Critiques de notre temps

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Théories du Développement (2)

 

Réflexion onze (8 avril 2012)
Retour sur l'économie du développement selon Esther Duflo (suite)


Je lis toujours le livre d'Esther Duflo et de Abhijit V. Banerjee intitulé «Repenser la pauvreté». Il est amusant de noter qu'ils y posent de bonnes questions mais il me semble que les outils qu'ils utilisent pour y répondre constituent de mauvaises méthodes. Ils se posent ainsi des questions en matière de nourriture et d'éducation (entre autres). Et toutes leurs argumentations me semblent, selon moi, d'une certaine manière vouloir démontrer l'idée qu'une aide massive en faveur du développement n'est pas nécessaire, ne peut pas fonctionner. Evidemment, ils ne l'écrivent pas comme cela ... Leur démonstration vise simplement à démontrer qu'il n'existe pas de trappe à la pauvreté, trappe qui selon eux serait la seule justification à une aide massive en faveur du développement.

 

En matière de santé et plus particulièrement d'alimentation, ils estiment que la faim ne touche pas les pauvres dans les pays en développement qu'ils étudient, en Asie ou en Afrique, hors cas particulier des pays en guerre. Sinon, le coût de l'alimentation est suffisamment bon marché dans ces pays pour permettre à chacun de se nourrir, et il n'y existe pas de trappes à pauvreté en matière d'alimentation selon eux.

 

Mais toute leur analyse repose principalement sur une approche purement microéconomique. Non seulement, selon eux, les pauvres dans ces pays-là peuvent-ils comparer les apports énergétiques des différents nourritures qu'ils peuvent acquérir avec leurs revenus, non seulement peuvent-ils apprécier les bienfaits de nourritures enrichies en fer ou en iode, mais en plus ils peuvent également calculer les revenus futurs et les variations de revenus futurs que leurs enfants pourront obtenir au cours de leur vie adulte grâce à la nourriture ou grâce à la vaccination.

 

Il en va de même pour l'éducation, puisque selon leur analyse, les parents sont capables de calculer les variations de revenus futurs qu'apporteront à leurs enfants chaque année supplémentaire d'enseignement primaire ou secondaire. Ce qui conduit les pauvres, selon les auteurs, à faire comme s'il existait une trappe à pauvreté alors qu'il n'y a pas de trappe à pauvreté.

 

Plus même que le concept d'expérimentation qui m'interpelle pourtant éthiquement (comment expérimenter lorsqu'il s'agit de la vie de personnes qui est en jeu), il me semble que cette forme d'analyse microéconomique pure est encore plus contestable, car même dans nos pays occidentaux où la formation scientifique est beaucoup plus développée chez les parents (ce qu'ils notent eux-même pour expliquer les difficultés de compréhension vis-à-vis de la médecine et des vaccins), je serais bien surpris que des parents calculent des gains futurs de revenus de leurs chérubins permis par des années d'école supplémentaires. Faire de la microéconomie ultra-libérale n'a selon moi aucun sens, et toutes les démonstrations réalisées dans ce livre, dès lors qu'elles s'appuient sur de telles méthodes, n'ont aucun sens ni aucune réalité.

 

A titre de comparaison, les parents dans les pays occidentaux ne me semblent pas utiliser ce genre d'outils microéconomiques pour décider du genre d'études (courtes ou supérieures) que leurs enfants suivront après l'âge de seize ans. Ce genre de décision dépend des souhaits des enfants, et de l'appréciation par les parents des probabilités que leur enfant puisse avoir un bon travail avec tel ou tel niveau de formation et dans telles ou telles branches d'activité professionnelle. Si ce genre de calculs microéconomiques de revenus futurs actualisés n'est utilisé par les parents dans des pays riches, quelle probabilité y a-t-il que ce genre d'outils puisse être utilisé dans les pays en développement?


A la réflexion, il ne paraît même pas incompréhensible qu'en utilisant ce genre d'outils microéconomiques, d'essence néoclassique voire libérale, les auteurs puissent en arriver au final à une conclusion néoclassique libérale, à savoir de considérer qu'une aide massive en faveur du développement puisse n'avoir aucune utilité ! Mais dès lors que l'on peut démontrer que les outils qui ont conduit leur raisonnement sont biaisés, c'est toute leur argumentation qui s'écroule alors comme un chateau de sable.

 

Pourtant, sur l'éducation, les auteurs posent de bonnes questions comme sur la faiblesse du taux de scolarisation dans les pays en développement. Le questionnement qu'ils suivent pour l'expliquer et les débuts de réponse qu'ils apportent offrent de véritables pistes de réflexion. Mais ces éléments de réponse ne nécessitent nul calcul microéconomique ni nulle expérimentation véritable (avec groupe témoin). Les éléments de réponse, présentéisme des enseignants et surtout niveaux des programmes arrêtés par les autorités étatiques me paraissent des pistes de réflexion intéressantes et pertinentes, et il ne me semble pas nécessaire de construire un tel corpus scientifique ni de telles explications expérimentales pour y arriver ni pour les démontrer ... puisque au final, de toute façon, l'expérimentation demeure toujours malgré tout susceptible de contestation.

 

L'apport d'Esther Duflo à l'économie du développement me paraît ainsi extrêmement restreinte (quelques bonnes pistes de réponses à quelques questions intéressantes) mais il s'appuie trop sur une analyse microéconomique libérale sans lien avec la réalité, rattachant cette auteur à la branche libérale, de droite, de l'économie du développement, au côté de William Easterly et de tous ceux qui présupposent que le financement du développement est sans intérêt et sans effet.

 

 

Réflexion dix (28 mars 2012)
Retour sur Esther Duflo et sur la légitimité de l'expérimentation en économie du développement - Les économistes peuvent-ils se prendre pour Dieu ? 


Je suis tombé sur le livre d'Esther Duflo et de Abhijit V. Banerjee intitulé «Repenser la pauvreté» et je ressens toujours le même malaise devant l'usage que les auteurs font de l'expérimentation des politiques de développement. Evidemment, leur position paraît parfaitement défendable dans l'absolu. Comme les auteurs l'écrivent en préface, «les experts ont pris l'habitude de décider à la place des pauvres de ce qui est bon pour eux sans prendre la peine de les consulter. Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo ont initié la démarche inverse. Plutôt que de s'interroger sur la cause ultime de la pauvreté, ils se sont intéressés aux choix qu'opèrent les pauvres en matière de consommation, de mode de vie et d'éducation afin de tester expérimentalement l'efficacité des méthodes préconisées pour améliorer leur sort. Faut-il distribuer gratuitement de la nourriture aux quelque 800 millions de personnes qui vivent avec l'équivalent ou moins de un dollar par jour ? Vaut-il mieux donner ou vendre les moustiquaires qui protègent du paludisme ? La microfinance est-elle le remède espéré pour sortir des pièges de la pauvreté ? À distance des réflexes partisans, ce livre aborde ainsi le défi du combat contre la pauvreté comme une série de problèmes concrets qui, une fois correctement identifiés et compris, peuvent être résolus un à un.» 

http://lectures.revues.org/7491

 

Dans l'absolu, on peut parfaitement adhérer à cette réflexion et à cette forme de pensée. Les économistes occidentaux, qui appartiennent, comme Esther Duflo et l'autre auteur, au segment le plus riche de la population occidentale, ne peuvent légitimement pas décider de ce qui est le mieux pour les habitants extrêmement pauvres des pays en développement, ou même tout simplement pour les sans-abris et sans emploi de nos sociétés occidentales. Il faudrait utilement avoir leur opinion sur toutes les politiques de développement, d'emploi, en fait sur toutes les formes de politiques publiques, qui leur serait destinées ou qui les concerneraient. Jusqu'à là, je n'ai pas de problème de conscience ou de compréhension.

 

Ce qui me pose par contre problème, c'est la manière dont Esther Duflo entend recueillir, ou plutôt faudrait-il dire 'mesurer' cette opinion, par l'expérimentation humaine. Esther Duflo ne préconise pas simplement de recueillir l'opinion des villageois, des citoyens concernés par une mesure de politique publique ou de développement. Elle préconise de mener des expérimentations avec des groupes témoins sur des populations, pour avoir une idée réelle du comportement des pauvres dans tel et tel cas. Il s'agit selon moi d'une expérimentation sur l'homme, qu'il faudrait interdire de la même manière que l'expérimentation médicale est interdite sur l'homme. Elle vise à mesurer précisément, statistiquement, l'effet de telle ou telle politique de développement.

 

Recueillir l'avis des populations concernées : oui ! Expérimenter sur ces mêmes populations : non ! En l'espèce, on pourrait reprocher à Esther Duflo la même chose qu'elle oppose aux autres économistes. Elle leur reproche de décider de ce qui est bon pour les pauvres, à leur place. Je lui reproche de se croire seule capable de mesurer les effets de politiques publiques sur les pauvres, comme si ces derniers n'étaient pas capables de prendre une décision sur une politique publique sans appréhender toutes les composantes de ce choix, en tenant compte des avantages et des inconvénients. Je lui reproche de penser que seule une mesure mathématique est à même de permettre de faire un choix, décision que des pauvres ne pourraient pas faire en dehors de toute modélisation statistique ou mathématique.

 

En fait, Esther Duflo, sous couvert d'une grande théorie soit-disante respectueuse des autres, des pauvres, ne vise qu'à faire rentrer la branche de l'économie du développement dans le carcan de l'analyse mathématique et de la modélisation statistique, sans aucun respect pour les connaissances des pauvres sur leur propre devenir, sur leurs propres choix et sur les conséquences humaines de leurs choix.

 

Dans l'analyse du spectre politique de l'économie du développement que Duflo et Banerjee présentent dans leur livre (page 30), où Esther Duflo elle-même se situe-t-elle ? A gauche de l'échiquier politique, avec Jeffrey Sachs, comme elle le situe. Selon elle (et cette définition me convient), «Sachs estime que certains pays sont enfermés dans la pauvreté, par leur situation géographique ou par malchance : ils sont pauvres parce qu'ils sont pauvres. Ils ont le potentiel nécessaire pour devenir riches, mais ils ont besoin d'être sortis de l'ornière où ils sont tombéss et d'être remis sur le chemin de la prospérité - d'où l'insistance de Sachs sur l'importance d'un puissant coup de main.» Ou bien à droite de l'échiquier politique, avec William Easterly ? Toujours selon elle, «Easterly constate que beaucoup de pays auparavant pauvres sont aujourd'hui riches, et inversement. Si la pauvreté n'est pas une condition permanente, c'est une imposture de parler d'un piège de la pauvreté qui enfermerait inexorablement les pays pauvres.»

 

 

Où se situe Esther Duflo dans cette approche dichotomique, avec sa fièvre expérimentatrice et son approche restrictive sur la capacité des bénéficiaires des politiques publiques à décider par eux-mêmes en toute connaissance des impacts positifs et négatifs ? Elle reproche ainsi à Sachs d'estimer «que les pauvres doivent être incités à faire ce que nous pensons qui est bon pour eux». Mais elle-même estime que les pauvres ne peuvent avoir connaissance de ce qui est bon pour eux et qu'elle doit en mesurer pour eux les effets pour pouvoir prendre ensuite scientifiquement une décision qui sera alors parfaite !

 

 

Réflexion neuf (18 mai 2009)
La théorie du «big push» de Paul Rosenstein-Rodan


Paul Rosenstein-Rodan est né en Pologne en 1902. Il fait ses études à l'université de Vienne. Il émigre en Grande-Bretagne en 1930 puis aux États-Unis. Il travaillera d'abord à la Banque mondiale (1947-1954) puis au Massachusetts Institute of Technology (1953-1968).

 

La théorie du Big Push (la Grande poussée) a été exposée pour la première fois par Rosenstein-Rodan (l'inventeur du terme développement) en 1943 dans un article du Economic Journal intitulé «Problems of industrialization of Eastern and Southeastern Europe». Elle a été formalisée en 1989 par Kevin Murphy, Andrei Shleifer et Robert Vishny (article du Quarterly Journal of Economics intitulé «Income distribution, market size, and industrialization»). Ces auteurs analysent les conditions de passage d'une économie traditionnelle (de subsistence) à une économie industrielle (plus productive et donc génératrice de croissance). Rosenstein-Rodan (1943) développe l'idée que, dans certaines situations, l'industrialisation d'une économie ne peut avoir lieu que si tous les agents économiques y participent. En d'autres termes, cela signifie que quelques agents économiques isolés ne peuvent à eux seuls amorcer le processus d'industrialisation.

Rosenstein-Rodan considère ainsi que, dans certaines situations, le processus d'industrialisation d'un pays est équivalent à un jeu d'assurance: Une entreprise s'industrialise si elle anticipe que les autres vont s'industrialiser également. Une entreprise ne s'industrialise pas si elle anticipe que les autres ne vont pas non plus s'industrialiser. Pour éviter l'échec de la coordination autour du bon équilibre (celui où toutes les entreprises s'industrialisent), il faut donc que le gouvernement du pays garantisse à chaque entreprise que son industrialisation ne sera pas isolée. En d'autres termes, il doit aider à l'industrialisation simultanée des entreprises de son pays. Gawande, Li, et Sauer (2003) montrent que c'est cette Grande Poussée qui a notamment permis, à partir du milieu des années 70, à certains des Dragons et des Tigres asiatiques d'amorcer leur croissance (article du Economics Bulletin intitulé «Big Push industrialization: some empirical evidence for East Asia and Eastern Europe»).

Le mérite de Murphy, Shleifer et Vishny (1989) est d'avoir formalisé l'intuition de Rosenstein-Rodan (1943). Leur modèle repose sur un vaste ensemble d'hypothèses (souvent réalistes) décrivant les caractéristiques du secteur traditionnel et du secteur industriel.

Comme l'écrivait Pierre Jacquet dans Le Monde, la théorie de Rosenstein-Rodan se basait également sur l'hypothèse des rendements croissants, dont Adam Smith avait eu l'intuition, qui repose notamment sur les complémentarité entre secteurs différents qui renforcent la productivité de chacun d'eux. Cette hypothèse ne sera pourtant réellement intégrée à la théorie économique que dans les années 1980. Pour Roseinstein-Rodan, dès 1943, «le développement économique n'est donc pas uniquement une affaire d'éducation, de santé ou d'infrastructures, mais de tout cela conjointement, puisque ce sont les effets externes et les rendements croissants générés qui font fonctionner l'ensemble.»

Pour conclure, cette théorie du big push offre deux pistes de réflexion à l'aide au développement : «ne pas lésiner sur les volumes, car il y a un seuil à dépasser afin d'améliorer l'efficacité de l'aide ... préférer aux priorités structurelles une approche intégrée des programmes de développement, guidée par les priorités locales conformément au principe d'appropriation de l'aide» ... et je dirais au principe d'appropriation du développement ...

 

Sources :

Le cours de Mme Marie-Anne Valfort en économie du développement (université de Paris I)

http://team.univ-paris1.fr/teamperso/DEA/Cursus/L3/cours7.pdf

Le blog de Pierre Jacquet, chef économiste à l'Agence française de développement

http://www.pierrejacquet.net/IMG/pdf/2009-01-19_Rosenstein-Rodan.pdf
 

 

Réflexion huit (24 avril 2009)
Esther Duflo ou de la place de l'expérimentation en économie du développement et plus largement dans les sciences humaines


J'avais eu une discussion avec un internaute sur la place et l'importance de l'expérimentation en sciences économiques et très particulièrement en économie du développement. Et c'est notamment l'une des principales pistes de réflexion abordées par la jeune et reconnue économiste Esther Duflo, enseignante au MIT et titulaire d'une chaire en économie du développement au Collège de France.

Pourtant, le principe même d'expérimentation des politiques publiques et des politiques de développement continue de me mettre mal à l'aise, même si peut-être ce concept est vraisemblablement appelé à être développé de plus en plus dans nos économies, occidentales ou en développement.

Est-il important de chiffrer les effets d'une politique économique ? Est-il important de chiffrer les effets de l'introduction d'une nouvelle technique agraire, médicale ou d'enseignement en contrôlant la diffusion de ces techniques sur des groupes témoins ? Et pourquoi n'y suis-je pas favorable ?

L'économie est vraisemblablement au seuil d'une nouvelle révolution. Au début du vingtième siècle, la révolution des mathématiques a été appliquée en économie (Marshall, Walras, Pareto ...). On est passé d'une économie littéraire et descriptive à ce que l'on a appelé les sciences économiques. L'idée était de faire de l'économie une science 'dure', loin des sciences humaines ... Et on a créé l'économie que l'on connaît désormais, pleine de formules mathématiques et de modèles économétriques, supposée capable de réfléter la réalité des échanges économiques et de transformer la réalité économique, en créant des produits financiers extrêmement complexes susceptibles de déstabiliser l'ensemble de l'économie, comme nous en avons fait l'amère expérience au cours de ces deux dernières années. Les sciences économiques que nous connaissons aujourd'hui ont même oublié que l'économie était composée d'hommes et de femmes, cachés derrière ces formules économiques et ces hypothèses invérifiables et inapplicables.

En ce début de vingt-et-unième siècle, on se trouve vraisemblablement aux portes de la théorisation d'une nouvelle économie, au seuil d'une nouvelle révolution, la volonté de faire de l'économie une science expérimentale, susceptible de vérifier son efficacité ... S'agit-il d'un retour en arrière vers une plus grande humanisation de l'économie, ou est-ce au contraire la poursuite de la recherche d'une plus grande scientisation de l'économie ?

Le concept même d'expérimentation me pose également problème dans ces rapports à l'état et aux politiques publiques. Je suis attaché à l'idée d'égalité de tous devant la loi et devant les politiques publiques. Pourrait-on imaginer en France ou ailleurs, que ce soit dans un pays en développement ou dans un autre pays occidental une expérimentation d'une politique publique en quelque matière que ce soit (éxonérer d'impôts ou de TVA telle population pour voir l'évolution de ces comportements d'épargne ou de consommation, réformer l'enseignement de telles ou telles classes d'élèves pour appréhender l'assimilation de la lecture ou de l'écriture ...) ? A mon sens, l'égalité de chacun d'entre nous devant la loi doit se comprendre comme un traitement parfaitement égalitaire de chacun d'entre nous, et l'idée qu'une même loi et de mêmes règles s'appliquent à chacun d'entre nous indépendamment de tout critère, en fonction de notre situation. Cela n'exclue évidemment pas l'existence de politiques discriminantes pour telle ou telle population (affirmative action), mais cela interdit en fait leur expérimentation.

Evidemment, je sais que le monde de l'enseignement public est justement en France (et vraisemblablement ailleurs) le champ de diverses mesures d'expérimentation, sur les méthodes d'enseignement ou sur les rythmes scolaires. Le législateur a tenté de laisser la possibilité d'expérimentation aux écoles et aux enseignants.

Pour en revenir au concept d'expérimentation défendu par Esther Duflo, je ne nie pas que le fait de pouvoir mesurer l'efficacité de mesures de politiques de développement ne soit pas intéressant, de même qu'il serait extrêmement intéressant de pouvoir mesurer l'efficacité de toute mesure de politique publique, ce qui permettrait alors d'en apprécier l'utilité et les effets bénéfiques et pervers. Mais le concept d'expérimentation sous-entend forcément la rupture de l'égalité de tous devant la loi, et le choix de populations différentes qui se verront proposer des techniques ou des mesures différentes, même si on en ignore les effets réels. Comme en expérimentation médicale avec les produits placebo, l'expérimentateur se trouve placé dans la situation de Dieu, qui décide de la survie d'untel ou d'untel ... Pour ces raisons d'égalitarisme, je demeure ainsi opposé à l'idée d'introduction de l'expérimentation en économie, quels que puissent être les avantages ...

Petite fiction ; si demain, l'humanité découvrait le voyage temporel, aurait-on pour autant le droit de comparer sur des lignes temporelles différentes l'efficacité des politiques économiques pour pouvoir choisir les plus efficaces ? Non ! Il y a forcément une limite entre ce que l'on peut faire et ce que l'on a le droit de faire ... L'expérimentation n'en fait pas partie pour moi.


Réflexion sept (1er mars 2009)
Esther Duflo


Jeune économiste française née le 25 octobre 1972, Esther Duflo est actuellement professeur au Massachusetts Institute of Technology, où elle détient la « chaire Abdul Latif Jameel sur la réduction de la pauvreté et l'économie du développement ». Après des études d'histoire à l'École normale supérieure, elle se tourne vers l'économie sur les conseils de Thomas Piketty. Elle réussit une maîtrise d'histoire et d'économie en 1994, puis un DEA d'économie en 1995. Elle sera assistante de recherche de Jeffrey Sachs et de Daniel Cohen.

En 1999, le département d'économie du MIT l'engage en tant que professeur assistant, pendant son son doctorat. Elle consacre sa thèse, intitulée Three Essays in Empirical Development Economics (Trois essais sur l'économie empirique du développement), à l'évaluation économique des projets de développement. Elle obtient le statut de professeur associé en 2002, à l'âge de 29 ans. Elle obtient le prix Elaine Bennett pour la recherche de l'American Economic Association en 2002, prix qui récompense une femme de moins de quarante ans dont les contributions en recherche économique sont exceptionnelles. En 2005, Le Monde et le Cercle des économistes lui décernent le prix du meilleur jeune économiste français. Elle est co-rédacteur des revues 'Review of Economics and Statistics' et 'Journal of Development Economics', et rédacteur fondateur de la revue 'American Economic Journal: Applied Economics'.

Elle a été nommée en fin d'année 2008 professeur au Collège de France où elle détient la première chaire internationale d'économie « savoirs contre pauvreté », cofinancé notamment par l'Agence française de développement. Le cours inaugural de sa leçon s'intitulait : "Expériences, sciences et lutte contre la pauvreté" (8 janvier 2009).

Son domaine de recherche est l'économie du développement, en particulier la santé, l'éducation, et l'accès au crédit. Elle s'intéresse tout particulièrement au développement d'expériences sur le terrain comme méthode d'analyse des causalités en économie, c'est-à-dire à l'évaluation scientifique, avec groupes témoins dans des expériences de terrain, comme en sciences dures, de toute politique économique ou de développement économique.

Ces cours au Collège de France sont accessibles sur internet à l'adresse suivante ...

Son champ de prédilection est ce que l'on appelle la microéconomie, de façon toutefois très divergente de ce que l'on entend normalement par microéconomie. La microéconomie est le plus souvent entendue comme une science mathématique d'agrégation des comportements rationnels des acteurs économiques, pour permettre l'élaboration d'une théorie du grand tout, de l'équilibre général walrassien. Esther Duflo ne voit pas la microéconomie comme cette science de la modélisation, mais au contraire comme une estimation sur le terrain de l'expérimentation en situation réelle de phénomènes économiques ou de comportements économiques.

L'économie, pour elle, doit être une science humaine, aussi rigoureuse et impartiale qu'une science grâce à l'expérimentation, aussi humble et condamnée à l'erreur qu'une science humaine, généreuse et engagée ...

Mais son approche expérimentale pose selon moi une problématique, de la même manière que l'expérimentation pose problème en matière de médecine, dès lors qu'elle s'applique à des individus, à des êtres humains ... et non à des choses, à des objets, comme dans d'autres sciences expérimentales (en physique ou en biologie). De quelle légitimité dispose l'expérimentateur pour décider qu'un groupe témoin recevra un placebo ou verra sa maladie se poursuivre, et qu'un autre groupe choisi aléatoirement disposera d'un traitement expérimental qui sera peut-être capable de le soigner ?

Le problème est le même, selon moi, en économie expérimentale ou en économie du développement expérimentale ... De quel droit un expérimentateur, tel Esther Duflo, peut-il décider que tel groupe aléatoirement sélectionné se verra proposer telle ou telle méthode ou expérience économique, qui lui permettra de réussir à se développer, et que tel autre groupe, par l'aléa du hasard, en sera exclu, ou se verra imposer des méthodes de culture moins intéressante, susceptibles de causer de la misère ou la mort ? Cette méthodologie en économie a le défaut de placer l'expérimentateur dans un rôle pratiquement de divinité, pour lequel celui-ci n'a aucune compétence ni aucune légitimité pour décider du devenir d'autres individus ... Cette méthode ne peut pas être appliquée dès lors qu'elle impacte les chances de survie ou de vie meilleure d'individus, que ce soit en économie ou en médecine ... La méthode d'expérimentation n'a véritablement sa place que dans les sciences portant sur des objets ou des phénomènes non vivants !


Saucratès


Précédents écrits sur le même sujet :
1.http://saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2023957-theories_du_developpement__1_.html

a.http://saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2022118-critique_du_developpement.html

b.http://saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2021665-du_developpement__5_.html



09/12/2010
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