Critiques de notre temps

Critiques de notre temps

De la justice (2)

Réflexion seize (13 janvier 2011)
De la justice au sein des petits et des grands groupes ... Le problème des passagers clandestins ... Les apports de David Hume et de Mancur Olson ...

 

La justice présente-t-elle la même nécessité au sein des petits groupes que des grands groupes humains ? Il y a évidemment une infinité de raisons pour lesquelles il est nécessaire pour une organisation humaine de disposer d'une justice. L'une de ces raisons est évidemment de se protéger des violations des règles sociales de fonctionnement de la société, comme le meurtre, le vol ou le viol. Une autre de ces raisons est de juger les passagers clandestins d'un système pour en protéger la société.

 

Pour avancer dans cette réflexion, il nous faut d'abord répondre à la question : qu'est-ce qu'un passager clandestin ? Un passager clandestin (en anglais  'free rider', également dénommé 'resquilleur') est un «utilisateur d'un bien, d'un service ou d'une ressource, qui ne paie pas le  juste  prix de son utilisation. Le problème du passager clandestin survient lorsque l'existence de passagers clandestins entraîne la sous-production d'un bien public, la surconsommation d'un bien commun ou la surexploitation d'une ressource naturelle». L'économiste Mancur Olson a théorisé le problème des passagers clandestins au sein des groupes sociaux dans son livre de 1965 («La Logique de l'action collective»), émettant ce que l'on a appelé depuis le paradoxe d'Olson.

«Comme les groupes relativement petits sont fréquemment capables de s’organiser sur la base du volontariat et d’agir en conformité avec leurs intérêts communs et que les grands groupes ne sont pas dans l’ensemble en mesure d’y parvenir, l’issue du combat politique qui oppose les groupes rivaux n’est pas symétrique… Les groupes les plus petits réussissent souvent à battre les plus grands qui, dans une démocratie, seraient naturellement censés l’emporter.»
Mancur Olson, «La Logique de l'action collective»

La raison en est que «pour chaque individu appartenant à un groupe, toute action collective suppose un coût mais peut procurer des bénéfices ou avantages obtenus par l'action collective. Or les membres d'un groupe ont tendance à vouloir profiter du bénéfice d'une action collective en cherchant à payer le coût minimum, voire à échapper au coût de cette action. Plus grand est le groupe et plus cette tendance est importante. C'est le phénomène du passager clandestin»

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mancur_Olson

 

Des exemples de passagers clandestins, nos sociétés occidentales, atomisées et individualisées, en sont emplies. Ceux qui trichent pour bénéficier du chômage (comme ces traders qui au moment de la crise touchèrent les Assedics sur la base de leurs salaires d'expatriation malgré le fait qu'ils avaient quitté la France pour ne pas financer son système de sécurité sociale), ceux qui travaillent de manière non déclarée pour bénéficier du Rsa et de la Cmu, les entreprises qui jouent sur les diverses aides et sur les artifices comptables pour payer le moins de charges possibles, ceux qui usent de tous les artifices fiscaux possibles pour payer le moins d'impôt possible ...

 

Mancur Olson ne fut pas néanmoins le premier à étudier le phénomène des passagers clandestins et à noter qu'ils étaient plus nombreux dans les grandes organisations que dans les petites organisations. David Hume avant lui nota cet état de fait, qu'il démontra grâce à l'exemple des rameurs, puis des voisins qui veulent drainer une prairie.

 

D'après Eléonore Le Jallé,  

«Pour Hume comme Olson ou Rawls, la confiance mutuelle peut, en matière d'accord collectif, se passer de coercition lorsque le groupe social concerné est de petite taille, alors qu'elle s'avère nécessaire dans les grands groupes, avec alors toutes ses conséquences institutionnelles notamment en matière judiciaire.
 
(...) Et c'est dans ce même type de sociétés que l'institution d'un gouvernement devient nécessaire. Dans les petites sociétés, en revanche, l'intérêt que les hommes trouvent à se conformer aux règles de justice est suffisamment perceptible pour qu'il suffise à les leur faire respecter en l'absence de coercition (...).
 
(...) Hume considère ainsi que l'institution d'un gouvernement s'avère nécessaire pour prévenir un tel échec en sanctionnant le comportement des free-riders sévissant à l'intérieur des grands groupes. Une telle institution n'est pas nécessaire tant que l'intérêt qu'ont les hommes à observer les règles de justice est tangible et manifeste. C'est le cas, selon Hume, dans une société étroite et resserrée, où les hommes perçoivent facilement que la confusion et le désordre suivent toute transgression de ces règles.».
Eléonore Le Jallé, «La généalogie de la justice selon David Hume»

Plusieurs siècles avant Mancur Olson, David Hume avait ainsi relevé que dans des groupes de petite taille, comme dans une barque à deux rameurs, ou entre deux voisins, il était possible pour ces personnes de se faire confiance mutuellement et d'avoir confiance en l'action de l'autre, sans l'institution de la justice. Par contre, cette possibilité d'une confiance mutuelle n'était pas possible dans de grands groupes, aussi simples par exemple qu'une barque propulsée par de très nombreux rameurs ou qu'un groupe de nombreux utilisateurs d'une prairie à drainer. Dans ces cas, le nombre de 'resquilleurs' aura tendance à croître de manière tendancielle à la taille du groupe. D'où la nécessité pour les grands groupes d'inventer une possibilité de justice et une force coercitive.

 

L'étude des sociétés archaïques nous éclaire sur ce problème ; les sociétés archaïques, amérindiennes, bochimans ou autres, ayant réussi à préserver l'absence d'état et de force de pouvoir coercitif grâce à la petite taille de leurs groupes sociaux (qu'ils appréhendent comme les seuls humains sur Terre) et à la puissance des liens existant entre les membres et la force de la tradition. Se surajoute également le fait que ces groupes sociaux archaïques vivent dans des milieux extrêmement hostiles pour un homme solitaire (l'exclusion du groupe signifiant la mort) et la faiblesse des biens susceptibles d'être possédés. «(...) Et c'est encore le cas, selon Hume, dans l'enfance de la société, où les biens sont si peu nombreux et de si peu de valeur que les hommes sont peu tentés d'en déposséder les autres.» 

 

Réflexion quinze (1er janvier 2011)
La recherche du juste et du bon


Pour commencer cette nouvelle année 2011, que pourrait-il y avoir de plus important, de plus fondamental que cette recherche sur la justice, sur l'injustice, sur le bien, sur le mal ? Cela fait des siècles, des millénaires que l'homme, les philosophes, réfléchissent sur cette idée. Platon et Aristote parmi les premiers s'intéressèrent à ce questionnement, et les réponses qu'ils y apportèrent demeurent encore aujourd'hui extrêmement intéressantes, riches d'enseignement.


Mais je suis immédiatement arrivé à une première évidence : rien de ce que je pourrais dire dans cette recherche ne sera neuf, ne sera nouveau. Les questions qui m'ont si souvent occupé par le passé étaient déjà posées par les philosophes grecs de l'antiquité, il y a plus de 2.500 années :

1) Quelle est la différence entre le juste et l'injuste, le bon et le mauvais, et sur quoi repose cette différence ?

2) Ce que l'on appelle 'juste' ou 'bon' est-il valable universellement, dans toutes les cultures, ou dépend-il de chaque peuple ? En d'autres termes, pour parler comme le blogueur Connaissance, existe-t-il une morale universellement valable (morale qui définit ce qui est bien et mal, ce qui juste et injuste) ou bien une infinité de morales de troupeaux ? Ou bien encore, autrement dit, pour en revenir à la manière dont était posé ce questionnement il y a 2.500 ans, existe-t-il une morale naturelle, une morale des Dieux, une morale divine, une morale supérieure, un modèle parfait, ou bien les morales ne sont-elles que conventionnelles (c'est-à-dire dépendant des conventions passées entre les hommes) ?

 

Je trouve pertinente la réponse apportée par le philosophe grec Epicure à cette question, même je n'adhère pas aux conséquences qu'il en tira en matière d'orientation de choix de vie.


« La justice n'est ni une essence, idéelle ou naturelle, ni quelque chose de purement conventionnel : elle est naturellement amenée à se mettre en place (avec un certain temps de latence toutefois), dès lors qu'un groupement humain surgit, car elle ne consiste en rien d'autre que dans la conciliation des intérêts individuels, mais naît historiquement d'un accord sur des règles communes de vie. »
(«La justice», édition VRIN, Jean-François Balaudé, page 29)

La position d'Epicure, particulièrement moderne, permet de sortir du dilemne dans lequel se trouvent coincés Platon et Aristote. La justice n'est naturelle ou divine, ni dépendante des conventions passées entre les hommes ; elle est impliquée par la création même d'une société humaine ... De telle sorte que l'on peut dire que toute création de société impliquera l'existence d'une morale approchante. Et que la forme revêtue par la justice dépendra en fait du type, du niveau de développement de la société.

« (...) Que la société produise un ordre est un fait, mais cet ordre est un ordre advenu, qui ne s'inscrit dans aucun ordre général, ni horizon théologique. Et cet ordre n'est pas imparfait, il est aussi parfait qu'il peut l'être dans la mesure des capacités d'adaptation du corps social. Epicure explique ainsi et justifie l'évolution de la législation, l'abandon de certaines lois, l'adoption de nouvelles. »
(«La justice», page 29)

 


Réflexion quatorze (30 juillet 2010)
L'égalité de tous les citoyens devant la justice en question ?


Les diverses investigations menées par la justice et la gendarmerie dans le cadre de l'affaire Woerth-Bettencourt me conduisent à interroger cette notion primordiale dans une démocratie de l'égalité de tous les citoyens, de tous les justiciables devant la justice. Ainsi, lorsque je note que Mme Liliane Bettencourt a été entendue par la police à son domicile parisien, qui a mené ensuite avec son accord une perquisition ; lorsque je note également que M. Eric Woerth a également été entendu dans les locaux du ministère du travail, dans l'appartement de fonction qu'il y occupe ; je me sens interpellé. Tous les justiciables lambda bénéficient-ils des mêmes égards lorsqu'ils doivent être entendus par la police ? Je n'ai pas eu l'impression que M. Patrice de Maistre se soit vu appliquer le même traitement par la police, ayant été à deux reprises mis en examen avant d'être entendu. De même que les trois autres personnes entendues dans cette affaire. Et encore n'eurent-ils pas droit aux menottes comme les footballeurs français mis en cause dans l'affaire Zahia ... Eux non plus n'eurent pas droit à la même mansuétude de la part de la police ; une arrivée menottée dans les locaux de la police ou auprès du juge d'instruction ; cela fait un peu désordre. 

La forme et la manière dont Mme Liliane Bettencourt et M. Eric Woerth ont été entendus par les forces de police me conduisent ainsi à me demander si tous les contribuables sont bien égaux devant la justice et la police, ou s'il n'y aurait pas des gens plus égaux que d'autres, de la même manière que ces personnes sont plus riches, plus puissantes ou plus protégées que les autres justiciables ?
http://www.lemonde.fr/idees/ensemble/2010/07/29/l-impartialite-de-la-justice-en-question_1393380_3232.html
http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/07/27/eric-woerth-devrait-etre-entendu-mardi_1392431_823448.html
http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/07/29/audition-de-woerth-le-ps-et-les-verts-denoncent-une-mise-en-scene_1393760_3224.html
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/07/29/pour-l-honneur-de-la-justice_1393366_3232.html
http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/07/30/affaire-bettencourt-patrice-de-maistre-a-nouveau-en-garde-a-vue_1393849_823448.html

Que penser également du fait que la justice et le procureur Philippe Courroye mettent autant de temps à ouvrir une enquête judiciaire et à nommer un juge chargé de l'instruction de cette affaire. Là aussi, je n'ai pas eu l'impression que la justice et les procureurs hésitaient autant avant d'ouvrir une instruction. Dans de nombreuses affaires, il m'a semblé que la justice était beaucoup moins regardante, et que les droits des justiciables étaient beaucoup moins pris en considération. Bizarre !

Mais je suis sûr que le respect de l'égalité de tous devant la loi est un fait. Et que nous bénéficierons tous désormais de cette même attention et de ces mêmes égards de la part de la justice, du procureur et des forces des police ... Sinon, cela signifierait que la France n'est plus une démocratie, et nous nous en serions très certainement aperçus ... L'Elysée serait occupée par un dictateur en herbe, et cela n'est évidemment pas possible !


Réflexion treize (17 février 2010)
Théorie de la justice, position originelle et voile d'ignorance ...

« (...) La conception générale de la justice, la 'justice comme équité', que représentent ces deux principes consiste en ceci que tous les biens premiers sociaux – liberté et opportunité, revenu et richesse, et les bases du respect de soi – doivent être répartis également, à moins qu’une répartition inégale de tout ou partie de ces biens soit au bénéfice des plus désavantagés.

La méthode par laquelle Rawls atteint cette conclusion constitue l’aspect le plus intéressant et le plus controversé de son ouvrage. Cette conception de la justice, affirme-t-il, serait choisie par les parties prenantes à un accord destiné à sélectionner les principes de justice. Rawls définit une situation hypothétique qu’il appelle 'la position originelle', dans laquelle les individus sont placés derrière un 'voile d’ignorance' : ils ne connaissent ni leur identité, ni leurs talents, ni leur position dans la société, ni leurs goûts, ni leurs finalités dans la vie. Ils savent que certains 'biens premiers' – la liberté, la richesse, le revenu et les bases du respect de soi – sont nécessaires pour mener une bonne vie. Dans les limites de ces contraintes, qui les empêchent d’agir de manière partiale pour favoriser leur propre situation particulière, on demande aux partenaires dans la position originelle de sélectionner les principes de justice par lesquels ils seraient gouvernés lors de leur retour dans le monde réel. Les parties peuvent choisir ces principes sur une liste qui inclut les grandes théories morales – intuitionnisme, utilitarisme, perfectionnisme, égoïsme – ainsi que la 'justice comme équité'. »
(«Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale»)


On peut également lire la définition de ces deux concepts qu'en donne Wikipédia ...

« (...) Comme Hobbes, Locke, Rousseau et Kant, Rawls se situe tradition du contrat social qu'il entend mener a un plus haut degré d'abstraction. Rawls développe ce qu'il prétend être des principes de la justice par la mise en place délibérée d'une fiction méthodologique qu'il appelle la position originelle. Dans cette position chaque participant décide des principes de justice derrière ce qu'il appelle un voile d'ignorance. Ce "voile" est destiné à leur cacher les faits sur eux-mêmes (comme leur situation sociale ou leurs talents) qui pourraient obscurcir leur consensus.

Selon Rawls, l'ignorance de ces détails sur soi-même mènera à des principes qui seront justes pour tous. Si un individu ne sait pas quelles sont ses chance dans sa propre société, il est probable qu'il ne va pas accorder de privilèges à une classe quelconque d'individus, mais concevoir un système de justice qui traite chacun équitablement. Rawls affirme que placé dans "la situation orginelle" tous adopteront une stratégie (dite maximin en anglais ou également minimax comme en français qui consiste à minimiser la perte possible tout en maximisant le gain potentiel) qui permettra de maximiser la position des pays les moins bien lotis.

Il est important de garder à l'esprit que l'accord qui découle de la position originelle est à la fois hypothétique et an-historique. Elle est hypothétique en ce sens que les principes qui en découlent sont ce que les participants, sous certaines conditions de légitimation, accorderaient, et non ce dont ils ont convenu effectivement. Rawls cherche à nous convaincre par des arguments que les principes de justice qu'il tire sont en fait ceux dont nous conviendrions si nous étions dans la situation hypothétique de la position d'origine et qui leur donnent leurs poids moraux. Il est an-historique en ce sens qu'il n'est pas supposé que l'accord ait jamais pu être effectivement conclu.


C'est grâce à ce "voile d'ignorance" que le législateur pourra déterminer les principes d'une société juste. La "position originelle" doit conduire le législateur, ignorant délibérément sa position réelle dans la société, à concevoir selon un principe de prudence une société où les principes de justice soient les moins défavorables aux plus désavantagés. Rawls affirme que les participants dans la position originelle adopterait les deux principes décrits plus haut. »


La «position originelle» («original position») et le «voile d'ignorance» («veil of ignorance») sont deux concepts élaborés par John Rawls pour lui permettre de résoudre le problème de la meilleure affectation initiale possible des ressources au sein d'une société considérée comme juste. Il retient ainsi deux propositions extrêmement complexes, criticables et critiquées (par la suite) pour démontrer en gros qu'une répartition initiale égalitaire des ressources et des revenus serait toujours privilégiée dans une telle société anhistorique ... Une aussi énorme usine à gaz conceptuelle pour une démonstration somme toute évidente, à savoir qu'une répartition parfaitement égalitaire, communiste, des richesses serait préférable, n'est-ce pas excessif ?

John Rawls ne défend pas textuellement l'égalité de la répartition des richesses entre tous les membres de la société, sauf erreur de ma part. Cette conclusion ressort de la réflexion sur le cadre conceptuel qu'il retient. Il imagine une réunion de négociation initiale où ce point doit être discuté, réunion au cours de laquelle chacun des participants ignore sa situation personnelle exacte, sa richesse, sa position de négociation comme ses aptitudes physique, mais où de fait chacun aura intérêt à minimiser ses risques futurs d'être maltraité dans la société ultérieure dont sont définies les règles de fonctionnement. Imaginons que l'on mette en place une forme d'esclavage dans cette société qui toucherait par exemple 50% de la population ; tous les participants à la négociation auraient alors à la sortie de la négociation le même risque (50%) de tomber en esclavage ... et il est peu probable que des personnes normalement constituées souhaitent, en ayant le choix, être mis en esclavage ...

Il doit également être mentionné que la position originelle et le voile d'ignorance de Rawls permettent aussi en fait une répartition non plus égale des richesses et des revenus futurs, mais une répartition avantageuse au profit des personnes aux moindres aptitudes physiques ou mentales (femmes, personnes handicapées, enfants ...) ... et ces concepts sont souvent utilisés en ce sens en philosophie, même si la méthode du voile d'ignorance est inapplicable dans la réalité. En effet, une personne aux aptitudes physiques ou mentales exceptionnelles dispose d'une plus grande probabilité de réussir dans la vie et dans les activités dans lesquelles elle se lance qu'une personne handicapée. Il se pourrait ainsi que le handicap ou les moindres aptitudes physiques ou mentales puissent faire l'object, au choix des négociateurs, de corrections en terme de répartition des richesses et de partage des revenus futurs au cours de la négociation initiale anhistorique ... puisque chaque personne présente autour de la table de négociation ignore ses capacités ou ses handicaps ultérieurs possibles.

Et on trouve dans cette hypothèse le principal attrait de la définition conceptuelle de Rawls, qui impliquerait non plus seulement l'attribution d'un revenu d'assistance aux personnes handicapées, comme dans certaines sociétés occidentales dites développées, mais militerait pour l'attribution préférentielle d'avantages et de privilèges à ces personnes handicapées, au-delà de ce qui est attribué aux personnes bien portantes. Non plus la charité mais une discrimination positive à leur bénéfice, pour pallier au risque d'handicap qui peut toucher tout le monde dans la loterie de la vie.

Et le voile d'ignorance permet de modifier complètement le résultat d'une telle négociation de répartition des richesses entre membres d'une société, puisque naturellement, ce devrait être les individus les plus forts, les plus intelligents, les plus habiles dans la négociation, qui devraient en ressortir normalement gagnants. Et c'est l'inverse que Rawls démontre. 

En même temps, ces deux concepts de position originelle et de voile d'ignorance sont inapplicables dans la réalité. Ces usines à gaz permettent simplement de défendre des distributions normalement égales des richesses entre membres d'une société humaine, mais sont inutilisables dans la société de tous les jours. Elles permettent simplement de démontrer, que, dans une autre situation où chacun ignorerait sa position personnelle, l'égalité des richesses entre tous les membres (avec éventuellement une compensation pour les personnes plus faibles ou handicapées) serait observée, en lieu et place des différences de richesse, de situation sociale et de reconnaissance sociale que l'on observe dans la réalité.

Maigre consolation ?

 

 

Réflexion douze (5 mai 2009)
Théorie de la justice et communautarisme ...


Le communautarisme pose plusieurs problèmes à la justice et plus largement à la démocratie. Dans un premier sens de l'acceptation du terme 'communautarisme', on se rapporte aux enjeux des rapports entre communautés différentes, par opposition à la société dans son ensemble.

Une communauté devient ainsi un groupe identitaire avec des demandes spécifiques. Ces groupes identitaires peuvent être fondés sur une origine géographique (que ce soit les bretons, les basques ou les antillais), sur une couleur de peau (les noirs par exemple) ou sur une religion (l'islam ou la religion juive). Les revendications identitaires ou communautaires qui posent le plus de problèmes à la justice ou à la démocratie française sont celles émanant de religions étrangères à notre culture ou à notre origine chrétienne. On peut ainsi se rappeler du problème de l'affaire des caricatures de Mahomet publiées entre autres par le journal Charlie Hebdo, qui donna lieu à des plaintes en justice de la part de musulmans et d'associations musulmanes qui se plaignaient de voir leurs croyances religieuses être caricaturées et souhaitaient voir la France, l'Europe, et sa presse libre être condamnées ... Heureusement, la justice débouta ces plaignants, mais des musulmans français et étrangers avaient réussi à utiliser la justice française pour tenter de lui faire renier son universalisme ... Peut-on imaginer d'utiliser la justice islamique d'un pays islamique (Yémen, Arabie Saoudite, Soudan ...) pour lui faire condamner les valeurs islamistes prônées par ces états et leurs dirigeants, ou l'absence de possibilité de construire une église en Arabie Saoudite, dont le sol dans son ensemble est considéré comme une terre consacrée, comme une gigantesque mosquée ?

De la même manière, les organisations juives utilisent régulièrement la justice française pour faire condamner pour antisémitisme toute attaque portée contre l'état d'Israël et sa politique sioniste, récusant la confusion entre antisionnisme et antisémitisme ...

Il est ainsi souvent considéré que le communautarisme est l'un des pires ennemis de la démocratie française, en raison des demandes ségrégationnistes présentées, et de leur violation avec les valeurs républicaines que notre démocratie estime porter. On peut ainsi se rappeler les débats sur les demandes de manifestations sportives réservées aux femmes ou aux hommes, présentées par des communautés musulmanes de certaines villes, qui voulaient interdire l'accès à l'autre sexe et aux étrangers, conformément à leur religion qui prône la ségrégation entre hommes et femmes.

En même temps, le communautarisme pose le problème des politiques incitatives de quotas, pour pallier à certaines formes d'absence de mixité sociale et de métissage de certains métiers ou de certaines formes de représentation politique. Mais le communautarisme élimine l'existence d'une majorité différente de la population française, dont les droits ne sont pas reconnus parce qu'ils sont majoritaires ... et dont l'histoire et la culture a fondé les institutions politiques et institutionnelles nationales, qui sont attaquées par les revendications des groupes identitaires minoritaires.

Il existe une deuxième acceptation au terme 'communautarisme' (encore appelé 'communautarien'). Il s'agit d'un courant de pensée philosophique qui remet en cause le principe du droit à l'autodétermination, qui privilégie l'appartenance culturelle et la communauté face à l'individu.
http://www.euro92.com/acrob/comlib.pdf

Dans cette acceptation, la théorie de la justice se voit interroger sur la possibilité pour l'état de laisser la liberté aux agents pour le choix de leurs orientations, de leurs choix de vie ... Ou à l'inverse, savoir si l'état peut décider à notre place de ce qu'il est possible de faire et de ne pas faire. Dans cette acceptation, le communautarisme porte en germe l'existence d'un choix arbitraire de ce qu'il est possible de faire ou de ne pas faire, qui dépendra de l'opinion de quelques censeurs auto-institués ... estimant par exemple qu'il est bon d'aller au cinéma ou au contraire mauvais d'aller au théatre.

Sous certaines limites, l'état s'autorise évidemment à décider de la légalité ou non de certains actes ou de certains faits, comme la consommation de drogue ou l'imposition de certaines règles ... Il est clair que même dans nos sociétés démocratiques, un certain nombre de choix de vie, rentrant en opposition avec les droits des autres, ou alors étant considérés comme mettant notre vie en danger, sont interdits par la société. Mais la décision de considérer ces choix de vie (voler , tuer, se droguer ...) comme illégaux et interdits est le fait d'institutions (plus ou moins) démocratiques, plus ou moins représentatives des citoyens. Le communautarisme, appréhendé de cette manière, va plus loin dans la prédétermination des choix individuels des groupes et des individus, en conflit frontal avec la démocratie ... Ses principes correspondraient en fait plus facilement à des états de non droit, et non à nos états de droit occidentaux.

Le communautarisme philosophique pose le problème de l'autonomie de l'être humain. On ne peut être capable de choisir librement et de manière autodéterminée un choix de vie, les possibilités que la vie nous offre, que si nous sommes un être autonome dans nos choix et dans nos aspirations. Toutefois, le communautarisme pose le problème d'une certaine conception du bien ... Si les principes de justice devaient présupposer une conception particulière du bien, ils serviraient alors à imposer la conception du bien de certains individus à d'autres individus ...

(pour un débat entre communautarisme et idéaux républicains français ...)
http://www.simonwuhl.org/22.html


Réflexion onze (18 janvier 2009)
Théorie de la justice et distribution sociale des richesses (suite) ...


Je m'interrogeais précédemment afin de déterminer si la distribution des revenus et des richesses en France était (ou non) conforme à la justice ? Et ma conclusion était qu'une distribution de la richesse nationale qui bénéficiait à quelques dizaines de milliers de citoyens outrageusement riches et aisés, tandis que des milliers d'autres citoyens traînaient dans la misère et que les dizaines de millions de citoyens restant ne disposaient pratiquement de rien en terme de richesse, ne pouvait être juste.

Je concluais aussi par l'idée que le fait que les nouvelles générations de jeunes adultes puissent entrer dans la vie adulte avec aucune richesse, si ce n'est celle lèguée par leur famille quand celle-ci en a les moyens (ce qui ne concerne malgré tout qu'une faible proportion des jeunes adultes), n'aidait pas à la résorbtion des déséquilibres de richesse existant dans la société, mais bien au contraire, accroissait ces inégalités. Il est par ailleurs normal que des jeunes déshérités, issus de familles pauvres, dans des quartiers d'habitation défavorisés, ayant par ailleurs échoué à l'école, en raison d'un système éducatif s'employant parfois à exclure certains enfants, et se considérant comme exclus par la société en raison de leur origine ou de leur couleur de peau, entrent en guerre contre une société qu'ils considèrent comme n'ayant rien à leur apporter. (sur l'élitisme des plus grandes écoles françaises, lire l'article du Monde suivant sur l'ENA).

Ont-ils tord ? Difficile de répondre lorsque l'on n'est pas à leur place. Mais il est clair qu'aujourd'hui, la société française ne leur apporte rien, et qu'elle attend juste d'eux leurs bras, leur force de travail mécanique, aveugle et bête, sans leur offrir d'espoir d'ascension sociale ou de réussite sociale.

Pour ces raisons, il me semble indispensable aujourd'hui que la politique française mette en oeuvre une nouvelle forme de contrat social avec sa jeunesse, qui puisse prendre la forme d'une affectation initiale de ressources financières (dès la naissance par exemple mais bloquée jusqu'à leur majorité, réservée aux enfants des seuls citoyens français, quelque soit leur niveau de fortune ou celle de leurs parents, et conditionnée à une absence de condamnations pénales) et parallèlement d'un accroissement de la fiscalité sur les revenus et sur le patrimoine pour assurer son financement et le rétablissement d'une justice sociale en France.

Cette dotation devrait traiter tous les jeunes de manière égalitaire, montrer que la société française peut leur apporter quelque chose, en plus de l'éducation par l'école ... Cette dotation pourrait être un capital ou un revenu mensuel pendant les premières années de la vie adulte. Elle pourrait aussi être fonction de la réussite scolaire, de telle sorte qu'elle puisse venir corriger les inégalités liées aux revenus futurs qui peuvent être attendus ... Mais elle ne devra pas non plus constituer un élément désincitatif à se former pour les jeunes ... D'où l'idée d'une dotation mensuelle pendant les dix premières années de la vie adulte (de 18 à 28 ans) vraisemblablement décroissante pour que sa disparition in fine ne soit pas trop gênante, que ce jeune adulte pourra utiliser au choix pour subvenir à ses besoins pendant sa formation ou comme revenu d'appoint pour son entrée plus précoce dans le monde du travail.

A défaut d'une telle politique, il est à craindre que le déséquilibre dans le partage des richesses en France, mais plus largement dans le monde, n'aille à s'accroissant, avec des riches de plus en plus riches et puissants, et des pauvres de plus en plus pauvres et désespérés ... Et tout le monde sait que du désespoir naît les plus grandes violences. Ce n'est évidemment pas une politique que j'attends des gouvernements de droite qui dirigent actuellement la France et de nombreux pays occidentaux. Cette politique risquera également de conduire à un nouvel afflux de clandestins, dans l'espoir de profiter de cette manne financière, ou à des poursuites judiciaires, que ce soit pour des raisons de préférences communautaires. Elle ne sera vraisemblablement viable que si l'ensemble des pays occidentaux la mettait en application en même temps ... Il faudra aussi protéger ces jeunes adultes de la gourmandise de certains parents qui prétendront se faire rembourser de toutes les charges financières qu'ils auront débourser pour leurs enfants depuis leur naissance ... Comportement de parents certes rares mais certainement pas isolés ; certains parents faisant tout pour leurs enfants sans compter ; tandis que d'autres trouvent normal que les premiers salaires de leurs enfants leur soient versés pour aider le foyer familial ...

Pour autant, je ne condamne pas le capitalisme et ne défend pas une égalisation de la répartition des richesses ou la mise en oeuvre du communisme ou du marxisme. Je ne m'aligne même pas sur les thèses de certains théoriciens des théories de la justice (comme John Rawls ou Ronald Dworkin) qui privilégieraient seulement que les personnes les plus favorisées puissent obtenir davantage de ressources qui si cela bénéficie aux plus défavorisées.

Je suis simplement favorable à un régime capitaliste plus (ou mieux) régulé, où le régime d'imposition serait plus favorable à la résorbtion des inégalités de richesse existant et inséparable du fonctionnement lui-même du capitalisme. Un tel fonctionnement fortement régulé du capitalisme a été mis en oeuvre au sortir de la grande crise de 1929 et de la seconde guerre modiale, et a fonctionné jusqu'à la fin des années 1970, jusqu'à l'avènement des politiques libérales anglosaxonnes de Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Le premier choc pétrolier a donné l'impression que ce régime régulé du capitalisme avait atteint son point critique. La crise financière actuelle, qui ressemble de plus en plus à la grande dépression des années 1930, montre également l'échec de ces politiques libérales et de l'irrationalité des marchés qui se sont avérés incapables de s'autoréguler eux-mêmes ...

 

 

Réflexion dix (16 janvier 2009)
Théories de la justice et distribution sociale des richesses ...


La distribution des revenus et des richesses en France est-elle conforme à la justice ? Il est clair que les réponses de chacun à cette question risquent de diverger, principalement en fonction des possessions de chacun. Certains feront peut-être même état que cette question n'a aucun sens ou aucune légitimité ... mais je ne sais pour quelle raison ... Vraisemblablement parce que, pour ces personnes-là, le communisme et le marxisme ont échoué face au capitalisme et ont disparu, ce qui devrait signifier, à leurs yeux, l'absence de pertinence de toute contestation et toute remise en cause de la distribution des richesses au sein de la société.

Mais je ne m'intéresse pas en fait à la réponse communiste et marxiste au problème de la distribution des richesses. Je m'intéresse à la question de la distribution des richesses, en France, entre les citoyens français. Cette distribution est-elle juste ? Evidemment, certaines personnes immensément riches peuvent estimer que leur richesse est le seul fruit de leurs efforts et de leur travail, et que leur richesse est un juste retour des risques pris, qui auraient aussi bien pu leur faire tout perdre. Mais, même si leur richesse est le fruit de leur travail et des risques pris, elle n'en est pas forcément 'juste' malgré tout, puisque cette richesse est malgré tout le résultat du travail de tous leurs employés sans qu'il soit certain qu'ils aient tous obtenu la même indemnisation.

Cet argument mis à part, peut-on véritablement estimer que la distribution des richesses en France est juste, lorsque l'on voit que 90% de la richesse des ménages français doit vraisemblablement être détenue par moins de 10% des ménages ? Et que parallèlement à cela, plusieurs millions de citoyens français ne possèdent rien et vivent en-dessous du seuil de pauvreté (qui est une mesure relative).

Non, la distribution des richesses en France n'est pas conforme à la justice ! Même les milliardaires comme Arnault, Pinault ou Bolloré, ou les millionnaires comme Nicolas Sarkozy et sa famille (parmi tant d'autres), doivent pouvoir réussir à le reconnaître. Les écarts observés dans la distribution des richesses sont injustes. Evidemment, il ne faut pas compter sur le gouvernement de droite de notre pays pour combattre cette situation, lorsque l'on sait que Nicolas Sarkozy possèdait des placements sous forme d'assurance-vie pour quelques millions d'euros à son investiture. Il n'est ainsi pas étonnant que la politique des gouvernements de droite de la France est consisté à l'abaissement des taux d'imposition des plus hauts revenus, la suppression de la plupart des droits de mutation sur les héritages en ligne directe, et la mise en exergue du 'travailler plus pour gagner plus' !

Il est au fond aberrant que dans une situation de distribution des richesses aussi injuste, l'immense majorité des jeunes citoyens soit lancée sans un sou dans la vie adulte, dans le monde du travail, et qu'ils partent avec une distribution nulle de richesses, hormis celles que leurs parents peuvent leur lèguer (pour ceux qui n'appartiennent pas à la majorité pauvre de la société française). Le fait de lancer tant de jeunes adultes sans aucune richesse dans la vie conduit forcément à perpétuer les déséquilibres de richesse au sein de cette société.

Il est encore plus problématique qu'une forte proportion des jeunes adultes lancés dans le monde du travail avec des diplômes intéressants, souvent extrêmement coûteux, sont justement issus de la fraction aisée de la population française, de ces 10% se partageant 90% de la richesse totale détenue par les ménages français (évidemment, des jeunes issus de familles moins riches ou pauvres arrivent également à sortir des fabriques à élite de notre pays). On ne peut ainsi même pas prétendre que le niveau d'enseignement consenti aux jeunes adultes vient compenser l'absence de répartition des richesses en leur défaveur, puisque l'enseignement vient encore une fois principalement avantager les personnes issues des classes les plus aisées de nos sociétés, et désavantage notamment les jeunes issus de familles pauvres ostracisées et reclues dans des quartiers défavorisés.

Quelle solution peut-on trouver à cette situation de fait ? Il me semble premièrement qu'il est nécessaire de rétablir le caractère spoliatif de l'imposition sur la richesse et sur le revenu, pour en revenir notamment aux taux marginaux d'imposition de l'ordre de 80% qui existaient au début des années 1980, avant que les gouvernements libéraux du monde entier ne les fassent disparaître. Il faudrait deuxièmement rétablir le caractère spoliatif de la taxation des héritages, au moins pour les héritages d'un montant élevé, et en faire disparaître toutes les clauses particulières permettant de contourner la taxation, comme l'assurance-vie.

Enfin, il faudrait, comme je l'ai déjà évoqué, se conformer à toutes les théories de la justice qui traitent d'allocations de richesses, en créant une dotation qui serait versée par l'état à chaque jeune citoyen français qui deviendrait majeur, et qui lui permettrait de se lancer dans la vie active ou de décider de l'enseignement qu'il souhaiterait suivre.

Cette dotation aurait l'avantage de substituer pour partie à la richesse transmise par les seuls parents aisés, mettant les jeunes adultes sur un certain pied d'égalité, à la fois avec ceux issus d'un milieu aisé, et à la fois avec la fraction des générations précédentes ayant réussi socialement et financièrement. Cette dotation aurait aussi l'avantage de permettre de corriger les différences de richesses au sein de la société française (mais ce que j'écris là peut être généralisé à tous les pays), même si des divergences de richesse demeureront évidemment, mais vraisemblablement moins notables qu'aujourd'hui, puisque celles-ci ont pris une ampleur croissante du fait des nouvelles règles d'imposition votées au cours des deux ou trois dernières décennies.

Tout ceci pour répondre à la seule question qui me semble importante en matière de justice : la distribution des richesses en France est-elle conforme à la justice ?


Saucratès


Ecrits précédents sur la justice :
1.http://saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2005084-de_la_justice__1_.html



23/11/2010
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