Critiques de notre temps

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Pensées sur la solitude

Samedi 8 aout 2020, un nouveau soir de vacances. Je viens de lancer un feu de bois dans le barbecue au fond de mon jardin, afin de faire griller des entrecôtes pour le dîner de ce soir. De hautes flammes commencent à éclairer mon jardin, d’une lumière jaune oranger si proche de la lumière des lampadaires de la route qui transperce les feuillages de ma clôture. Et comme souvent les samedi soir, j’ai ouvert une bouteille de vin que je bois doucement, en écrivant, en mangeant du fromage, seul. Quelques instants de tranquillité dans l’attente de la soiree à venir et du déferlement de discussions qui va accompagner l’arrivée de mes enfants. 

La vie en société nous empêche d’être nous-même. Lorsque les enfants débarquerons de leurs chambre et de leur étage, je serais obligé de remettre mon masque, ce masque qui camoufle mes sentiments, mes pensées, mon ressenti. Obligation d’être et de paraître normal, normalement intéressé par les dialogues, les joies, les réflexions de mes enfants et de mes proches, voire dans un autre cadre par mes collègues. Oh évidemment, je suis intéressé par ce qu’ils disent et pensent. Je souris ou j’ai envie de sourire. Et en même temps, il est tellement plus simple, plus facile, d’être seul, de réfléchir ou d’écrire en étant isolé. Dans ces moments de solitude qui precedent les grillades du samedi soir, je peux profiter d’un de ces rares moments où nul ne vient me déranger, où nul ne vient me parler, où nul ne m’impose ce à quoi je peux penser. 

Vous avez compris, quand je parle de masque, je ne parle pas de ce masque FFP2 ou chirurgical que ce gouvernement et ces agglomérations nous impose de porter dans des lieux publics. Je vous parle de ce masque que nous sommes obligés de porter des lors que nous sommes en communauté, ce masque qui vient masquer, cacher nos émotions ou notre absence d’émotions, ce masque social, d’aménité et de normalité, qui me pèse affreusement en fait, ce masque qu’on porte naturellement, ou que l’on nous a appris à porter, parce que sans cela, les autres nous fuiraient comme la peste, s’ils voyaient réellement qui nous sommes, ce que nous pensons réellement. 

J’imagine que nous sommes très peu nombreux à avoir cette impression de porter un masque lorsque nous sommes en societe, même lorsque cette société ne se compose que d’une seule autre personne, notre mari ou notre femme. J’imagine que pour nombre d’entre nous, etres humains, nul ne ressent cette impression de porter un masque en permanence. Je pense que pour nombre de ces personnes, ils vivent sans masque, heureux de fréquenter leurs congénères, leurs amis, leurs proches, les proches de leurs proches. Toute leur vie n’est pas une comédie. Suis-je anormal si je me sens porter un masque afin de donner l’impression que je suis normal, que je peux parler à d’autres personnes, que je ne suis pas simplement plus heureux seul, seulement avec moi-même. Les meilleurs moments de mon enfance devaient se trouver lorsque, au cours de pratiquement chacun des repas, ma mère me demandait de sortir de table parce que j’avais dit, fait quelque chose ou quelque parole qui lui déplaisait. Je crois que exilé dans quelques coins de la salle à manger, du couloir, du balcon, sur le palier hors de la maison, ou au bord de la route, je passais les meilleurs moments de ma journée, seul dans le noir, seul avec moi-même, à l’abri de toute violence de ma mère, ayant échappé pour quelques instants au risque d’être battu ou frappé. En même temps, je me sentais fautif, responsable de mon bannissement, fuyant éventuellement les regards des passants, les phares des voitures trouant l’obscurité, ou les voisins montant les escaliers. Et la fin de mon bannissement, lorsque mon père venait me chercher dans le couloir, sur le balcon, dans la cage d'escalier ou à l’extérieur de la maison, signifiait plus la fin d’une récréation, la fin de cette parenthèse de tranquillité, la fin de ce moment de bonheur et de tranquillité, que la fin d’une punition. Je ne me sentais pas puni. Je me sentais à l’abri, sans cette obligation d’affronter le regard des autres, de ma mère, sans risquer de subir des violences. 

 

J’ai des souvenirs de ce genre de bannissement dans presque tous les appartements où toutes les maisons que nous avons habité dans mon enfance, jusqu’à l’âge adulte, jusqu’à ce que je quitte le domicile parental, lorsque j’avais 21 ans. J’ai l’impression que c’était pratiquement à chaque repas, chaque repas que je ne pouvais pas finir. C’est bizarre comme des souvenirs remontant à plus de quarante ans, voir plus de cinquante ans pour certains, peuvent encore être à ce point vivaces, présents, comme si c’était hier, comme si c’était il y a quelques jours. Pour quelle raison ma vue à table hérissait-elle ma mère, pour qu’elle m’ordonne de quitter la table pour partir au coin ? Je n’en sais absolument rien. Ce que je sais, c’est qu‘aujourd’hui, la solitude est ma meilleure amie, quelque chose que j’adore et recherche par dessus tout, voire ce dans quoi je me réfugie lorsque je suis agressé, ou mis en cause, ou en danger. Je l’ai rejoué avec mon épouse et avec mes enfants, lorsque la violence menaçait de me submerger, essentiellement face à mes enfants petits ou bébés, et je me réfugiais alors dehors, dans mon jardin, imaginant ma mère (à moi) me suspendant par les cheveux, me hurlant dessus, me secouant. Et cela avait la faculté de me calmer instantanément. À cette époque-là, j’étais encore capable de ressentir dans mes cheveux, sur mon crâne, la sensation d’être suspendu à bout de bras, en suspension. 50 ou 60 kilos retenus uniquement par des cheveux ... inutile de vous dire qu’à plus de 50 ans, j’ai encore tous mes cheveux, comme si ce régime avait accroché mes cheveux à mon crâne. À la différence de mon père, du père de mon père et de mon frère. Mais est-ce réellement mon père ? Pourquoi tant de haine de ma mère sinon ? 

Ai-je été un aussi mauvais père que ma mère a été une mauvaise mère ? Je ne le crois pas. Je n’ai presque pas été violent avec mes deux fils. Ni avec mon épouse. J’ai par dessus tout tenté de masquer la violence qui pouvait parfois m’habiter face à mes enfants ou à ma femme, en me réfugiant dehors, en tentant de vous disparaître cette violence qui pouvait parfois m’habiter en imaginant ma mère me suspendre par les cheveux. Et cela marchait. Ca marche toujours même si c’est aujourd’hui moins nécessaire. Même si aujourd’hui, je ne me souviens plus dans ma chair de ces souvenirs vieux de plus de quarante ans, que je ne suis plus que capable de les imaginer, sans les ressentir. Et il me reste une chose qui ne m’a toujours pas quittée, ce besoin très souvent d’être seul avec moi-même, mais pour lequel il n’est plus nécessaire que je parte à des kilomètres de mes proches ; quelques mètres d’écart suffisent. Auparavant, je devais fuir à Mafate ou sur le port de Saint-Gilles, souvent dans les zones les plus sombres ou les moins éclairées, au bout d’une jetée, loin du regard des autres, des passants.

 

Nous sommes tous plus ou moins fous. D’une certaine façon, je suis fou. Seuls les fous vivent avec cette impression de jouer une comédie toute leur vie, sauf quand ils sont seuls avec eux-mêmes, dans le noir, où ils peuvent être eux-mêmes, sans masque. En fait guère différents de ce qu’ils sont face aux autres.

 

Voilà, la soirée a avancé. Mes enfants ne vont pas tarder à débarquer, à allumer la lumière sous la terrasse, à me sortir de l’obscurité et de la solitude. La vie va devoir reprendre son cours normal. Et je dois m’occuper du feu pour les grillades. Bonne soirée à tous.

 

 

Saucratès



08/08/2020
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