Critiques de notre temps

Critiques de notre temps

Sur la morale (5)

 

Réflexion quarante (19 août 2012)
Valeurs, normes et morale (suite)

L'intérêt de ce livre («Les concepts de l'éthique» de Ruwen Ogien et Christine Tappolet) est de s'interroger sur ces concepts de 'normes' et de 'valeurs', sur les réalités qu'ils recouvrent. Intéressante question également que de s'interroger sur ce qui justifie les normes elles-mêmes. En même temps, pourquoi s'interroger uniquement sur cette justification et pas sur ce qui justifierait aussi les valeurs ? Les auteurs défendent en fait une position conséquentialiste, reposant sur les 'valeurs' (qu'ils appellent 'éthique des conséquences'). Au fond, riche interrogation que de discuter des 'normes' (qui posent des obligations, des interdictions, des permissions) et des 'valeurs' (qui disent ce qui est bien ou désirable). Je n'adhère pas du tout à leurs démonstrations que je trouve insuffisantes.

 

Toutes leurs argumentations contre la primauté donnée aux normes reposent sur le respect absolu que les déontologues sont supposés reconnaître aux interdictions morales telles tu ne tueras pas ou tu ne tortueras pas ton semblable. Selon les auteurs, pour sauver des centaines de personnes, on doit pouvoir désobéir à de telles interdictions même s'il faut sacrifier un pour cela ! Il s'agit vraisemblablement du pire dilemne moral auquel on peut être confronté. Tuer de manière délibéré une personne pour tenter d'en sauver peut-être plusieurs ... Parce qu'il n'y a jamais de certitude que ce sacrifice permettra réellement de sauver des vies ... Et peut-on vraiment jouer à la roulette russe avec la vie des gens ? N'y a-t-il pas un risque qu'on ne puisse trouver chaque jour une multitude de raison de sacrifier toujours plus de personnes pour sauver hypothétiquement d'autres personnes ? De même, à partir de combien de vies sauvées est-il rentable de sacrifier une vie ? Deux, trois, dix ? Qui le détermine ? Toutes les vies ont-elles la même valeur ? Les riches valent-ils plus que les pauvres ? Les millionnaires que les clochards ? Les hommes que les femmes et les enfants ?

 

Ce genre d'interdictions (morales) existe selon moi parce que leur négation ouvrirait une boîte de Pandorre. On ne doit pouvoir disposer que de sa propre vie. Libre à nous de la sacrifier si on pense de la sorte pouvoir sauver d'autres vies, et si on en a le courage. Toute autre levée de cette interdiction peut tout aussi bien être la réponse d'un pleutre incapable de se sacrifier mais qui se ferait fort d'exhaurter les autres à le faire. Et on peut dire la même chose des autres règles comme de ne pas torturer ; quelle certitude a-t-on que la personne soit coupable et qu'elle puisse nous donner des renseignements primordiaux ? Et si on se trompe et que cette personne est innocente ou qu'elle ne sait rien ?

 

Derrière une réflexion intéressante, je n'adhère ainsi absolument pas à leurs idées et à leurs arguments, que je trouve stériles. De même, selon les auteurs, ce qui différencient les 'normes' et les 'valeurs', c'est que les 'valeurs' peuvent être respectées de manière graduelle, et pas les 'normes'. Je pense que c'est également faux et que les 'normes' peuvent aussi être graduelles. Il nous est interdit de blesser quelqu'un, physiquement ou moralement, et pourtant même les meilleurs blesseront par des mots d'autres personnes. On refusera un caprice à un enfant même si cela lui fait de la peine pour lui apprendre la vie, pour qu'il grandisse.

 

D'une certaine façon, un argument qui invalide peut-être toutes leurs démonstrations est très simple : le concept de 'bien' sur lequel ils fondent toute leur théorie n'est d'une certaine manière rien d'autre qu'une norme ! Le bien (ou le juste) n'est qu'une vue de l'esprit, une norme sociale, et on aurait très bien pu imaginer exactement l'inverse. Autrement dit, la distinction entre le bien et le mal, entre ce qui est considéré comme juste ou injuste, n'est rien d'autre qu'une convention sociale ; elle appartient au domaine du normatif. Le cannibalisme est ainsi considéré comme une obligation dans certaines cultures (ennemis ou proches parents) et comme un acte de sauvagerie et de barbarie dans d'autres cultures  comme la nôtre. De sorte que les normes (ou les conventions sociales) justifient bien effectivement aussi les valeurs. Je ne crois avoir vu de réponses à cette argumentation dans leur livre (ils ne parlent que de la réduction des valeurs aux normes).

 

Enfin, derrière ces quelques questionnements sur les 'normes' et les 'valeurs', je retiendrais également de ce livre un autre problème fondamental sur ce que signifie le fait de faire le bien, ce que le conséquentialisme appelle «la promotion du bien». Doit-on toujours agir pour faire le maximum de bien autour de nous, ou simplement pour tenter de ne pas faire consciemment le mal ? Peut-on vivre tranquillement en sachant que certains meurent de faim dans le monde ou faut-il tout faire pour combattre la faim dans le monde ? Il se trouve évidemment que j'oublie totalement la misère qui nous entoure dans ma vie de tous les jours. Mais est-ce que je pense même simplement encore à faire le moins de mal possible ou bien est-ce que je ne vis pas simplement en ne pensant qu'à mon simple confort et mon seul plaisir ? En ce sens, ce dernier questionnement me parle en me faisant prendre conscience du fait que je m'éloigne peu à peu d'une bonne éthique de vie en prenant de l'âge. 

 

Réflexion trente-neuf (12 août 2012)
Valeurs, normes et morale

Je suis en train de lire un livre sur l'éthique intitulé «Les concepts de l'éthique» de Ruwen Ogien et Christine Tappolet, avec lequel je suis plutôt en désaccord, comme d'habitude. Je n'adhère pas en fait à leur méthode de démonstration, à leur façon de démontrer leurs affirmations.

Le questionnement de leur livre tourne autour du lien existant entre 'valeurs' et 'normes', et sur la possibilité de réduire l'une à l'autre ou inversement. Qu'entendent-ils par 'normes' et 'valeurs' ? Ce n'est selon moi pas très clair. Les 'normes' ou jugements normatifs sont constitués de tout ce qui a trait à l'obligatoire, au permis, à l'interdit. Les 'valeurs' ou jugements axiologiques correspondraient par opposition à tout ce qui est évaluatifs, c'est-à-dire appréciatifs ou dépréciatifs.

Pour ma part (ce qui peut expliquer ma prévention à l'égard des thèses développées dans ce livre), j'accorde plus d'importance aux normes impératives qu'aux simples jugements de valeur qui impliquent forcément leur égale importance ou inimportance. De sorte que l'on aurait tout aussi bien pu avoir une morale qui aurait pu élever au rang de paradigme fondateur le vol ou le meurtre si on se contentait des jugements de valeur des uns et des autres.

 

L'un des arguments, l'une des démonstrations des auteurs qui me posent problème est le suivant : «(...) étant donné que les faits naturels ne peuvent fonder ou justifier les normes, ce sont ou bien les normes ou bien les valeurs qui pourraient le faire. Si nous avons des raisons de penser que les normes ne le peuvent pas, il ne restera plus que la possibilité de faire porter le poids justificatif aux valeurs.» (page 109).

 

Cette argumentation sera réutilisée à d'autres reprises par les auteurs. Mais elle repose sur un présupposé non démontré par les auteurs, à savoir qu'il n'existe pas une autre justification (une quatrième) possible aux normes ! Ce qui ne me semble pas si évident ... Je pense aux préceptes bibliques comme fondements des normes, édictés directement par un Dieu. Mais on pourrait aussi sûrement imaginer d'autres fondements moins divins, plus humains, comme la génétique.

 

Normes, valeurs, vertu. Pour ma part, je crois que nos actions reposent sur un condensé de ces trois principes. On agirait ainsi en fonction de normes parfois, de valeurs personnelles d'autre fois, de devoirs/besoins de vertu enfin. Les normes se répartissent en de multiples niveaux, des plus impératives à celles qui n'ont qu'une simple valeur juridique. Mais dans le cadre de l'action, on se retrouve tous face à un choix moral : se conformer à ce que nous dictent les normes (il faut faire cela ou ne pas faire cela), nos valeurs (ce serait bien/mieux de faire cela ou pas cela) ou la vertu ... D'une certaine façon, cela semble assez proche, et d'une certaine manière, ce livre vient éclairer ces différences.


Saucratès


Mes précédents écrits sur la Morale
1.//saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2002623-sur_la_morale_1.html
2.//saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2002665-sur_la_morale_2.html
3.//saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2002708-sur_la_morale_3.html
4.//saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-9385886-sur_la_morale_4.html



12/08/2012
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 9 autres membres