Critiques de notre temps

Critiques de notre temps

Du développement (2)

Réflexion vingt (7 mai 2007)
Suite de l'affaire Wolfowitz à la Banque Mondiale


L'actualité ayant tendance à faire oublier les évènements passés, et à en faire disparaître les traces, je me résouds à suivre les principaux évènements qui concernent cette affaire Wolfowitz à la Banque Mondiale.

Ce lundi 7 mai 2007 a vu la démission de son conseiller en stratégie et responsable de son image, Kevin Kellems. Ancien journaliste, Kevin Kellems était entré au ministère américain de la Défense en août 2001, avant de devenir le porte-parole du vice-président Dick Cheney à la Maison Blanche. Il avait suivi M. Wolfowitz à la Banque Mondiale dès son arrivée à la tête de l'institution multilatérale, en juin 2005.

C'est l'une de ses déclarations qui est au centre de la polémique en cours, concernant l'avancement de la compagne de M. Wolfowitz, Shaha Riza. M. Kellems avait notamment assuré que les augmentations de salaires octroyées à Mme Riza sur ordre de M. Wolfowitz avaient reçu l'assentiment du conseil d'administration, ce que ces membres ont depuis infirmé.

Certains observateurs analysent cette démission comme une tentative de Paul Wolfowitz d'assurer sa survie à la tête de l'organisation internationale, et notamment pour éviter un éventuel vote de défiance du conseil d'administration de la Banque qui pourrait intervenir dans la semaine.

Le conseil d'administration avait désigné un comité éthique pour étudier cette affaire et établir si M. Wolfwotiz avait violé les règles de la Banque en consentant cette augmentation à sa compagne. Le comité doit remettre son rapport dans les prochains jours. Parmi les conseillers entourant Wolfowitz qui concentrent les critiques de ses opposants au sein de l'organisation internationale, on trouve aussi Robin Cleveland.

D'autres affaires concernant la Banque Mondiale et le poids des milieux néo-conservateurs et religieux américains peuvent être mise en relation avec ce conflit interne à l'institution. Un managing director de la BM (Juan Jose Daboub) serait ainsi intervenu pour que les actions en faveur du planing familial dans plusieurs pays en développement ne soient plus retenues dans la stratégie de la BM en matière de politique de santé. Ancien ministre des finances du Salvador, recruté à la BM en juin 2006 par Paul Wolfowitz, M. Daboub serait proche de la congrégation catholique ultraconservatrice Opus Dei (source Africa Intelligence).


Réflexion dix-neuf (15 avril 2007)
Le fonds d'urgence oublié de l'ONU


Et, pendant ce temps-là, pendant que Wolfowitz favorisait sa compagne, que les 'développeurs' refaisaient le monde, que les grands de notre monde se gargarisaient de grands mots tels la lutte contre la pauvreté, de développement durable, le 'Fonds central de réponse d'urgence' des Nations unies (CERF), qui entame sa deuxième année d'existence, a reçu un soutien exceptionnellement pauvre de quelques-uns des pays les plus riches du monde.

Ce fonds a été mis en place afin d'éviter aux agences humanitaires d'attendre les dons en cas de catastrophe. Un tiers de l'argent est consacré aux "urgences oubliées" qui peinent à attirer l'attention internationale.

Lors de sa première année d'existence, le fonds a consacré quelque 376 millions de dollars à plus de 360 projets humanitaires d'urgence dans 40 pays d'Afrique, d'Asie, du Moyen-Orient et d'Amérique latine.

Le fonds a reçu pour 342 millions de dollars de promesses de dons, alors que les Nations unies souhaitaient disposer d'un total de 500 millions de dollars, dont 50 sont déjà dans les caisses.

L'agence humanitaire Oxfam, dans un rapport communiqué début mars 2007, a comparé les montants promis par les gouvernements de chaque pays avec ce qu'ils devraient théoriquement donner, en fonction de leurs revenus nationaux. "Il est décevant que certains pays n'aient pas contribué autant qu'on pouvait l'espérer au fonds pour qu'il atteigne son objectif et son potentiel", a commenté le conseiller politique d'Oxfam, Greg Puley.

Selon les calculs d'Oxfam, la Norvège, le Luxembourg et l'Irlande sont les meilleurs contributeurs au fonds (comme plus généralement en matière d'aide publique au développement), qui versent plus de dix fois leur "part juste". Les moins bons contributeurs sont les Etats-Unis, le Canada, le Japon, l'Italie, la Grèce, l'Autriche, la France, le Portugal, l'Allemagne et la Belgique.

Oxfam relève également que les six premiers pays de cette liste n'ont toujours pas engagé d'argent pour 2007.


Réflexion dix-huit (14 avril 2007)
Paul Wolfowitz, la lutte contre la corruption et le népotisme à la Banque Mondiale


Paul Wolfowitz, le président américain de la Banque Mondiale, ancien numéro deux du Pentagone, grand combattant de la corruption dans les pays en voie de développement, est actuellement poursuivi pour des faits présumés de népotisme, visant des faits de favoritisme en faveur de sa compagne Shaha Riza, ex-responsable de la communication de la Banque Mondiale pour le Moyen-Orient, à laquelle il aurait fait verser des primes pour 60.000 dollars portant sa rémunération annuelle à 200.000 dollars.

Le conseil d'administration de la Banque Mondiale, dont il espérait l'appui, l'a désavoué vendredi 13 avril 2007. Une réunion interministérielle est prévue dimanche 15 avril et pourrait traiter de ce problème. Les employés de l'institution et un grand nombre d'organisations non-gouvernementales ont même demandé publiquement sa démission.

Et pourtant, Paul Wolfowitz a de fortes chances de conserver son poste, malgré l'importance attribuée à ce genre d'affaire aux Etats-Unis. Il bénéficie notamment toujours du soutien répété de l'administration Bush, qui l'a nommé à ce poste.

Il paraît quand même invraisemblable qu'un homme qui veut combattre la corruption dans les différents pays dans lesquels l'institution internationale qu'il dirige intervient, puisse être lui-même en violation avec ses propres maximes. Par ailleurs, si une responsable de la communication de la BM touche de 140.000 à 200.000 dollars, combien doit toucher le président de cette institution et ses plus proches conseillers (Robin Cleveland, sa conseillère principale, et Kevin Kellems, en charge de la stratégie) ? Et est-ce bien raisonnable dans le cadre d'une institution censée oeuvrer pour le développement de pays sous-développés ?


Réflexion dix-sept (10 février 2007)
Rapport entre mondialisation et pauvreté selon la Banque Mondiale


Le 13 décembre 2006, Le Monde avait paraitre un article sur la pauvreté dans le monde et l'incidence du développement ('D'ici à 2030, le nombre de personnes très pauvres dans le monde serait divisé par deux' de Eric Le Boucher). Cet article se référait au dernier rapport publié par la Banque Mondiale, paru ce même mercredi 13 décembre (2006). Selon ce rapport, la mondialisation avait permis une amélioration du niveau de vie d'une grande partie de la population mondiale, mais pas de tous, et elle dégradait certains biens communs ? Cela constituait d'une certaine manière un discours nouveau de la part de cette institution internationale ultra-libérale.

Parmi les effets positifs de la mondialisation, la Banque Mondiale recensait un certain nombre de points :

- La croissance mondiale pourrait d'abord être plus forte au cours des 25 prochaines années à venir, qu'elle ne le fut au cours du dernier quart de siècle (on devrait en effet être rentré depuis environ le début des années 2000 dans la phase de croissance d'un nouveau cycle Kondratieff qui devrait continuer jusqu'au début des années 2030). La croissance mondiale serait d'environ 2,5% par an dans les pays développés, et de 4,2% dans les pays en développement, qui vont donc ainsi poursuivre leur rattrapage économique.

- Les pays émergents comme la Chine et l'Inde cessent d'être à la périphérie de l'économie mondiale pour en devenir au contraire les moteurs principaux. Le revenu par tête dans l'ensemble des pays en développement devrait doubler et atteindre en moyenne 11 000 dollars (8 300 euros), le niveau actuel de la République tchèque. Chine, Mexique, Turquie seraient au niveau de l'Espagne d'aujourd'hui. Autre conséquence positive, le nombre de personnes extrêmement pauvres (ayant moins de 1 dollar par jour) serait divisé par deux, passant de 1,1 milliard à 550 millions en 2030.

- L'intégration globale va se poursuivre activement : le commerce va représenter une part croissante du produit intérieur brut mondial, mu de plus en plus par les échanges de services.

Mais plusieurs risques peuvent toucher l'économie mondiale :

- Le premier concerne l'échec des négociations de Doha, et la montée des demandes protectionnistes dans beaucoup de pays. Pourtant, sauf catastrophe, le processus de mondialisation ne devrait pas s'arrêter. L'essentiel est la répartition mondiale des processus de production : les composants d'une automobile viennent de quatre ou cinq pays avant d'être montés dans un sixième. Imaginer que l'on pourrait tout rapatrier dans les pays développés est impossible. Sans doute peut-on revenir à des accords commerciaux bilatéraux à la place de négociations multilatérales de type Doha. Mais la mondialisation, c'est-à-dire l'intégration des économies mondiales, va se poursuivre.

- Le second risque plus sérieux concerne le changement climatique. Un consensus est né parmi les scientifiques sur le réchauffement de la planète. Le rapport Stern remis au gouvernement britannique montre qu'il y aura des effets avant 2030. Pour les éviter, il faudrait une mobilisation de tous les pays, qui aujourd'hui n'existe pas. Le risque à nos yeux est qu'à repousser l'échéance on soit contraint, d'un seul coup, un jour, à prendre des mesures radicales comme de bloquer la consommation d'énergie. La croissance serait très sérieusement affectée.

- Le troisième risque sérieux porte sur les inégalités qui évoluent de façons contradictoires. D'un côté, les pays émergents rattrapent les pays riches, c'est la convergence. Mais de l'autre, certaines parties du monde, l'Afrique, l'Amérique latine, restent en retrait, c'est la divergence. Ces pays croissent trop peu vite et demeurent bloqués à 20 % du niveau du Nord. C'est préoccupant car cela attisera les tensions à l'intérieur de ces régions. Le Brésil est exemplaire mais il lui sera difficile de résister au populisme si sa stagnation relative se poursuit. L'Afrique est elle aussi divisée entre une partie où la pauvreté augmente et une autre qui semble, depuis cinq ans, s'en sortir.

- Les inégalités croissent aussi à l'intérieur de chaque pays créant souvent des angoisses parmi les classes moyennes. Dans les pays émergents les inégalités croissent fortement. Le débat est de savoir si les plus pauvres profitent ou pas de cette nouvelle croissance. Pour nous, la réponse est oui, mais moins que dans les années 1980. Il y a une rupture qui inquiète autant en Chine qu'en Inde. Les inégalités croissent aussi dans certains pays du Nord, nettement aux Etats-Unis, moins sensiblement en Europe.

Ce scénario est-il évitable ? La conclusion de cet article du Monde se référait à une réponse positive de la Banque Mondiale. Pour elle, il y a une raison pour laquelle une croissance rapide creuse les inégalités, c'est l'effet d'échelle ou d'agglomération. L'illustration est donnée par Shanghaï. La croissance y attire la croissance. La clé, c'est la formation. Le rôle de l'éducation est devenu fondamental. Il y aura du travail pour tout le monde, mais à la condition de mieux former les populations et de promouvoir la mobilité.


Réflexion seize (25 novembre 2006)
La position de Dominique de Villepin sur le développement


Il y a quelques jours, de Villepin s'exprimait sur l'aide au développement, sur la chaîne de télévision France 5. Il critiquait notamment les politiques d'ajustement structurel mises en oeuvre en Afrique par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, déclarant qu'il était "très près de penser que toutes les politiques d'ajustement structurel n'ont pas été à la hauteur des espérances".

Sa position était-elle nouvelle à ce sujet ? Marque-t-elle un infléchissement de la politique française de développement vis-à-vis de l'Afrique ? Non. La grande idée du moment, c'est de critiquer les grands projets de développement, ceux qu'il appelle "les éléphants blancs ... des choses qui ne servaient à rien et qui au bout du compte n'aidaient pas les populations", selon lui. Il se dit "convaincu aujourd'hui qu'aimer l'Afrique, c'est faire en sorte de ne jamais s'engager dans des politiques de coopération qui soient détachées d'une logique de résultat". La grande idée du moment c'est de "faire plus dans l'éducation et la formation", oubliant tout de même le domaine de la santé, où les besoins sont le plus important.

"Travailler ensemble main dans la main avec les Africains" n'est possible que si on les respecte, quels qu'ils soient, quel que soit leur pouvoir individuel, sans papier ou bien ministres importants. Comment travailler main dans la main avec les africains lorsque les organismes de développement qui agissent au nom de la France appliquent des politiques d'expatriation honteuses, réservant les plus hauts postes en Afrique à des coopérants blancs, et réservant les postes de chauffeurs et de jardiniers à leur personnel africain ?

Pour que la France ait une véritable politique de développement en Afrique, il faudrait d'abord que l'aide au développement soit une véritable priorité budgétaire pour la France, en cessant notamment les effets d'annonce (le milliard d'euros sur cinq ans en faveur du secteur privé africain, qui n'est rien d'autre que le milliard d'euros de crédits déjà régulièrement consentis par l'Agence française de développement) ne réflètant nullement de véritables priorités. Il faudrait aussi que la France cesse d'affecter l'aide au développement au seul financement de ses exportations, pour la mettre réellement au service des populations des pays sous-développés. Il faudrait donc aussi qu'elle arrête de vouloir l'étendre aux pays qui n'en ont nullement besoin, en Asie notamment mais aussi en Amérique du Sud, pour limiter son aide au développement à sa zone historique d'intervention, l'ancienne France coloniale.

Et enfin, il faudrait que la France confie sa politique de développement à des africains, et non pas à ses expatriés majoritairement blancs, que ce soit en ambassade, dans les ministères ou en agences d'établissements de crédit. Tant que ce ne sera pas fait, l'aide au développement française continuera de répondre aux seules ambitions d'une clique de blancs se croyant très intelligents, seuls autorisés à penser à la place d'autochtones considérés comme incapables de se diriger et de se développer.

Si Dominique de Villepin veut réellement impulser un nouveau souffle à la politique de développement de la France, qu'il le fasse réellement, pour l'Afrique, et non pour répondre à un effet de mode et à un effet de mode. Qu'il cesse d'écouter ses conseillers énarques, ses ministres (énarques aussi) et quelques soi-disant spécialistes du développement (Charles Pasqua ou Jean Michel Sévérino) et qu'il écoute plutôt réellement les africains, ceux qui oeuvrent pour leur continent.


Réflexion quinze (8 novembre 2006)
Les faux débats


1. Une liaison entre démocratie et développement ?

La démocratie est-elle indispensable au développement économique ? La grande marrote des américains et des économistes du développement a-t-elle un sens ? L’histoire nous éclaire sur l’inexactitude d’une telle affirmation. Le succès rencontré dans le développement économiques des quatre Dragons asiatiques (Hongkong, Singapour, Corée du Sud et Taïwan) et plus récemment des cinq Tigres (Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Philippines et Bruneï) ne doit pas faire oublier que ces neuf Etats asiatiques n’ont pas tous été des démocraties irréprochables par le passé, notamment pendant leur décollage économique. Evidemmment, ces Etats ne font pas partie à ce jour des pays les plus riches de la planète, et la crise financière de 1998 subie par ces Etats nous rappelle que le développement économique demeure un mécanisme fragile. Nous pouvons aussi nous rappeler de l’exemple un peu plus ancien de l’URSS au cours de la première moitié du vingtième siècle ; régime totalitaire qui a réussi à cette époque et jusqu’en 1970 à égaler les capacités de production et d’innovation des pays occidentaux capitalistes. Beaucoup plus éloigné dans le temps, la France offre un autre exemple de pays non démocratique ayant malgré tout réussi à se développer. A l’époque de Louis XIV et de Colbert, donc une époque dite de l’absolutisme royal, la France réussira ainsi à se lancer dans l’industrialisation naissante, notamment grâce à la mise en place de manufactures royales. Un peu plus tard, pendant les vingt années que durera le Second Empire de Louis Napoléon Bonaparte (1852-1872), la France continuera de se développer économiquement, notamment avec la mise en place d’un réseau ferré. Le passé nous enseigne donc que le développement économique ne dépend pas du type de gouvernement qui est en oeuvre dans un pays considéré. Il n’y a pas de raison que le raisonnement puisse être différent aujourd’hui.


Réflexion quatorze (6 novembre 2006)
Banque et développement

 

«Je suis très heureux d’avoir continué et que (la Grameen Bank) soit devenue une institution et qu’elle ait prouvé sa valeur. Nous avons mis sur pied quelque chose qui remet fortement en question l’ensemble du système bancaire. La banque ne sera plus jamais la même.»
(Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix 2006).

 

La Grameen Bank n’est pas une banque comme les autres. La banque des pauvres, et avec elle l’ensemble des institutions de micro-crédit, voit aujourd’hui son importance être reconnue internationalement par l’attribution du Prix Nobel de la paix 2006. Mais Muhammad Yunus, qui est économiste, n’a pas seulement raison par son concept de développement. Il a aussi raison de rappeler que tous les autres intervenants ont d’abord une logique de banque, et non de développeur. Les institutions financières internationales et les organismes bilatéraux de développement (Afd, Kfw, ...) sont avant tout des banques et appliquent une logique bancaire. La seule différence avec un établissement bancaire classique (Société générale ou Bnp Paribas par exemple), c’est essentiellement cette possibilité de limiter le coût financier des emprunts que ces organismes de développement octroient grâce à l’aide publique au développement.

Que viennent faire des banques dans le secteur du développement ? Le métier de banque vise à sélectionner les meilleurs risques, les meilleures signatures, en se couvrant avec les meilleures garanties disponibles. Le métier de banquier n’est pas réalisé différemment pour le financement de la consommation ou de l’immobilier des ménages, pour le financement des investissements des entreprises ou des sociétés multinationales, ou pour le financement d’états en développement. Seules changent la complexité des produits commercialisés et la marge (le spread) réalisée dans l’opération. Et les institutions financières internationales ou les organismes bilatéraux de développement agissent également de cette même manière, avec la même logique commerciale.

La Grammen Bank a appliqué une autre logique. Prêter des fonds sans bénéficier de la moindre garantie, en se basant uniquement sur la parole donnée par des personnes exclues de tout système financier, pour financer de petits investissements (un téléphone portable, une chèvre, des outils ...). Toute autre banque aurait malgré tout, dans la même situation, essayé de nantir ou de gager le téléphone portable, la chèvre ou les outils financés. Et malgré tout, la Grammen Bank et son fondateur Muhammad Yunus ont réussi leur pari fou. Trente ans après, la Grameen Bank existe encore, et elle affiche un taux de casse (non remboursement des crédits consentis) de seulement 1,15% (pour un total de 5,7 milliards de dollars de concours consentis sur la période).

En comparaison, les organismes bilatéraux de développement font grise mine, alors qu’ils bénéficient massivement de l’aide des états développés prenant en charge les allègements ou les annulations de dettes de leurs débiteurs en développement. Et pourtant, malgré tout, l’Afd ou la KfW affichent des taux de casse bien supérieurs à celui de la Grameen Bank.

Le succès de la Grameen Bank pourra-t-il cependant faire vaciller la toute-puissance des banques dans nos sociétés occidentales ? La Banque sera-t-elle différente demain de ce qu’elle était hier ? Je crains que non. On parle ici de groupes multinationaux engagés dans des programmes massifs d’acquisition de concurrents étrangers, dans une course éperdue à la taille, dans une diversification hors de leur marché domestique. On entend ainsi parler de l’acquisition ou du portage par la KfW d’une partie du capital de EADS (Airbus notamment). Quel rapport y a-t-il entre une telle opération financière et le monde du développement. Les fonds de la Kfw ne pourraient-ils pas être mieux utilisés au bénéfice des états en développement ?

La Banque restera malheureusement la Banque.


Réflexion treize (5 novembre 2006)
Deuxième réponse critique à Mme Brigitte Girardin, ministre déléguée à la coopération, au développement et à la francophonie


Quel développement défend la ministre déléguée à la coopération (article du Monde du 2 octobre 2006) ? Elle entretient d’abord un flou artistique autour de la notion d’aide au développement. Elle ne parle pas de l’aide publique au développement qu’alloue la France aux pays en développement (d’un montant ridicule), mais de sommes consacrées à l’aide au développement, qui atteindront selon elle 9 milliards d’euros en 2007. Mais sur ces 9 milliards d’euros (0,5% du PIB français), qu’est-ce que représente vraiment l’aide publique au développement. L’agence française de développement (AFD), principal intervenant français en la matière, est ainsi capable aujourd’hui de produire beaucoup plus de concours avec la même dotation budgétaire, en prêtant notamment à des pays moins nécessiteux (asiatiques). Les 9 milliards d’euros d’aide au développement avancés par Mme Girardin intègrent-ils ainsi la production totale de financements de l’agence française de développement (de 2 à 3 milliards d’euros en 2007) où uniquement la partie réelle d’aide publique au développement correspondant aux dotations publiques qui lui sont affectées ?

Par ailleurs, lorsque la ministre déléguée parle des milliers de compatriotes, assistants techniques, membres d’ONG, médecins, chercheurs ou enseignants, qui apportent chaque jour leur savoir-faire et leur dévouement pour faire reculer la pauvreté, la faim et la maladie, ne mélange-t-on pas un peu n’importe quoi. D’un côté, des personnes faiblement ou pas du tout rémunérées, membres le plus souvent d’ONG, qui se battent pour un idéal de développement, et dont l’apport chiffré à l’aide au développement française est presque insignifiant (le montant de leur rémunération) mais dont l’apport réel au développement des pays où ils interviennent est très important. De l’autre, des personnes surrémunérées, qui font payer leur éloignement géographique et familial à leur employeur (parfois directement les pays en développement), qui défendent coûte que coûte leurs places contre des salariés nationaux et dont l’apport réel au développement des pays en développement dans lesquels ils interviennent est parfois nul. N’est-il pas incroyable que notre mesure de notre aide au développement survalorise ’l’apport’ (ou le coût) des seconds et minimise l’apport des premiers. Est-il normal que l’aide au développement de la France intègre des assistants techniques militaires au Sénégal ou au Tchad (postes régulièrement renouvelés depuis 1970 sans interruption) ou bien les chargés de mission en poste à l’étranger de l’agence française au développement, qui s’occupent uniquement de contacts mondains (réceptions dans les ambassades) et occupent les places qui seraient sinon dévolues à des nationaux ? Est-il normal que des assistants techniques affectés en ambassade soient comptés dans cet aide au développement ?

Enfin, toutes les sensibilités politiques peuvent se retrouver autour de l’aide (publique) au développement. De l’extrême-gauche à l’extrême-droite, chacun peut avoir sa propre vision de l’aide au développement, même si ces visions ne se recoupent pas. Pour des électeurs de gauche, l’aide au développement peut répondre à un souhait d’aider financièrement des pays moins fortunés. Pour des électeurs d’extrême-gauche, ce pourra même être une obligation en tant que pays capitaliste. Par contre, pour d’autres électeurs, de droite ou de gauche, l’aide au développement pourra être compris comme un prix à payer pour diminuer les flux migratoires vers la France en aidant au développement des pays pauvres. Enfin, pour d’autres électeurs de droite ou d’extrême-droite, l’aide au développement pourra se comprendre si elle sert à financer les forces armées et de police des pays en développement pour les aider à contrôler leurs flux migratoires. Il est donc idiot de se féliciter du fait que 83% ou 63% des français soient favorables à l’aide au développement, comme il serait idiot d’additionner des pommes, des courgettes et des poulets.


 

Réflexion douze (16 octobre 2006
La Grameen Bank - Prix Nobel de la paix 2006

 

 

 

«La pauvreté peut être éliminée, partout et sans attendre. C’est uniquement une question de volonté politique. On ne supprime la misère qu’en donnant aux plus démunis les moyens de contrôler eux-mêmes leur destin»
(Muhammad Yunus, Le Monde diplomatique, 1997)  

 

Le bangladais Muhammad Yunus et la Grameen Bank (banque de village) sont les deux lauréats 2006 du prix Nobel de la paix, qui sera remis à Oslo le 10 décembre prochain. La Grameen Bank a été créée il y a trente ans au Bangladesh, un des pays les plus pauvres de la planète (hier et encore aujourd’hui). Ce prix Nobel met d’abord en lumière le micro-crédit (ou crédit d’un tout petit montant), que la Grameen Bank a développé et a rendu célèbre. Le principe du micro-crédit : prêter à des personnes insolvables, exclues du système bancaire, et principalement des femmes, pour leur permettre d’acquérir des outils, des poulets ou un téléphone, leur permettant ensuite de lancer une micro-activité rentable. Créer à l’origine avec un capital de 27 dollars, la Grameen Bank a attribué à ce jour pour 5,7 milliards de dollars de micro-crédits, qu’elle a récupérée à hauteur de 98,85% (soit un taux de casse très faible).

Trente ans après l’invention du micro-crédit, les grands instituts de développement occidentaux ne s’y intéressent pourtant toujours pas (du moins jusqu’à cette seconde). Pourtant 5,7 milliards de dollars de prêts pour un capital de départ de 27 dollars, c’est un beau ratio, apte à nous faire nous interroger sur la pertinence des politiques menées par les nombreuses agences bilatérales de développement.

Il est également rassurant de se dire que c’est cet homme simple qui obtiendra cette année le prix nobel de la paix (Muhammad Yunus percevrait un salaire de 300 dollars par mois pour diriger sa banque des pauvres), et non pas un de ces technocrates bouffis d’orgueil aux salaires mirobolants, tels ces hommes de développement trustant les hauts postes internationaux.

Ce prix Nobel va peut-être permettre de mettre en avant la micro-finance, alors qu’à ce jour moins de 1 milliard de dollars y est consacré sur une aide au développement qui atteint au total 60 milliards de dollars. Verra-t-on prochainement l’Agence française de développement ou bien la Banque Mondiale ou le Fonds Monétaire International s’intéresser au micro-crédit en Afrique, ou bien appuyer et refinancer ce genre d’établissements bancaires, en lui reconnaissant une très importante capacité d’entraînement et de développement ?


Réflexion onze (9 octobre 2006)
L’agence française de développement


Je vous avais promis un article sur l’agence française de développement (AFD). Après quelques recherches, voilà ce que l’on peut dire de cet établissement public français. Cet établissement a évidemment un site internet (www.afd.fr), qui pratique par ailleurs l’encensement de la voix de son maître (les diverses actions conduites par son directeur général actuel ainsi que de ses adjoints). Mais n’allez pas y chercher d’informations sur les précédents directeurs généraux (ou présidents) de ce groupe. Il semblerait que Jean-Michel Sévérino (DG) pratique le culte de la personnalité à outrance et voit d’un mauvais oeil toute mention du passé et de ses prédécesseurs.

L’AFD est aujourd’hui le principal intervenant financier de l’aide au développement de la France, après avoir repris une grosse proportion des activités de financement de coopération du ministère de la coopération. Institution bilatérale, c’est un établissement de crédit (IFS) rentable qui distribue l’aide publique au développement française et effectue des opérations de financement en nom propre, soit en son nom, soit par le biais de sa filiale Proparco. Les fonds propres qu’elle a accumulée sur ces bénéfices passées ou sur des dotations d’état sont censés notamment lui permettre de respecter les coefficients de division des risques imposés par la législation bancaire européenne. Mais ces fonds propres sont aussi la propriété des états en développement sur les intérêts qu’ils remboursent sur les prêts consentis, même à taux préférentiels, par l’AFD.

Pour l’histoire, il faut savoir que l’AFD a été créée en 1941 par le général de Gaulle pour le servir, en tant que Trésor Public de la France Libre, et en tant que Banque d’émission monétaire. Elle s’appelait à l’époque Caisse Centrale de la France Libre (CCFL). C’est l’époque héroïque de l’Agence française de développement. Créée d’abord à Londres, elle se développa ensuite dans l’ensemble de la France d’outre-mer libérée (Afrique équatoriale notamment, Maroc, Algérie, Tunisie). Pendant la guerre, la France disposait ainsi de deux Trésor Public et deux banques centrales d’émission monétaire, l’une issue de la France libre, de la résistance, les deux autres de la France occupée, de la France collaborationniste. En 1944, son nom fut modifié pour devenir la Caisse Centrale de la France d’Outre-Mer (CCFOM), sans modification de ses prérogatives.

Le choix fait par le général de Gaulle, président du gouvernement provisoire, fut de maintenir le rôle de la Banque de France et du Trésor Public dans la France métropolitaine, et de confier ces deux rôles à la CCFOM dans l’ensemble de l’empire français, qui ne disposait alors ni de Banque de France, ni de Trésor Public, mais souvent de banques privées disposant d’un privilège colonial d’émission monétaire.

De cette époque héroïque, il ne reste bien sûr plus personne aujourd’hui en activité au sein de l’AFD. Pendant 13 ans, la CCFOM aura une double activité d’institution de développement et de banque centrale d’émission monétaire dans l’ensemble des colonies et des départements et des territoires d’outre-mer. Avec l’époque de la décolonisation, la CCFOM évolue une nouvelle fois. En 1955, son privilège d’émission monétaire en Afrique occidentale et en Afrique centrale est transféré à deux nouvelles banques centrales (BCEAO et et BCEAEC). En 1959, elle est juridiquement scindée en deux autres entités, séparant totalement les activités de banque centrale d’émission monétaire (IEDOM pour les quatre départements d’outre-mer créés en 1946, et IEOM pour les territoires d’outre-mer) et l’activité d’établissement de développement, qui prendra le nom de Caisse Centrale de Coopération Economique (CCCE en date de 1958). L’établissement changera encore deux fois de nom, une fois en 1991 pour être renommée Caisse française pour le développement (CFD) puis en Agence française de développement en 1998, perdant du coup ses références historiques à son glorieux passé.

Toujours pour l’histoire, le premier directeur général de la CCFL fut André Diethelm en 1941. Il sera remplacé par Pierre Denis en 1942, lui-même remplacé par André Postel-Vinay en 1944 (résistant, héros de la libération et évadé des prisons allemandes, alors âgé de 33 ans) et qui en restera directeur général jusqu’en 1972. Entre 1972 et 1979, la direction générale de la CCCE échoit à Claude Panouillot, puis à Yves Rolland-Billecart jusqu’en 1989. Philippe Jurgensen, lui aussi de l’Inspection générale des finances, sera le sixième directeur général de la CCCE. Il sera remplacé par Antoine Pouillieute en 1995. Jean-Michel Sévérino, actuel directeur général, a été nommé en avril 2001 et ambitionne un troisième mandat (pauvre aide au développement).

Au fil des temps, l’AFD s’est éloignée de son glorieux héritage, oubliant ces racines, reniant ses engagements, dirigée par des directeur généraux de plus en plus technocrates et de moins en moins humains, pour lesquels l’aide au développement est avant tout une carte de visite.

Il est intéressant pour comprendre le rôle et les dérives de l’AFD, de relire le dossier (n°51) constitué il y a déjà de nombreuses années (avril-mai 1997) par l’IFRAP (Institut Français pour la Recherche sur les Administrations Publiques). A noter également les études plus anciennes de l’IFRAP sur la CCCE, avec les numéros 28-29 (Comment ruiner l’Afrique avec l’argent du contribuable - 1991) et 30 (CCCE - 2ème partie : Comment enrichir l’Afrique sans Caisse Centrale, ni argent du contribuable - 1991).

Même si cette analyse date de 1997, elle n’en demeure pas moins vrai aujourd’hui, dix ans plus tard, mis à part le fait que l’AFD a encore élargi son emprise sur le développement et la coopération en France.

La dernière présentation sur le personnel de l’AFD est cependant biaisée car elle ignore l’existence de plusieurs statuts de personnel et de considération dans cet établissement public, entre le personnel du siège et les expatriés (très majoritairement blancs), au nombre d’un millier environ, disposant d’avantages bien supérieurs à ceux mentionnés ci-dessus, et les personnels d’exécution qu’ils appellent poëtiquement ’personnels locaux’, au nombre de 300 dans les états étrangers et de 300 dans les territoires et départements d’outre-mer, disposant d’avantages sociaux et de niveau de rémunération très inférieurs, fonction des niveaux de vie dans chaque zone géographique. L’AFD n’est ainsi aucunement gêné de rémunérer du simple au décuple ses salariés dans un même pays parce que les uns sont des expatriés blancs et les autres des nationaux sans protection sociale.

Que conserve aujourd’hui l’AFD de cette période ? L’AFD d’aujourd’hui oublie d’abord difficilement son passé colonial, qui se matine de centralisme jacobin à la française. Le centre est toujours supérieur à la périphérie et les blancs aux noirs. Cela fait un cocktail détonant, pour un établissement censé être à la disposition du développement, un peu comme si Bill et Mélinda Gates, milliardaires ayant choisi de verser 30% de leur fortune pour le financement de la lutte contre le SIDA (AIDS), étaient persuadés que cette maladie était une punition divine qui frappait les infidèles et les pêcheurs.

C’est un peu le dilemne de l’AFD, d’oeuvrer pour le développement en étant persuadé que seuls les occidentaux (les blancs) sont suffisamment avancés pour mettre en oeuvre ces politiques et qu’elles ne servent à rien avec des africains et pour des africains. Mais comme l’IFRAP le rappelait, heureusement que cet argent du développement sert majoritairement à payer des expatriés et les investissements des grandes sociétés françaises.

Note : résumé du dossier n°51 de l'IFRAP (Institut Français pour la Recherche sur les Administrations Publiques) d'avril-mai 1997.

Les raisons du gâchis de l'aide publique française au développement sont :
• Ces sommes transitent d’État à État, d’une bureaucratie à une autre, la dépense publique n’étant le plus souvent qu’un prétexte pour permettre de satisfaire des intérêts occultes et très privés.
• L’AFD n’a pas de problème pour continuer à emprunter car 90% des emprunts ont la garantie de l’Etat français. Mais sans cette garantie du contribuable, "elle ne pourrait continuer à s’endetter car ses comptes sont illisibles", affirme Standard’s & Poor, agence reconnue de notation financière.

Si la corruption ou l’enrichissement privé étaient les seules conséquences de ce mécanisme pervers, ce serait un moindre mal. Mais l’argent facile a fait fuir de l’Afrique l’argent utile, les investisseurs privés et les vrais projets de développement.
• Après 20 ans d’une aide financière de plus en plus massive, l’Afrique francophone est de plus en plus pauvre ;
• "L’Afrique est parsemée d’usines, de centres de télécommunications et d’hôpitaux de grand standing inopérants. A tel point qu’on peut se demander si leur but était de fonctionner ou de produire des pots-de-vin" ironise Sylvie Brunel, maître de conférences à Sciences Po et responsable d’Action contre la Faim.

Sur un budget de 100 francs consacré au développement :
• 20 à 25 francs s’évaporent en commissions distribuées aux décideurs locaux, lesquels en retournent une fraction substantielle aux hommes politiques qui viennent de temps en temps faire la quête pour leurs partis. Les décideurs en envoient aussi une quote-part importante en Suisse ;
• 60 à 65 francs sont destinés à l’achat de biens et de services en France, sur lesquels 30% représentent une surprime au profit des grandes entreprises françaises telles que Bouygues, Elf, Générale des Eaux, Bolloré, Club Méditerranée, Accor qui financent à peu de frais des projets d’investissement en Afrique ;
• 12 francs sont consacrés aux salaires des coopérants français ;
• 3 francs reviennent aux populations africaines.

Parmi les profiteurs, figurent bien entendu les personnels (1600 agents) de l’AFD. Et pour cause, ils bénéficient :
• d’un siège social 5 étoiles, construit en 1997 pour un total de 800 millions de francs;
• d’un salaire moyen de 328.000 francs par an ;
• jusqu’à 8 semaines de congés payés ;
• de près de 48.000 francs annuels de budget voyages pour une famille de deux enfants.

  

Saucratès

 



05/12/2010
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