Critiques de notre temps

Critiques de notre temps

Quel futur pour l’espèce humaine

De quel monstre le présent risque-t-il d’accoucher

Par Saucratès 

Saint-Denis de la Réunion, lundi 13 novembre 2023
 

Il est des moments et des époques qui apparaissent hors du temps, des évènements et des moments devant lesquels on se sent en sidération. Dans quelques décennies ou quelques siècles, lorsque l’on reviendra sur les événements des dernières années et des dernières décennies, les années 2000-2020, j’espère que nos successeurs demeureront sidérés devant la dégradation atroce de notre présent. La lecture des évènements passés permet de mesurer l’aberration de notre présent.

 

Je ne pense pas aux guerres actuelles, de l’Ukraine à Israël et à Gaza. Les décennies et les siècles passés sont remplis de guerres de toute sorte, que l’on pense aux premières et secondes guerres mondiales, et leurs cortèges de millions de morts civils et militaires, aux guerres d’Algérie, d’Indochine puis du Vietnam, de Corée, toujours au vingtième siècle, aux guerres franco-prussiennes, à la guerre de sécession américaines et aux campagnes napoléoniennes du dix-neuvième siècle, à la guerre de cent ans au cours des siècles précédents.

 

Je ne pense pas non plus au climat, à la lutte contre le réchauffement climatique et au supposé égoïsme des générations adultes actuelles que les jeunes ou moins jeunes activistes accusent d’avoir sabordé notre planète (leur planète si on les écoute). 

 

Non, je pense à la déchéance des temps présents, des comportements, où un mot, une phrase, un geste mal interprété ou interprété volontairement à tord donnent lieu à médiatisation, à grossissement, à amplification, à exagération. Je pense aux procès en sorcellerie que des activistes de toute sorte intentent contre toute personne représentant leurs ennemis, à savoir un individu appartenant à la race des hommes blancs, coupables de tous les crimes à leurs yeux.

 

Notre présent est d’abord et avant tout marqué par une judiciarisation et une amplification de plein de petites phrases, de petites actions qui n’honorent personne, et surtout pas ceux qui s’y emploient. Un humoriste comme Guillaume Meurice sanctionné par son employeur d’un avertissement, et que nombre de fâcheux voudraient voir licencier parce qu’il a osé commettre une blague, certes de mauvais goût, sur le premier ministre israélien, en le comparant à un nazi sans prépuce. Je pensais que l’affaire des caricatures et du massacre de Charlie Hebdo avait inscrit dans le marbre le droit à caricaturer, à offenser et à se moquer, même lorsque ces moqueries font mal, blessent, offensent, sont méchantes et odieuses. Si on ne peut pas comparer un dirigeant juif et un dirigeant nazi, si on ne peut pas parler de prépuce, si on ne peut pas plus moquer ou déformer une députée d’origine africaine sur son apparence, et sur ses affinités avec le Hamas, alors on ne peut pas plus se moquer de Dieu, du pape ou du prophète Mahomet. 

 

https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2023/11/12/guillaume-meurice-plaisante-pour-son-retour-a-l-antenne-la-patronne-de-radio-france-exclut-son-licenciement_6199663_3237.html

 

https://www.marianne.net/societe/medias/caricature-de-daniele-obono-accuse-de-racisme-charlie-hebdo-denonce-la-decheance-morale-de-lfi

 

https://www.lefigaro.fr/politique/lfi-accuse-charlie-hebdo-de-racisme-et-d-antisemitisme-apres-une-caricature-de-daniele-obono-20231020

 

Si on peut aujourd’hui attaquer et sanctionner Guillaume Meurice pour sa blague sur Benyamin Nétanyahou, ou poursuivre Charlie Hebdo pour sa caricature de Daniele Obono, cela ne donne-t-il pas raison aux terroristes islamistes qui se sont attaqués au journal Charlie Hebdo, qui ont massacré ces dessinateurs et les personnes qui se trouvaient dans son bâtiment : Cabut, Wolinski, Charb, Tignous ou Oncle Bernard (Bernard Maris), entre autres ? Leur mort n’a-t-elle donc servi à rien ? On ne peut pas autoriser les caricatures et défendre le droit à caricaturer lorsque les dessins visent Mahomet et la religion musulmane ou catholique, mais l’interdire lorsqu’elles visent des juifs ou une députée d’origine africaine. 

 

https://www.leparisien.fr/faits-divers/attentat-a-charlie-hebdo-qui-sont-les-12-victimes-08-01-2015-4428271.php

 

Le droit à la caricature, à la moquerie, à l’offense, est un droit inaliénable de la liberté d’expression et de l’indépendance journalistique. Si on décide que certaines personnes sont au-dessus de cette loi, qu’ils s’appelent Obono ou Nétanyahou, ou Mahomet, alors nous avons perdu. Pour ma part, j’y crois à ce droit de la caricature, même si je suis beaucoup trop petit, trop insignifiant, trop inconnu pour être concerné par un quelconque risque d’être caricaturé. Ces menaces de poursuites ou ces poursuites sont un signe de la culture de la peur, de la judiciarisation, de la déchéance de notre présent, qui s’effondre devant le conformisme et le culte de toujours plus propre, du toujours plus aseptisé. La déchéance des temps présents se nourrit de la peur des gouvernants de perdre leur poste, leur pouvoir, leur parcelle de pouvoir. Il n’y a plus de courage possible lorsque les puissants et les réseaux sociaux emballés peuvent faire virer n’importe qui n’importe où.

 

Dans le cas présent, la patronne de Radio France ne pouvait pas ne pas sanctionner Guillaume Meurice, même d’une sanction symbolique, sinon c’était elle-même qui risquait de perdre son poste face à l’emballement des réseaux sociaux, face à l’absence de courage politique d’un gouvernement qui aurait pu la démettre de sa responsabilité. Comment le courage peut-il survivre face au manichéisme des passions tristes déchainées des multitudes cachées dans l’anonymat de la masse, de la foule ? Comment le courage peut-il survivre face à un pouvoir politique tout puissant sans repère, sans valeur, sans boussole, sans courage ?

 

De la même manière, un député parlementaire LFI David Guiraud se trouve sous le feu après avoir attribué à Israël les massacres de Sabra et Chatila, qui s’étaient déroulés en 1982 au Liban, alors qu’Israël au pire les a laissé commettre par un groupuscule militaire libanais, sans les empêcher. Aussitôt, ce député est menacé de poursuite pour ‘négationnisme’ par une autre député du parti du Président de la République, ou pour ‘apologie du terrorisme’ par un député LR. Merde, mais le négationnisme n’a rien à voir avec cela. Le négationnisme est en lien avec la négation de l’existence de la solution finale nazie et la remise en cause des camps de la mort et de l’entreprise d’extermination des juifs par les nazis pendant la seconde guerre mondiale. Quel rapport avec les massacres de Sabra et Chatila ? 

 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/11/11/le-depute-lfi-david-guiraud-sous-le-feu-des-critiques-apres-avoir-lie-israel-aux-massacres-de-sabra-et-chatila_6199571_823448.html

 

Là encore, la généralisation à outrance des réseaux sociaux à l’affut du moindre dérapage, de la moindre parole d’un élu, d’un représentant du peuple, fait que le moindre mot peut être interprété, déformé, sorti de son contexte et se retourner contre son auteur. Il ne fait pas bon être un homme public par les temps qui courent.

 

Le monde d’aujourd’hui est le temps de l’hypocrisie, des opinions stéréotypées, lissées, aseptisées. C’est le règne des petits caïds, des grands pontes. Darmanin qui s’attaque aujourd’hui au méchant footballeur Karim Benzema, ou Valls qui s’attaquait hier au non moins abominable Dieudonné (que les médias et les journalistes adorent désigner par son nom complet, Dieudonné M’Balla M’Balla, comme pour mieux nier sa nationalité française). Mais ces médias utilisent-ils leurs vrais noms pour désigner Charb, Tignous, Madonna ou Johny Halliday ? Les poursuites multiples et les condamnations multiples de Dieudonné par les tribunaux, par la justice, par l’ordre judiciaire qui se trouve en la main des puissants, doit-il nous conduire à considérer que ces grands pontes politiques ont raison, ou que le système politique et judiciaire entier participe à cette entreprise de démolition  de Dieudonné ? Le fait que Dieudonné ait pu être condamné en mars 2015 à deux mois de prison avec sursis pour apologie du terrorisme (condamnation confirmée par la cour d’appel de Paris en mai 2016) pour avoir écrit sur sa page Facebook «Je me sens Charlie Coulibaly» fait froid dans le dos ! Evidemment que je me sens toujours «Charlie»! Il s’agit toujours de mon profil sur FaceBook. Bien plus que LFI qui s’attaque aujourd’hui au droit à la caricature de Charlie Hebdo, voire que ce gouvernement qui critique le droit à outrance de Guillaume Meurice. Mais poursuivre et condamner un humoriste pour avoir simplement associer Charlie et le nom d’un terroriste ?

 

A quel point la main mise de ce régime sur notre société est-elle fragile pour que ce régime est besoin de criminaliser et de condamner tous ceux qui se permettent la moindre critique contre le système ?

 

Climat d’exagération. On se rappelle la plainte déposée contre l’écrivain Michel Houellebecq pour quelques paroles retranscrites dans le journal de Michel Onfray sur la communauté musulmane. Ou bien le parfum sulfureux qui traine autour de lui pour avoir écrit son livre ‘Soumission’, que la majeure partie de ses critiques n’a pas dû lire. On peut aussi arrêter un groupe de huit jeunes gens âgés de 11 à 16 ans pour avoir chanté et enregistré dans la ligne 3 du métro parisien une chanson dont les paroles sont bien sûr relativement stupides mais ne constituent pas vraiment une apologie du terrorisme ni de l’antisémitisme : «Nique les juifs et Nique ta mère - Vive la Palestine Ouais Ouais - Nique les juifs et les grands-mères - On est des nazis et fiers». Là encore, c’est certes stupide, mais à quel point ce monde est-il fragile pour s’attaquer et criminaliser ce genre de bravade !

 

https://www.leparisien.fr/faits-divers/video-antisemite-dans-le-metro-parisien-huit-mineurs-de-11-a-16-ans-interpelles-13-11-2023-DFY5GKIJQBALLMGDMPCSVA4MXM.php

 

Pourrait-on un instant se replonger dans les évènements des années 1950 et 1960 pour se permettre de relativiser tous ces monstrueuses abominations qui motivent procès, plaintes, poursuites pénales et étripages. Les intellectuels de cette époque, à cette époque-là, ont écrit bien pire, se sont montrés bien plus acharnés. C’était pourtant une époque que l’on dit coincée, conformiste. D’avant la libération des mœurs, d’avant la réforme du droit de la famille et de la toute-puissance paternelle, du pater familia. Celle du début de la cinquième république, du Général de Gaulle, d’un pouvoir qui corsetait la société. Et pourtant, les expériences de toutes sortes qui y ont été tentées ne pourraient plus aujourd’hui y avoir cours, qu’il s’agisse du mouvement des Situationnistes autour de Guy Debord, des cours de Sartre, Marcuse, Lefebvre, ou même de Foucault. Aujourd’hui, la société occidentale s’est judiciarisée à outrance et se croit autorisé à poursuivre quelqu’un ou quelque chose qui le gêne, qui exprime une idée qui lui déplaît, qui empiéte sur ses droits.

 

Les excès du passé nous renseigne aussi sur ce qui nous attend dans le futur, dans quelques années d’ici. Je pense notamment notamment aux excès de la Révolution culturelle de Mao Tse Toung et des gardes rouges. À l’acharnement dont ils firent preuve contre les mandarins de leur époque. Je pense aux excès du mouvement estudiantin de mai 68, des enseignants pris à partie par les etudiants à Nanterre ou sur les campus américains, parce qu’ils étaient trop vieux, trop mandarins, trop blancs. Je pense aux excès actuels dès mouvements #metoo, #balancetonporc.org ou #blacklivematter et je sais que bien pire que cela nous attend encore. 
 

Pour donner une idée des exagérations de la période de mai 68, je me réfère à Michel Onfray dans ‘L’autre pensée 68’ :

 

«… en juillet 1968, lors du festival d’Avignon … Jean Vilar, l’acteur de la démocratisation du savoir et de l’éducation populaire que l’on sait, se fait prendre à partie par des jeunes qui, chaque jour, chaque soir, dans tous les endroits, le menacent, l’agressent et scandent ‘Vilar, Béjart, Salazar’ - autrement dit salissent son nom en l’associant au dictateur fasciste portugais … Après le festival, Jean Vilar part se reposer à Sète - il est victime d’un infarctus.» (page 210-211)

 

«… en avril 1969, Paul Ricœur devient le doyen de l’Université de Nanterre. Des étudiants maoïstes viennent le chercher dans son bureau, le traînent devant les leurs où il subit un procès révolutionnaire en règle : l’accusation lui demande de justifier ce qui l’autorise à être professeur, à donner des cours. Humilié, il répond avec calme. L’année suivante, des graffitis insultants recouvrent les murs, des pamphlets circulent sur son compte, on lui crache au visage, une vingtaine d’étudiants le poursuivent et lui renversent une poubelle sur la tête …» (page 211)

 

«… Adorno, incontestable philosophe de gauche, eut lui aussi à rencontrer cette violence contre sa personne. Il avait assuré les étudiants de son soutien, souscrivait à l’idée d’un changement radical dans l’université, critiquait les hiérarchies autoritaires, dénonçait la nature répressive du code pénal en matière de liberté sexuelle. L’auteur du ‘Jargon de l’authenticité’ devait faire une conférence sur le classicisme de Goethe à l’université libre de Berlin. Un groupe d’étudiants gauchistes s’approche de l’estrade et déroule une banderole puis lui reproche de recourir à une formule d’Horkheimer, lui aussi philosophe de gauche, qui parlait du danger de l’activisme violent des étudiants qui risquait de tourner au fascisme de gauche …» (page 211-212)

 

Ce qui se prépare est une radicalisation encore plus grande des mouvements activistes de toute sorte, écologiques, antiracistes et féministes, qui risquent de s’enhardir toujours plus jusqu’à copier certains des pires mouvements fascistes de l’histoire, que ce soit sur le modèle de la Révolution culturelle chinoise, des Camps de redressement de Pol Pot, de Staline, d’Hitler ou de Mao Tse Toung. On se prépare des procès culturels des grands dirigeants des entreprises polluantes ou juste capitalistes, qui seront contraints à faire pénitence, à faire leur autocritique puis à payer leurs crimes, des procès culturels des hommes blancs qui seront poursuivis pour avoir profité de leur statut privilégié de mâle au détriment des femmes, contraints également de faire leur autocritique. 

Si l’humanité survit à cette épisode d’obscurantisme qui nous attend, j’espère que les générations du futur sauront juger à sa vraie valeur la noirceur de notre époque actuelle et les monstres qui auront permis son avènement. 

 

 
Saucratès



13/11/2023
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