges. À ce moment, Pu Lang S’oeung fit rougir un foret à l’idée duquel il perça les cucurbitacées. Par le trou ainsi foré, des hommes sortirent en se bousculant. Comme, par cette ouverture, serrés les uns contre les autres, ils s’échappaient avec peine, Khun K’an, avec un ciseau, perça un second trou grand et large par où, durant trois jours et trois nuits, un flot humain s’écoula.»

 

En Chine, «Dans les mythes déluge ou de l’inondation qui se rencontrent chez les populations aborigènes des provinces du sud-ouest de la Chine et du Nord-Vietnam, le déluge ou la grande inondation est souvent déclenché par le dieu du Tonnerre ; et dans plusieurs versions, le couple primordial frère-sœur (Fou-hi et Niu-koua), père et mère de l’humanité, échappe au désastre en entrant dans un tambour qui leur tient lieu d’embarcation. Dans d’autres cas, celle-ci est une gourde…

 

Selon la légende populaire, lorsque le Ciel et la Terre furent créés, il n’y avait pas encore d’humanité. Niu-koua commença à modeler des hommes avec de la terre jaune. Mais elle trouva la tâche trop lourde pour ses forces ; elle alla donc puiser de la boue dont elle se servit pour faire des hommes. C’est ainsi que les nobles furent des hommes formés avec de la terre jaune ; les gens pauvres, de condition vile et servile, sont des hommes tirés de la boue.» (Fong sou t’ong yi, IIème siècle après JC)

 

De telles légendes sur la création de l’homme, sur la création du monde, sur un déluge primordial et sur l’existence des héros civilisateurs, existent partout, dans tous les peuples, en meso-Amérique, en Afrique, en Australie. L’histoire bouddhique de la liane Ph’at’th’alada m’a plu parce qu’elle me rappelle la fable de M. Maugis.

  

Si tous ces mythes et toutes ces légendes racontent un fonds de vérité, existe-t-il alors une autre explication à l’origine de l’homme qu’une lente évolution à partir d’une branche des hominidés ? Les thèses des créationnistes font rire les scientifiques. Mais pourquoi tant de mythes, tant de légendes, chez tant de peuples différents, racontent-ils pratiquement tous ce même genre d’histoires ? Comme si l’homme était une création d’un Dieu ou d’un peuple divin.

 

Cela a du moins autant de sens que les fables que d’aucuns racontent pour expliquer l’émergence de l’homme.

 

 

Saucratès

 

 

Sources : 

 

 

Bernard Chapais, Aux origines de la société humaine – Parenté et évolution - 2017 - Editions du Seuil, Paris

 

Pierre Clastres - La société contre l’Etat - Recherches d’anthropologie politique - 1974 - Les éditions de Minuit - Collection Critique

 

Richard Dawkins - Il était une fois nos ancêtres. Une histoire de l’évolution - 2007 - Éditions Robert Laffont, Paris

 

Heide Goettner-Abendroth - Les sociétés matriarcales - Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde - 2019 - Éditions Des femmes - Antoinette Fouque, Paris

 

Emmanuel Guy - Ce que l’art préhistorique dit de nos origines - 2017 - Éditions Flammarion - Au fil de l’histoire, Paris

 

Bronislaw Malinowski - Les Argonautes du Pacifique occidental - 1967 - Gallimard, Paris

 

Alain Testart – Le communisme primitif - Economie et idéologie - 1985 - Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris

 

Alain Testart – Eléments de classification des sociétés - 2005 - Editions Errance, Paris

 

Alain Testart – Avant l’histoire – L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac – 2012 – Editions Gallimard NRF – Bibliothèque des sciences humaines, Paris

 
Sources orientales - Tome 1 - La naissance du monde - 1959 - Éditions du Seuil, Paris


06/08/2022
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De l’évolution des sociétés - Suite

De l’évolution des sociétés - Suite

 

Par Saucratès 

 

Istambul, dimanche 31 juillet 2022

 

Les sujets de réflexion qui m’interpellent le plus sont évidemment l’origine de l‘État, et par origine de l’Etat, je veux entendre l’origine de l’organisation sociale étatique au sens où nous l’entendons aujourd’hui, c’est-à-dire une organisation où il existe un monopole de la violence légitime (pour reprendre une définition de Max Weber). Et dans un deuxième temps, parce qu’il s’agit d’un sujet connexe, il s’agit de discourir sur l’origine du pouvoir, de cette violence légitime. Car selon de nombreux philosophes, il n’y a pas de pouvoir, sans la possibilité d’user de la violence, quelle soit légitime ou non.

 

Riche programme n’est-il pas ? Mais dans un premier temps, cette réflexion ne sera pas immédiatement la mienne dans ces articles. Avant de réfléchir à une quelconque origine de l’Etat en tant qu’organisation sociale ou bureaucratique, il faut parler d’évolution et de classification des sociétés humaines. En effet, au fond, de manière historique ou anthropologique, tenter de répondre à la question sur l’origine de l’Etat en cherchant les différentes formes que les sociétés humaines ont pu prendre par le passé, jusqu’à nos jours, c’est la même chose que de répondre à l’autre question approchante visant à déterminer comment des formes d’organisations sociales apparemment non étatiques ont pu résister, survivre pratiquement jusqu’à nos jours.

 

Dans mon introduction, j’ai essayé de présenter un certain nombre de notions que je tiendrais désormais pour acquises.

De l’évolution des sociétés - Introduction

 

La toute première société humaine organisée ayant laissé des traces archéologiques massives date ainsi d‘environ 12.000 ans BP (before present) et se trouve être contemporaine de la dernière glaciation du quaternaire que l’on nomme «Dryas récent». Il s’agit du site de Göbekli Tepe, en Anatolie centrale. En Occident et au Proche-Orient, il n’existe pas d’autres traces archéologiques massives, hors la Turquie, pendant les 6.500 années qui vont suivre. Les premières cités attestées archéologiquement parlant datent de l’occupation sumérienne il y a 5.500 ans. Et en Grèce ou en Crète, les premières traces archéologiques historiquement datées remontent à 3.500 ans, aux temps obscurs de la Grèce antique, où seules des légendes nous renseignent sur le passé, comme l’Iliade et l’Odyssée. 

 

Nota 1 : Quand je parle de trace archéologique massive, je ne prends pas en compte les trous de poteaux d’habitats préhistoriques que l’archéologie découvre régulièrement en Europe ou au Proche-Orient. Je veux parler de réalisations monumentales ou mégalithiques, un peu à la manière de Stonehenge, qui date de 4.800 ans BP, ou des alignements de Carnac, à partir de 7.000 ans BP.

 

Mais ces sites archéologiques massifs ne renseignent que difficilement sur l’organisation sociale des sociétés qui les ont construits. Sumer et Akkad ont connu des rois, des guerriers, des prêtres et des paysans. Carnac ou Stonehenge semblent également démontrer l’existence de castes de personnages importants, pour lesquels des tumulus massifs étaient construits, ou des castes de prêtres ou de druides chargés de la liturgie. Impossible en revanche de savoir quelle était l’organisation du ou des peuples qui ont construits Göbekli Tepe.

 

En Revanche, depuis Sumer, on sait que les grands États qui se sont succédés à la surface du monde ont tous été organisés de la même manière qu’à Sumer, jusqu’à la période récente. Des Rois, des prêtres, des soldats, des guerriers et enfin des paysans et des artisans. Cette même organisation en trois ordres qui a survécu inchangée jusqu’à la Révolution Française.

 

Mais cette histoire qui remplit nos livres d’histoire n’est qu’une fraction de l’histoire des sociétés humaines. Parce que l’histoire des Amériques, l’histoire de l’Afrique en dehors de l’Egypte, l’histoire de l’Asie dans son entier à l’exception de la Chine des mandarins, l’histoire des civilisations du Pacifique, n’a pas grand chose à voir avec cette histoire des grandes civilisations. Des peuples y vivent depuis des dizaines de millénaires sans y avoir laissé de traces archéologiques majeures ayant perduré jusqu’à nous, voire sans avoir inventé cette organisation sociale en trois ordres.

 

Nota 2 : J’oublie évidemment les constructions des Mayas, des Incas ou des Aztèques en Amérique, les temples d’Ankor en Asie, les églises sculptées dans la roche en Éthiopie …

 

Ce sont donc ces sociétés auxquelles je vais m’intéresser. Ces sociétés survivantes d’un ordre ancien, plus ou moins influencées par les civilisations que ces peuples ont croisé au cours de leur histoire. Car, comme je l’ai déjà indiqué, aucune société humaine, même celles que l’on croit les plus isolées, n’est restée à l’abri de toute influence d’autres sociétés humaines. Il n’existe probablement pas de tribus restées vierges de toute influence extérieure depuis la préhistoire. Il en va de même pour ce peuple des îles Sentinelles, au large de l’Inde, que l’on dit réfugiés sans contact avec le reste de l’humanité. Et pourtant, au dix-neuvième siècle, des habitants de ces tribus ont été exhibés comme des trophées par des anglais les ayant visité, ont été forcés à travailler comme des forçats. Il est ainsi facile de comprendre pourquoi ce peuple refuse aujourd’hui tout contact avec le reste de l’humanité. Ont-ils d’ailleurs tord sachant que le capitalisme d’aujourd’hui (si cher à AMA) accaparerait immédiatement leur île pour y construire un hôtel pour vacancier occidental ou en prélever les richesses.

 

D’où vient donc l’humanité ? Quelle est donc l’origine de l’Etat, des sociétés humaines ? Il y a cependant quelque chose d’invraisemblable. S’il n’avait existé à la surface de la Terre aucun autre peuple que des civilisations occidentales, on aurait pu tout ignorer des formes anciennes d’autres formes d’organisations sociales ! Si des auteurs du passé n’avaient rencontré et rendu compte des peuples qu’ils avaient en face d’eux, on ne saurait rien non plus de ces peuples. Mais Jules César a décrit dans sa «Guerre des Gaules» les mœurs et coutumes des Gaulois qu’il a affronté. Tacite a décrit les peuples germains de son temps. Morgan a décrit les mœurs et l’organisation sociale des peuples Iroquois qu’il a pu voir de son temps. De La Boétie dans son «De la servitude volontaire» s’est servi des descriptions des observateurs de son temps (16eme siècle) pour penser l’apparition de l’Etat et de la servitude. Clastres a décrit l’organisation des indiens Guayakis au fin fond de l’Amazonie, qui se réservaient à eux seuls le terme d’humains.

 

Nota 3 : Mais eux aussi, même si Pierre Clastres les présentent comme vivants sans connaissance de l’existence du reste de l’humanité, doivent, comme ce peuple des Îles Sentinelles refusant le contact avec tout peuple extérieur, avoir été en contact avec l’envahisseur espagnol au seizième siècle, descendant de quelques peuples ou civilisations amazoniennes, répartis se réfugier dans la forêt amazonienne pour échapper à l’envahisseur et au colonisateur espagnol ou portugais.

Et enfin Malinowski a décrit le peuple des îles Trobriandais et le mécanisme de la Kula, dans les îles Trobriand, en pleine Mélanésie.

 

Pour continuer plus avant sur cette origine des sociétés, je me baserai sur un certain nombre d’auteurs. Le premier que je citerai sera le primatologue et anthropologue Bernard Chapais dans son livre publié en 2017 (la version originale américaine date de 2008) intitulé « Aux origines de la société humaine – Parenté et évolution ».

http://www.tetralogiques.fr/spip.php?article178

 

Je suis absolument en désaccord avec les thèses qu’il y développe. Pourtant, son approche visant à rapprocher primates et humains me semble utile. En effet durant des millions d’années, si on oublie la théorie chrétienne de la création divine de l’homme, l’homme préhistorique a dû vivre dans une organisation sociale ayant à voir avec l’organisation sociale des bandes de primates, et ceci jusqu’à très récemment, jusqu’à il y a quelques dizaines de milliers d’années.  

 

De son côté, Bernard Chapais ramène toute l’origine de la société humaine à l’évitement de l’inceste chez les primates ainsi qu’à la prohibition de l’inceste chez les humains, et propose un supposé ‘modèle du groupe patrilocal ancestral’ dont l’origine remonterait à nos plus proches ancêtres paninés, à savoir les chimpanzés (pan troglodytes) et les bonobos (pan paniscus), qui serait organisé sur un système dit de ‘philopatrie mâle’.

 

Nota 4 : Le terme ´patrilocal’ signifie qui vit chez le mari ou le père. En anthropologie, on observe deux catégories contradictoires de résidence : celle-ci est matrilocale si le fiancé va demeurer dans la famille de sa femme, et patrilocale quand la fiancée se rend dans la demeure de son futur mari.— (Lowie, «Anthropologie culturale»)

https://www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition/patrilocal

 

De son côté, la ‘philopatrie’ (de philo : amour et pater : père) est la tendance de certains individus à rester ou à instinctivement revenir à l'endroit où ils sont nés, pour se reproduire (sur terre, ou sous l'eau). Ce phénomène a été observé chez de nombreux vertébrés. 
https://fr.wikipedia.org/wiki/Philopatrie

 

Il me semble particulièrement réducteur de tout faire provenir d’un supposé évitement de l’inceste, que l’on retrouve chez la majorité des espèces animales (grands félins, éléphants), ou dans une organisation sociale ressemblante des groupes (on retrouve la même organisation à un mâle et plusieurs femelles à la fois chez les gorilles et chez le lion dans la famille des grands félins, alors que l’on estime que le dernier ancêtre commun à ces deux espèces remonte à 85 millions d’années (séparation d’avec les Laurasiathériens) d’après Richard Dawkins. Une ressemblance entre l’organisation sociale de deux espèces animales différentes ne s’explique ainsi pas forcément par un ancêtre commun, puisqu’aucun autre grand félin n’a la même organisation sociale en groupe sociaux que les lions.

 

Nota 5 : Le fait que le dernier ancêtre commun entre la lignée des homininés (hommes et gorilles) et celles des félins remonte à 85 millions d’années n’est pas incompatible avec le fait que le premier félin soit supposément apparu il y a 11 millions d’années. Cela signifie simplement que les félins se sont séparés du reste de la famille des Laurasiathériens il y a 11 millions d’années.

 

Pour ma part, même si j’aimerais énormément connaître l’organisation sociale des hommes préhistoriques il y a plusieurs millions d’années, voire même simplement il y a quelques dizaines de milliers d’années, je ne peux pas imaginer simplement transposer une hypothétique organisation sociale des primates sur ces premiers humains.

 

Nota 6 : Surtout qu’une autre forme d’organisation sociale est défendue par d’autres penseurs ou anthropologues sur lesquels je reviendrais plus tard, à savoir sur une organisation des sociétés humaines traditionnelles organisées sous forme matriarcales. (Heide Goettner-Abendroth, «Les sociétés matriarcales - Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde»)

 

https://saucrates.blog4ever.com/lecture-du-livre-de-heide-goettner-abendroth-les-societes-matriarcales-suite-1

 

 

Saucratès

 
 

Sources : 

 

 

Bernard Chapais, Aux origines de la société humaine – Parenté et évolution - 2017 - Editions du Seuil, Paris

 

Pierre Clastres - La société contre l’Etat - Recherches d’anthropologie politique - 1974 - Les éditions de Minuit - Collection Critique

 

Richard Dawkins - Il était une fois nos ancêtres. Une histoire de l’évolution - 2007 - Éditions Robert Laffont, Paris

 

Heide Goettner-Abendroth - Les sociétés matriarcales - Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde - 2019 - Éditions Des femmes - Antoinette Fouque, Paris

 

Bronislaw Malinowski - Les Argonautes du Pacifique occidental - 1967 - Gallimard, Paris

 

Alain Testart – Le communisme primitif - Economie et idéologie - 1985 - Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris

 

Alain Testart – Eléments de classification des sociétés - 2005 - Editions Errance, Paris

 

Alain Testart – Avant l’histoire – L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac – 2012 – Editions Gallimard NRF – Bibliothèque des sciences humaines, Paris


31/07/2022
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