Critiques de notre temps

Critiques de notre temps

Sur l'économie (3)

 

Réflexion vingt-trois (7 février 2011)
Consommation, produits importés et emploi

 

L'économie française comme l'ensemble des économies occidentales est malade du chômage, de ces emplois qui disparaissent plus vite que de nouveaux ne se créent, de ces entreprises et de ces groupes qui délocalisent leur production dans des pays à faible coût de main d'oeuvre, ou dans des pays où elles espèrent pouvoir s'implanter pour bénéficier de la croissance de leur demande intérieure ... la Chine notamment ...

 

Cette maladie du chômage a plusieurs causes. L'une d'elles s'expliquent par l'absence de toute citoyenneté des entreprises qui délocalisent ou transfèrent leur production, qui délocalisent les emplois vers d'autres pays, pour diminuer leurs coûts de production, pour faire un peu plus de profits à court terme, pour pouvoir accroître certaines autres dépenses comme la publicité et des dépenses somptuaires ou de partenariat ... Des entreprises anti-citoyennes, on en connaît des milliers, comme Majorette qui ne maintient plus qu'une poignée d'emplois en France (ceux de ces dirigeants) mais qui n'hésite pas à parler de sauvegarde des emplois et de l'entreprise en délocalisant la totalité de sa production hors de France ... Mais comment ne peut-on penser qu'aux possesseurs du capital lorsque l'on parle d'une entreprise ?... Comme Sapmer du groupe Bourbon qui implante une usine de conditionnement de poissons sur l'île Maurice, à quelques centaines de kilomètres du département de la Réunion où elle affiche pourtant son enracinement, mais où le coût de la main d'oeuvre moindre, les normes de sécurité alimentaires et industrielles draconniennes, la législation tatillonne, lui coûteraient apparemment beaucoup trop cher ... Comme Nike et Addidas, qui font fabriquer pour moins de dix dollars leurs baskets dans des usines dortoirs dans des pays à très faible coût de main d'oeuvre et à législation sociale inexistante, mais les vendent à plus de dix fois leur coût de revient, la différence rémunérant la publicité et les salaires astronomiques de leurs dirigeants et les profits de leurs actionnaires ...

 

Mais le chômage a d'autres causes. Les libéraux pointeront du doigt notre législation sociale et fiscale, qui incite nos entreprises à délocaliser à l'étranger. Certes, mais ces mêmes ploutocrates n'accepteraient pas de voir leur propre niveau de vie être impacté par leurs mesures libérales ; ils voudront bien de la misère pour les autres, seulement si cette misère ne les concernent pas ou les enrichit encore un peu plus ...

 

La véritable autre cause du chômage est le comportement des consommateurs. Tant que les consommateurs privilégieront leur porte-monnaie, la qualité-prix des produits qu'ils consomment, à leur contenu en emplois, les entreprises anti-citoyennes continueront d'agir comme elles le font actuellement. Tant que les consommateurs ne sanctionneront pas le caractère anti-citoyen des biens qu'ils consomment, le chômage continuera de nous frapper, et les actes d'anti-citoyenneté se perpétueront.

 

Il est en effet consternant de voir des personnes, des entreprises, s'expatrier et délocaliser pour des raisons de fiscalité ou de coûts salariaux, mais continuer de vendre leurs produits en France, auprès des consommateurs français, sans que presqu'aucun ne se révolte. Cela va de chanteurs comme Johny ou tant d'autres, expatriés en Suisse ou en Argentine pour payer moins d'impôts, à des milliers d'entreprises comme Sapmer, Bourbon ou Majorette ...

 

 

Réflexion vingt-deux (31 juillet 2010)
Aux origines du capitalisme

Un article du Nouvel Observateur de début juillet (2010) m'a rappelé certaines lectures et interrogations sur les origines du capitalisme. Cet article mentionnait les livres récents publiés par trois chercheurs sur le sujet, pour rappeler ensuite que la naissance du capitalisme en Europe ne s'expliquait pas par une «prédisposition particulière de l'Europe au capitalisme» ni une «prédisposition culturelle particulière» ni enfin par un «produit exclusif du génie européen» mais simplement par un «enchaînement plus prosaïque d'effets d'aubaine où la chance et la violence ont eu leur part».
http://bibliobs.nouvelobs.com/20100706/20335/leconomie-est-a-louest

Le Nouvel Observateur cite les livres récents de Jean-François Bayart, de Jacques Le Goff et de Kenneth Pomeranz. Mais même si ce n'était pas l'objet de cet article d'analyser toutes les thèses concernant l'apparition du capitalisme en Europe, et non pas ailleurs dans le Monde, on ne peut ignorer les thèses différentes et plus anciennes d'autres chercheurs sur ce sujet. On ne peut ainsi ignorer les thèses défendues par Max Weber sur «L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme» ou celle d'un autre très grand historien français Fernand Braudel, pour celles dont je me rappelle.

Que ces trois historiens (Bayart, Le Goff, Pomeranz) puissent prouver que des régions de Chine ou d'Inde étaient aussi développées que les régions européennes les plus avancées à la fin du Moyen Age européen en Angleterre ou en Hollande ne me semble pas contestable. Comme Pomeranz l'indique, de nombreuses autres régions dans le Monde en Asie ou en Amérique du Sud auraient tout autant pu être susceptibles d'entrer dans le cercle 'vertueux' de la révolution industrielle, à de nombreuses époques dans le passé, comme en Europe à d'autres époques. Il me semblerait plus correct de dire cependant que ces diverses régions, comme en Europe plus tôt dans le passé, étaient engagées dans des échanges, des flux, commerciaux importants. C'est notamment ce qu'un historien comme Fernand Braudel a décrit pour l'Europe des années mille, en démontrant que dès le plein moyen-âge, les courants commerciaux étaient très développés et que le capitalisme y existait déjà.

Et pourtant, à l'époque de la Rome antique, dans l'Europe en plein moyen-âge, dans la Chine antique ou au sortir du moyen-âge européen, en Inde, dans les civilisations américaines précolombiennes pourtant extrêmement avancées, le développement économique et l'industrialisation capitaliste n'eurent pas lieu. Et cet accident est en effet un sujet d'intérêt extrêmement surprenant, même si la position des historiens cités par le Nouvel Observateur m'interpelle. Le résultat d'un effet d'aubaine lié au pillage de l'empire aztèque et de l'Afrique !

Max Weber a pour sa part lié l'essor du capitalisme à l'éthique protestante et notamment au principe de la prédestination, c'est-à-dire au fait de l'acceptation par tous que la réussite individuelle d'une personne était le seul signe visible de sa prédestination à être sauvé. Cette éthique protestante expliquera que la Hollande, puis l'Angleterre et les Etats-Unis deviendront les principaux centres du développement économique de l'Europe et du phénomène de l'industrialisation. La réussite individuelle n'y devient pas source d'envie ; c'est un signe d'une prédestination divine. Ceux qui échouent, ceux qui sont pauvres, ne sont pas seulement ceux qui n'ont pas eu de chance dans la vie ; ils sont en plus maudits ! D'une certaine façon, cette différence religieuse entre protestantisme et catholiscisme explique encore les divergences actuelles vis-à-vis de la richesse entre les pays anglo-saxons et la France et les autres pays sud-européens catholiques. Cette propension à ne pas accepter la richesse. En même temps, on sait bien que la richesse est essentiellement acquise par héritage et qu'elle ne peut donc pas être un signe quelconque de prédestination, à moins que celle-ci se limite au simple fait d'être bien né. Les pauvres et leurs enfants n'auraient alors pas de chance : maudits dans cette vie et pour l'éternité.

Un autre thèse avancée pour expliquer l'essor du capitalisme en Europe repose sur la démocratie, ce qu'évoque plus ou moins Pomeranz en mentionnant que les commerçants chinois étaient aussi libres que leurs homologues européens. Mais dans cette thèse, c'est l'existence d'un cadre démocratique, la certitude juridique liée à l'absence d'un absolutisme royal toujours susceptible de spolier la richesse d'une classe bourgeoise, qui explique le développement du capitalisme. Dans d'autres contrées, à d'autres époques, et tout particulièrement en Afrique autrefois, toute personne qui s'enrichissait courrait le risque de voir sa fortune être confisquée par un monarque jaloux et/ou de perdre la vie. Nul ne peut être plus riche et plus puissant que le roi ; quelques surintendants des finances français en firent l'amère expérience par le passé. Et aujourd'hui encore en France, il n'est peut-être pas si sûr que l'on soit protégé de ce genre d'absolutisme ... Et c'est un signe inquiétant pour la démocratie. La démocratie repose sur la permanence des règles juridiques et légales et sur la protection absolue de la propriété. Et le développement économique repose sur le respect des règles démocratiques ! Et il ne me semble pas faux de dire que le développement capitaliste est né initialement du développement de la démocratie en Europe (en même temps, la Grèce et la Rome antiques furent des pseudo-démocraties, et même si le commerce s'y développa, l'industrialisation capitaliste ne suivit pas ... mais une partie simplement de ces sociétés furent démocratiques, les marchands y demeurant des étrangers, l'esclavage y existant et surtout ils étaient entourés par la guerre, avec les autres cités et avec les peuples barbares les entourant).

Concernant l'explication avancée des effets d'aubaine lié à la découverte des Amériques, de la mise à sac des empires aztèques et guadémaltèques, et du bénéfice tiré de l'esclavage africain, il faut rappeler l'exemple de l'échec du développement espagnol. L'Espagne fut le principal bénéficiaire de l'or et de l'argent sud-américain. Son économie fut inondée des richesses américaines, et pourtant l'afflux de cet or et de cet argent ne permit pas le développement économique de son économie. Bien au contraire, l'Espagne sombra dans le sous-développement et lorsque cet afflux d'or et d'argent cessa, l'Espagne se retrouva aussi pauvre qu'au début. Par contre, les richesses espagnoles se répandirent par les flux commerciaux dans toute l'Europe, et notamment en Hollande et en Angleterre. Pour quelle raison ? Les espagnols à l'époque de leur splendeur abandonnèrent l'industrie pour consommer toujours plus. Ils exilèrent également la classe de leurs marchands, juifs, pour des raisons religieuses, se privant alors de leur ingéniosité commerciale, industrielle et bancaire ... Raisons religieuses qui conduisit ensuite l'Espagne dans les affres de l'Inquisition. En tout cas, il ne me semble pas que le seul argument de l'effet d'aubaine puisse suffire pour expliquer l'essor du capitalisme en Europe, comme l'exemple espagnol le démontre. Les flux commerciaux, qui ne s'arrrêtaient pas en Europe mais atteignaient la Russie ou la Chine, n'expliquent pas pour quelle raison se fut la Hollande puis l'Angleterre, puis la France, l'Allemagne et les Etats-Unis qui entrèrent dans l'ère industrielle capitaliste ... Explications simplistes du Nouvel Observateur et de Pomeranz !

 


Réflexion vingt-et-une (31 mai 2010)
Les problèmes de dettes publiques et la loi de Gresham ...


Le Monde a attiré mon attention en intitulant un de ses articles : «Les bonnes dettes chassent les mauvaises dettes» dans une allusion amusante mais inversée à la célèbre loi dite de Gresham «La mauvaise monnaie chasse la bonne». Il m'a alors paru intéressant de revenir sur ce paradoxe historique, mais qui n'est peut-être pas sans intérêt de nos jours, où la valeur comparée des monnaies est toujours un sujet de brûlante actualité ...
http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/05/29/les-bonnes-dettes-chassent-les-mauvaises-dettes_1364937_3234.html

La version développée par la journaliste du Monde (Camille de Vergès) consiste à relever que les (bonnes) dettes publiques française (tout particulièrement) et allemande bénéficient d'une demande soutenue de la part des investisseurs internationaux ; excès de demande dont l'effet sur les taux de rendement offerts est favorable à nos états, puisque celle-ci entraîne une baisse des rendements. Pendant ce même temps, les (mauvaises) dettes espagnoles et portugaises doivent rémunérer plus fortement les investisseurs, subissant un désintérêt de leur part. Greffer sur un article assez aride un titre particulièrement accrocheur et surtout apparemment ouvertement faux économiquement parlant permettait de lui donner un certain intérêt.

Que disait la loi de Gresham ? Thomas Gresham est un commerçant et financier anglais du seizième siècle (1519-1579). L'histoire a donné son nom à cette théorie qui veut que «la mauvaise monnaie chasse la bonne» (Oresme et Aristophane sont supposés avoir démontré cette loi bien avant lui). Cette loi signifie que lorsqu'il y a deux monnaies en circulation dans une même économie, les agents économiques thésaurisent la «bonne» monnaie et n'utilisent plus que la «mauvaise».
http://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_de_Gresham
http://www.lafinancepourtous.com/IMG/pdf/1_Loi_de_Gresham.pdf
http://www.les-cercles.fr/economie-societe/politique-eco-conjoncture/221130418/plan-de-secours-europeen-et-loi-de-gresham
http://www.sacra-moneta.com/Actualites-numismatique/Comment-la-bonne-monnaie-chasse-t-elle-la-mauvaise-monnaie.html

Cette théorie économique expliquait un phénomène ancien qui paraissait assez inexplicable, qui voulait que lorsque, parmi deux monnaies, l'une était reconnue par tous de moins bonne qualité que l'autre, la «bonne» monnaie avait tendance à disparaître, et seule la «mauvaise» monnaie était échangée, alors que le sens commun aurait apparemment voulu que la «bonne» monnaie soit préférée par toutes les parties pour les paiements. Cette théorie s'est observée notamment tant que les économies occidentales ont fonctionné dans un système monétaire dit de bimétalisme (or et argent avec un rapport fixe entre les deux métaux).

La question peut être de savoir si la loi de Gresham est encore valable aujourd'hui, notamment dans un système dit «fiduciaire» (reposant sur la confiance). Elle s'observe notamment encore en période de forte inflation pour les pays qui connaissent ce genre de situation. Elle s'observe aussi à une moindre échelle avec les pièces en francs ou en euros en or et en argent, qui ne sont que très rarement utilisées dans les échanges commerciaux. Ces pièces sont immédiatement thésaurisées par ceux qui les reçoivent, alors pourtant que leur valeur faciale est de très loin supérieur à leur contenu en argent ou en or. Ce phénomène est simplement une conséquence de la loi de Gresham. Une autre présentation de cette même loi repose sur la constatation que la «mauvaise» monnaie brûle les mains de ceux qui la possèdent, qui tentent alors de s'en débarasser le plus vite possible. Si vous avez deux monnaies différentes entre les mains, et que vous pensez que l'une perd de la valeur à chaque seconde qui passe (c'est cela une «mauvaise» monnaie), vous aurez alors envie de vous en débarasser le plus vite possible, quoi que ce soit que vous achetiez, quelque soit sa valeur ... D'où des phénomènes d'inflation puis d'hyper-inflation ... Si cette deuxième «mauvaise» monnaie ne perd pas trop de valeur, la pression pour s'en débarasser «à tout prix» est moins importante, mais les personnes préfèreront se débarasser de celle-ci en premier avant d'utiliser la «bonne» monnaie.

Dans la situation actuelle de l'euro, la faiblesse de l'euro par rapport au dollar pourrait le faire considérer comme une «mauvaise» monnaie ; les investisseurs pourraient alors avoir intérêt à placer leurs économies en dollars si l'euro continuait à diminuer sans s'arrêter face au dollar ... Même si accessoirement cette faiblesse de l'euro serait considérée par certains comme une bonne nouvelle pour les entreprises exportatrices européennes (ne pas oublier que les entreprises ont avant tout besoin d'un cadre monétaire stable pour travailler plutôt que des monnaies qui baissent ou qui montent) ...

La loi de Gresham appliquée au marché des dettes publiques ? Au fond, elle doit s'appliquer de la même manière. Dans le cas d'une monnaie, la loi de Gresham repose sur l'idée qu'il y a un excès d'offre de la «mauvaise» monnaie et un excès de demande de la «bonne» monnaie, qui fait que toute la «bonne» monnaie en circulation est immédiatement captée ou thésaurisée. Mais une monnaie ayant par définition cours légal imposée, elle ne peut être refusée comme moyen de paiement dans les échanges et est obligatoirement acceptée.

Dans le cas des dettes publiques, la situation est semblable avec un excès de demande pour les «bonnes» dettes et une insuffisance de demande (soit un excès d'offre) pour les «mauvaises» dettes, qui ne disposent par ailleurs d'aucun pouvoir de moyen de paiement pour pouvoir être utilisés dans un autre rôle. Seuls les fonds spéculatifs et les OPCVM à court terme (monétaires), qui ne conservent des titres de dettes que sur de très courtes périodes de temps, à la manière d'une monnaie (portant intérêt) sont intéressés par ces titres, mais cette utilisation a tendance à accroître la vitesse de rotation de ces «mauvaises» dettes et donc l'offre apparente de ces titres. Si nous n'étions pas dans une situation de fortes émissions de nouvelles dettes par les meilleures signatures de la zone euro (France et Allemagne), qui trouvent facilement preneur, mais si au contraire le volume de leur dette diminuait, nous observerions alors un effet inverse où les «bonnes» dettes auraient tendance à disparaître des échanges, et où seules les «mauvaises» dettes seraient échangées ...

Ce qui permettrait de titrer de manière inverse le titre de cet article du Monde : «les mauvaises dettes chassent les bonnes dettes». De telle sorte que ces titres ne sont ni faux ni vrais ... ils ne sont vrais que dans des situations très particulières ...



Saucratès


Autres écrits sur le sujet :
1.http://saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2007316-sur_l_economie__1_.html
2.http://saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2008581-sur_l_economie__2_.html



25/11/2010
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