Critiques de notre temps

Critiques de notre temps

Sur la morale (4)

 

Réflexion trente-huit (23 août 2010)
La loi, le droit ...


Je n'aborderais pas cette réflexion du point de vue judiciaire, mais du point de vue humain. Dans notre vie de tous les jours, nous nous trouvons souvent confrontés aux droits des uns et des autres, et à ce que nous considérons comme étant notre droit. L'endroit le plus emblématique de ce concept de droit, l'endroit que j'ai déjà décrit, que je considère comme le plus fortement encradré par la loi, c'est la circulation automobile. Accessoirement, c'est aussi l'un des marqueurs du passage à la vie adulte, le droit (toujours le «droit») de conduire seul un véhicule automobile.

Prendre son véhicule automobile, s'insérer dans la circulation automobile au sortir de son domicile, c'est d'une certaine façon s'insérer après la nuit dans la société. Parfois, dans nos hivers si long, c'est un peu comme rejoindre la civilisation, la vie, après la solitude d'un réveil trop matinal. La conduite automobile est toute entière constituée de droits, de propriétés, et d'obligations de s'arrêter ou de laisser passer les autres. Mais plus largement, notre vie toute entière se trouve confrontée au principe des droits des uns et des autres et de leur télescopage avec nos propres droits.

Il y a deux possibilités de faire face à cet état de fait, au télescopage de nos droits avec ceux des autres, de nos droits et les devoirs des autres, des droits des autres et de nos devoirs : soit brandir nos droits comme un porte-étendard et attendre impatiemment, sans aucune tolérance vis-à-vis des autres qu'ils remplissent leurs devoirs, comme nous remplissons les nôtres vis-à-vis d'eux ... soit considérer à chaque fois comme non acquis que les autres respectent nos droits et par conséquent se réjouir à chaque fois que nos droits sont respectés par les autres, en considérant cela comme un cadeau ...

Cette dernière solution ferait de nous des sages, ce que je ne suis pas. Comme réagir face à quelqu'un qui ne respecterait pas notre droit ? Dans la première optique, l'absence de tolérance nous fera réagir par l'agressivité ou par la rage intériorisée et par voie de conséquence difficilement communicable ... On se trouve dans cette situation conduit à douter perpétuellement du respect par les autres de nos droits, en considérant l'accomplissement par les autres de leurs devoirs à notre égard comme un dû ... Mais ce cas n'est guère différent de la situation inverse qui repose sur le fait de considérer comme non acquis le respect de nos droits et comme un cadeau leur respect ... La seule chose qui compte et qui différencie ces deux optiques, c'est l'état d'esprit dans lequel on appréhende le respect de nos droits, comme un dû dont la réalisation nous insatisfait, mais le défaut de réalisation nous exaspère, ou comme un cadeau dont l'octroi nous réjouit et le défaut de réalisation ne nous émouvoit en aucune façon.

Une telle approche peut-elle s'appliquer à l'ensemble de notre vie ? Vraisemblablement, mais dans ce dernier cas, nous serions des sages, des êtres trop parfaits pour être humains ! Faut-il tendre vers une telle réalisation, vers une telle appréhension de la vie ? Une telle approche est-elle applicable ? Celui qui l'appliquerait dans sa vie de tous les jours serait-il un saint, un naïf ou un serait-il considéré comme un fou, comme un demeuré, comme un inadapté social ?

La réponse à cette question peut se chercher dans les situations de la vie où l'inverse, le fait de considérer comme un dû un certain nombre de choses, est synonyme de goujaterie. Imaginons ces personnes qui considère comme un dû de recevoir des présents pour leur anniversaire ou pour Noël et absolument pas comme un cadeau, comme une surprise agréable. Rappelons-nous cet épisode d'Harry Potter où Dudley, le fils de ses parents adoptifs, compte le nombre de ses cadeaux d'anniversaire, et fait une scène parce qu'il y en a un de moins que l'année précédente (36 au lieu de 37) ! Un cas extrême ? Mais qui ne penserait pas d'une personne qu'elle serait malpolie et mal élevée si elle considérait comme un dû que vous la laissiez passer dans une file, que vous ayez un mot gentil, une attention ... même si elle est de votre famille, une vieille tante par exemple ... Evidemment, aucun d'entre nous n'aimerait être oublié le jour de son anniversaire ou le jour de Noël. Quel pire évènement peut-il y avoir que l'on vous oublie un tel jour ? N'y a-t-il pas là le point le plus terrible d'être seul, voire d'être un sans-abri ?

Le concept même de droit nous fait ainsi perdre de vue que la sagesse serait de considérer comme un cadeau, comme un présent, le fait de voir les autres respecter nos droits et de ne pas les considérer ni comme acquis ni comme automatiques.

Mais en même temps, cela me fait une belle jambe pour gérer les cas extrêmement fréquents où telle ou telle personne violera mes droits, ma priorité !


Réflexion trente-sept (17 août 2010)
La morale selon Arthur Schopenhauer (suite)

Avais-je tort lorsque j'écrivais que toute la réflexion sur la morale de Schopenhauer reposait sur sa croyance dans le caractère violent et égoïste de l'homme et de la nature, en la rapprochant de la vision qu'en avait donné Rousseau ? Arthur Schopenhauer a cherché dans son livre «Le fondement de la morale» à expliquer la morale. Et il se trouve que l'explication qu'il lui trouve finalement, après avoir démonté les précédentes explications des autres philosophes (et tout particulièrement celle de Kant) corrobore l'opinion précédemment avancée par Jean-Jacques Rousseau. En ce sens je n'avais pas tort.
http://saucrates.blogs.nouvelobs.com/archive/2010/05/25/sur-la-morale-quatre.html

Là où mon affirmation peut interpeller par contre, c'est lorsque l'on découvre que le fondement trouvé par Schopenhauer à la morale est la «pitié», qu'il oppose à deux autres sentiments opposés, l'«égoïsme» (le fait de penser d'abord à soi quelque soit le tord causé aux autres) et la «méchanceté» (le fait de chercher à faire du mal aux autres quelque soit le tord que cela nous cause). Et surtout par le fait que selon lui ce sentiment de «pitié» est plus répandu que l'on ne pourrait penser. 

« Nous avons ramené à trois tous les principes qui font agir l'homme : égoïsme, méchanceté, pitié. Maintenant, s'ils se rencontrent en tout homme, c'est en des proportions incroyablement diverses et qui varient d'individu à individu. Selon les combinaisons, les motifs qui ont prise sur l'individu sont différents et les actes aussi par conséquent. Sur un caractère égoïste, les motifs égoïstes auront seuls prise : tout ce qui pousserait à la pitié ou à la méchanceté sera non avenu ; un tel homme ne sacrifiera pas plus ses intérêts pour tirer vengeance d'un ennemi que pour aider un ami. Cet autre, très ouvert aux pensées méchantes, bien souvent, pour nuire à autrui, n'hésitera pas à se faire le plus grand tort. Il y a de ces caractères qui se font une joie de songer qu'ils sont cause de la douleur d'autrui, au point d'oublier leur propre douleur, si vive qu'elle soit (...). En regard, plaçons la bonté d'âme : c'est un sentiment profond de pitié, étendu à tout l'univers, à tout ce qui a vie, mais surtout à l'homme ; car à mesure que l'intelligence s'élève, grandit aussi la capacité de souffrir (...). Ainsi la bonté d'abord nous retiendra de faire tort à personne en quoi que ce soit, puis même elle nous excitera à aller au secours de tout ce qui souffre autour de nous. Une fois dans cette voie, un coeur généreux peut y aller aussi loin que peut faire, dans le sens contraire, un méchant, et pousser jusqu'à ce rare excès de bonté, de prendre plus à coeur le mal d'autrui que le sien propre, et de faire pour y remédier tels sacrifices, dont il aura plus à souffrir que ne souffrait son obligé. Et s'il s'agit de venir en aide à plusieurs personnes, à un grand nombre, au besoin c'est sa personne qu'il sacrifiera. »
«Le fondement de la morale», Arthur Schopenhauer, pages 212-213


Etre moral selon Schopenhauer, c'est donc agir pour le bien des autres en éprouvant de la «pitié» à leur égard, en se mettant à leur place et en se sentant concerné par ce qui leur arrive, en ressentant que eux et soi-même, c'est la même chose, que ce qui les touche me touche aussi. Jean Jacques Rousseau aurait avancé (dans le deuxième discours) la même explication à la morale.

Trois caractères de base, «piti黫égoïsme» et «méchanceté», pour fonder l'étude de l'ensemble des actions des hommes, l'étude de la morale ... avec cette idée que l'homme «bon» selon Schopenhauer s'attend à recevoir des autres le même traitement qu'il leur accorde (pitié et bonté) tandis que l'homme «mauvais» (c'est-à-dire soit égoïste soit méchant) s'attend également le même genre de traitement des autres ... 

« (...) Le méchant, dans sa détresse, ne compte pas sur l'aide des autres ; s'il y fait appel, c'est sans confiance ; s'il l'obtient, il n'en ressent nulle reconnaissance : il ne peut guère voir qu'un effet de la folie d'autrui (...). Et de là vient tout ce qu'il y a de monstrueux dans l'ingratitude. Cet isolement moral, où se renferme par nature, et inévitablement, le méchant, l'expose à tomber souvent dans le désespoir. - L'homme bon, lui, met autant de confiance dans l'appel qu'il adresse aux autres, qu'il sent en lui de bonne volonté toujours prête à leur porter secours. C'est, nous l'avons dit, que pour l'un, l'humanité est un non-moi, et pour l'autre c'est encore moi. L'homme généreux, qui pardonne à son ennemi, et qui rend le bien pour le mal, voilà l'être sublime, digne des plus hautres louanges (...). »
«Le fondement de la morale», Arthur Schopenhauer, page 236


Conclusion dérangeante parce que personnellement, je n'attends rien de positif de mes semblables, et en aucun cas de la bonté et de la pitié, si ce n'est des quelques personnes que je considère comme mes amis mais dont je ne serais pas certain (et dont je n'attendrais pas) de pouvoir compter sur eux le jour où j'aurais des problèmes ... Chose que l'on ne peut attendre que de ses parents (mais pas des miens) et que je ne m'obligerais, que je ne m'engagerais à fournir qu'à mes seuls enfants et à ma femme.

D'où cette idée dérangeante de devoir considérer que je ne suis pas un homme «bon» selon Schopenhauer ni un homme «moral», mais un homme «mauvais». Moi qui me considérait jusqu'à présent comme obéissant à des règles morales relativement bien fondées et justes, comme un homme «moral» ! Dure et dérangeante découverte !

Selon Schopenhauer, en donnant une base impérative à la morale en fonction de principe de devoir, de loi morale, de rationalité, Kant avait construit sa réflexion morale sur les fondements de la religion judaïque ou catholique, dont la valeur n'était que celle des préceptes de cette religion.

Toutefois, il me reste une interrogation (au-delà de la validité de la réflexion de Schopenhauer pour laquelle l'opinion de philosophes - comme Connaissance - pourrait être enrichissante mais qui peut vraisemblablement être interrogée et discutée) : fonder la morale sur la «pitié» (le fait d'être capable de confondre l'autre et soi-même pour que ce qui touche l'autre donne l'impression de toucher soi-même) ne revient-il pas à devoir interroger le fondement même de la «pitié» ? La «pitié» peut-il être un élément de base indiscutable et ultime des comportements humains, qui ne nécessiterait aucune recherche sur son origine ou son fondement ?

Personnellement, malgré la beauté de la thèse de Schopenhauer, je reste attaché à une vision légaliste, chrétienne, judaïque de la morale, reposant sur une idée d'impératif kantien, sur une idée de devoir ! Peut-être parce que celle-ci est plus rassurante pour moi-même, pour mon moi, parce qu'il ne m'est pas nécessaire de changer de coeur !


 

Réflexion trente-six (9 août 2010)
La morale selon Arthur Schopenhauer

« Maintenant, je prie le lecteur d'y songer, la maxime de l'injustice, le règne de la force substitué à celui du droit, bien loin que l'on ne puisse même la concevoir, se trouve être en fait , en réalité, la loi même qui gouverne la nature, et cela non pas dans le seul règne animal, mais aussi parmi les hommes : chez les peuples civilisés, on a essayé, par l'organisation de la société, d'en arrêter les conséquences fâcheuses ; mais à la première occasion, en quelque lieu, en quelque temps qu'elle se présente, dès que l'obstacle est supprimé ou tourné, la loi de nature reprend ses droits. Au reste, elle continue à régner sur les relations de peuple à peuple (...) ».
«Le fondement de la morale», Arthur Schopenhauer, pages 94-95


C'est une idée qui semble habiter toute la pensée de Schopenhauer, et au minimum toute sa réflexion sur la morale,  cette croyance dans le caractère violent de l'homme et de la nature, violent et égoïste. Une croyance assez proche de celle de Hobbes et éloignée de celle de Rousseau. Il réussit accessoirement assez risible, assez triste le concept de morale chez Kant, où tout semble ravalé au niveau de la rationalité. Il écrit plus loin : 

« (...) Aussi quand, la puissance protectrice de l'Etat étant réduite à l'impuissance ou éludée, comme il arrive parfois, nous voyons se révéler les appétits insatiables, l'avarice sordide, la fausseté profondément dissimulée, la méchanceté perfide des hommes, souvent nous reculons, nous poussons les hauts cris, nous croyons voir surgir un monstre encore inconnu aux regards humains : et pourtant, sans le contrainte des lois, le besoin que l'on a de l'estime publique, toutes ces passions seraient à l'ordre du jour. »
«Le fondement de la morale», Arthur Schopenhauer, page 138


Ou encore : 

« (...) La morale serait donc une construction de fond en comble artificielle ; elle serait une invention destinée à mieux tenir en bride cette égoïste race des hommes ; et dès lors, sans l'appui que lui prêtent les religions positives, elle s'écroulerait, parce qu'il n'y a  ni foi pour l'animer ni fondement naturel pour la porter. La justice en effet et la police ne peuvent suffire à leur tâche : il est des fautes qu'il serait trop malaisé de découvrir, ou trop périlleux de punir (...) ».
«Le fondement de la morale», Arthur Schopenhauer, pages 128-129


Enfin, une dernière citation : 

« Aussi, après un peu de réflexion, la Raison imagine-t-elle bientôt d'instituer l'Etat : l'Etat, né de la craite mutuelle que les hommes s'inspirent par leurs forces respectives, prévient les effets désastreux de l'égoïsme général, autant du moins que peut le faire un pouvoir tout limitatif. Mais que les deux agents à lui opposés perdent leur efficacité, aussitôt l'égoïsme se montre, dans sa redoutable grandeur : et le phénomène n'est pas beau à voir ! ».
«Le fondement de la morale», Arthur Schopenhauer, page 144


Une vision particulièrement pessimiste de l'Etat comme la seule solution pour limiter la violence et l'usage de la force entre individus, avec cette idée que lorsque l'Etat vient à disparaître ou à perdre de sa puissance et de sa consistance, alors la société s'effondre immédiatement et l'usage de la force redevient la norme sociale. Accessoirement, cela correspond également à ma propre idée de l'humanité et de l'homme dans une situation de délitement de l'Etat en période de guerre. Comme Schopenhauer, j'avais également observé l'aberration qui veut que les relations internationales, de peuple à peuple comme il l'énonce, repose précisément sur la loi du plus fort, en dehors de toute morale et de toute société policée, solution qui est justement évitée au sein d'une société humaine.

Les relations humaines selon Schopenhauer reposent à part cela, au-delà de l'usage de la force, sur l'égoïsme des individus, préoccupés selon lui par leur seul, propre et unique intérêt personnel, sans aucune considération pour celui des autres. Ce qui le conduit à énoncer qu'une action morale est une action sans considération aucune de l'intérêt d'un individu, à l'opposé de la position de Kant telle qu'il l'énonce selon laquelle une action morale doit être une action absolument rationnelle, d'un absolu détachement.

Il doit être observé que ces deux présupposés de Kant et de Schopenhauer, la rationalité des individus et leur égoïsme, sont les pierres angulaires du libéralisme économique et plus largement même de la science économique : des agents économiques parfaitement rationnels et une main invisible du marché qui permet de transformer la somme des égoïsmes des agents économiques (la poursuite de leur propre intérêt) en le bien de la société toute entière.

Amusant de penser que ce qui est néfaste pour la société, la somme des égoïsmes crus des individus, qui nécessitent pour être limités, à la fois l'influence des religions qui imposent une certaine forme de retenue, une certaine forme de partage, une certaine forme de piété, et à la fois l'invention de la morale, version civile et civique de la piété religieuse (ce qui n'est pas l'idée de Schopenhauer qui cherche à fonder la morale sur une base absolument sûre et indépendante de la morale et de l'ancien testament) ... est considérée comme bénéfique pour l'économie, voire même comme le meilleur système économique envisageable, donnant les meilleurs résultats, le plus haut niveau de satisfaction individuelle (ce que l'italien Paréto dénommait l'optimum maximorom) envisageable et le plus haut niveau de croissance économique !

Amusant ou terrifiant d'imaginer que ces deux fondements sur lesquels repose la science économique soient forcément aussi faux qu'ils le sont pour la morale et les relations interindividuelles au sein d'une société humaine. Comment un fondement comme l'égoïsme peut-il être une tarre en matière de relation sociale et nécessiter d'être corrigé par la morale et la religion, et être tout à fait normal et parfait en matière de relation économique entre individus, et ne pas nécessiter de corrections dans la même société ?


Réflexion trente-cinq (2 août 2010)
Du concept de conscience morale

Je n’avais jamais encore utilisé le terme de conscience dans mes précédents écrits, même si le concept n’était pas très éloigné de l’état de mes réflexions sur la morale.

J’ai trouvé un intérêt à cette notion de conscience dans un petit opuscule écrit par Hannah Arendt intitulé «Considérations morales». Elle y faisait référence à la conscience d’une manière qui m’a fasciné (les phrases soulignées sont de mon fait). 

« Est-ce que notre aptitude à juger, à distinguer le bien du mal, le beau du laid, est dépendante de notre faculté de penser ? Est-ce que l’inaptitude à penser et le désastreux manque de ce que nous nommons conscience coïncident ? La question qui s’imposait était : l’activité de penser en elle-même, l’habitude de tout examiner et de réfléchir à tout ce qui arrive, sans égard au contenu spécifique et sans souci des conséquences, cette activité peut-elle être de nature telle qu’elle conditionne les hommes à ne pas faire le mal ? (Le mot même de con-science, de toutes les façons, semble bien l’indiquer, dans la mesure où il signifie connaître avec et par soi ; un type de connaissance qui est actualisée par toute activité de pensée). Enfin, l’urgence de ses questions n’est-elle pas renforcée par le fait bien connu, et plutôt inquiétant, que seules les bonnes gens sont dérangés par une mauvaise conscience, tandis que c’est tout à fait rare chez les vrais criminels. »
«Considérations morales», Hannah Arendt


Je me suis senti concerné par ce qu’elle écrivait, par son idée de « l’habitude de tout examiner et de réfléchir à tout ce qui arrive » car c’est mon sentiment sur mes schémas de pensée, et parce que j’ignore si tout le monde se trouve dans la même situation que moi, si tous les individus ont la même habitude que moi de réfléchir en permanence sur tout ce qu’ils font, de tout ce qu’ils pourraient faire, de tout qu’ils voudraient faire.

Tout le monde pense-t-il autant que moi ? Et pense-je autant que je le croie et que je le dis ? Certes il est vraisemblable que c'est faux. Puisque Hannah Arendt mentionne aussi que penser c’est cesser d’agir. « Car la principale caractéristique de la pensée est d’interrompre toute action, toute activité normale, quelle qu’elle soit. (…) Parce qu’il est vrai qu’au moment même où nous commençons de penser un sujet, quel qu’il soit, nous arrêtons toute activité, et, inversement, une quelconque activité interrompt le processus de pensée ». En effet, dans le cas contraire, je n’agirais plus, et je n’aurais plus non plus de raison de penser.  

« Le besoin de penser ne peut être satisfait que par la pensée, et les pensées que j’ai eu hier ne peuvent satisfaire aujourd’hui ce besoin que dans la mesure où je peux les penser à nouveau ».
«Considérations morales», Hannah Arendt


Voilà les quelques réflexions nées de la lecture de cet opuscule d’Hannah Arendt. Mais j’ai retrouvé le même sujet de réflexions dans la poursuite de mes lectures sous la plume d’Arthur Schopenhauer (dans «Le fondement de la morale») où il paraphrasait Kant, en fait pour le contredire.

Et j’ai découvert ainsi que la «conscience» est un sujet central en philosophie.  Pour Alain, il n’y a donc pas de morale sans délibération, ni de délibération sans conscience. Souvent la morale condamne, mais lorsqu’elle approuve, c’est encore au terme d’un examen de conscience, d’un retour sur soi de la conscience.

Si pour Rousseau « les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments », il n’en sera plus ainsi pour Kant, qui considérera au contraire la conscience morale comme l’expression de la raison pratique − et encore moins pour Bergson, qui verra en elle le produit d’un conditionnement social. Quant à Nietzsche, je rejoins aussi son analyse. 

« Car, je le répète, l'homme comme tout être vivant pense sans cesse, mais ne le sait pas ; la pensée qui devient consciente n'en est que la plus petite partie, disons : la partie la plus médiocre et la plus superficielle ; car c'est cette pensée consciente seulement qui s'effectue en paroles, c'est-à-dire en signes de- communication par quoi l'origine même de la conscience se révèle. En un mot, le développement du langage et le développement de la conscience (non de la raison, mais seulement de la raison qui devient consciente d'elle même) se donnent la main. Il faut ajouter encore que ce n'est pas seulement le langage qui sert d'intermédiaire entre les hommes, mais encore le regard, la pression, le geste ; la conscience des impressions de nos propres sens, la faculté de pouvoir les fixer et de les déterminer, en quelque sorte en dehors de nous-mêmes, ont augmenté dans la mesure où grandissait la nécessité de les communiquer à d'autres par des signes. L'homme inventeur de signes est en même temps l'homme qui prend conscience de lui-même d'une façon toujours plus aiguë ; ce n'est que comme animal social que l'homme apprend à devenir conscient de lui-même, il le fait encore, il le fait toujours davantage. Mon idée est, on le voit, que la conscience ne fait pas proprement partie de l'existence individuelle de l'homme, mais plutôt de ce qui appartient chez lui à la nature de la communauté et du troupeau ; que, par conséquent, la conscience n'est développée d'une façon subtile que par rapport à son utilité pour la communauté et le troupeau, donc que chacun de nous, malgré son désir de se comprendre soi-même aussi individuellement que possible, malgré son désir « de se connaître soi-même », ne prendra toujours conscience que de ce qu'il y a de non-individuel chez lui, de ce qui est « moyen » en lui, que notre pensée elle-même est sans cesse en quelque sorte écrasée par le caractère propre de la conscience, par le « génie de l'espèce » qui la commande et retraduite dans la perspective du troupeau. Tous nos actes sont au fond incomparablement personnels, uniques, immensément individuels, il n'y a à la aucun doute ; mais dès que nous les transcrivons dans la conscience, il ne parait plus qu'il en soit ainsi... Ceci est le véritable phénoménalisme, le véritable perspectivisme tel que moi je l'entends : la nature de la conscience animale veut que le monde dont nous pouvons avoir conscience ne soit qu'un monde de surface et de signes, un monde généralisé et vulgarisé, que tout ce qui devient conscient devient par là plat, mince, relativement bête, devient généralisation, signe, marque du troupeau, que, dès que l'on prend conscience, il se produit une grande corruption foncière, une falsification, un aplatissement, une vulgarisation. En fin de compte, l'accroissement de la conscience est un danger et celui qui vit parmi les Européens les plus conscients sait même que c'est là une maladie. »
«Le gai savoir», Freidrich Nietzsche


Citation dans laquelle je suis presque sûr que mon ami Connaissance se retrouvera, lui et son concept de morale de troupeau ... Quel rapport entre Connaissance et Nietzsche ?

Pour finir, je conclurais par cette pensée de Hannah Arendt sur l’incapacité de penser et sur le mal, central dans cet opuscule dans sa réflexion sur Eichman à Jérusalem :

« (...) L’incapacité de penser n’est pas la prérogative de tous ceux qui manquent d’intelligence, elle est cette possibilité toujours présente qui guette chacun- les scientifiques, les érudit et autres spécialistes de l’équipée mentale – et empêche le rapport à soi-même, dont la possibilité et l’importance furent découvertes par Socrate. Il n’était pas question ici de la méchanceté, dont la religion et la littérature ont tenté de s’accommoder ; ce ne sont pas le péché et les grandes canailles, les héros négatifs de la littérature, agissant par envie et ressentiment, qui nous intéressent, mais c’est le mal, Monsieur-tout-le-monde, qui n’est pas méchant ni motivé, et qui, pour cette raison, est capable de mal infini – lui qui, contrairement au méchant, n’est jamais confronté au sinistre nocture ».
«Considérations morales», Hannah Arendt



Réflexion trente-quatre (31 mai 2010)
Quelques autres réflexions décousues ...

« (...) L'individu se trouve ainsi déchiré. D'un côté, il appartient à sa communauté, et il sait que la vie humaine n'est possible qu'à l'intérieur d'une communauté. C'est elle qui fournit ce qui lui est nécessaire, non seulement pour son existence biologique, mais encore pour sa vie morale et intellectuelle ; en dehors de toute communauté, il lui serait, à la rigueur, possible de survivre, non de vivre en homme : même la pire des communautés donne à l'individu la possibilité (...) du discours, de l'éducation, de la conscience de soi - et où il n'existe rien, rien ne peut être amendé. »
«Philosophie morale», Eric Weil, page 32


L'individu en société peut-il refuser la morale, les règles de sa (ou d'une) société ? On peut imaginer qu'une personne en désaccord rentre en guerre contre la société (malfrats, terroristes ...). En ont-ils le droit ?

Dans le cas des mouvances rattachées à l'organisation Al Qaida, en vertu  de quel droit une nation va-t-elle les combattre si eux refusent la morale de la société où ils vivent ?

Du droit de vivre à l'écart, hors de notre société, à l'abri de son influence néfaste.

Cas particulier des grands mouvements de contestation sociale, comme en mai 1968 en France, ou il y a quelques années en Argentine, ou aujourd'hui en Thailande ou en Grèce ... une large fraction de la population, d'un peuple presque entier, qui conteste l'évolution de la société dans laquelle ils vivent, évolution qui parfois, comme en Argentine, peut être imposée de l'extérieur (ou considérée comme ...), par les financiers mondiaux et le FMI ... Contestation de la morale qui n'est jamais prise pour ce qu'elle est, mais plutôt uniquement pour le fait de marginaux et de casseurs ...

Un jour vient où cette contestation se calme, matée par l'armée ou par la lassitude ... et où tout redevient comme avant ... Cas de la France après mai 1968, de l'Argentine ... Cette morale contestée apparemment par tant de gens est maintenue pratiquement inchangée. Pire, les leaders de cette contestation se trouve aspirés par le système qu'ils contestaient, pour en devenir des pièces du rouage ... l'exemple de mai 1968, pourtant emblématique d'une contestation du système, et non pas une simple aspiration démocratique comme en Ukraine ou en Thailande, en offre une démonstration parfaite. Que voulez-vous donc installer à la place du libéralisme, si ce n'est plus de libéralisme.

Mais parfois, cette contestation de la morale de la société va si loin chez certains, qu'elle devient contestation de toutes les règles, de tous les pouvoirs, et donc de la vie en société, en communauté.

C'est le danger de la contestation, qu'elle s'étende jusqu'à l'humanité de l'homme, à son aptitude à vivre en communauté. Chaque révolution a toujours connu ce risque, d'être débordée par ceux qui refusent les règles, et donc la vie en société. N'était-ce pas cela la Révolution française, une contestation de la morale de l'Ancien régime, qui ne s'est calmée que dans le sang des guillotinés ... une barbarie sans nom causée par un peuple révolté et des jusqu'aux-boutistes asdsoifés de sang et d'idéal ... « (...) c'est là enfin qu'il finit par constater que la révolte contre la morale existante peut cacher celle contre la communauté en tant que telle et, en ce sens, contre l'humanité de l'homme. »

Cela se voit dans les révolutions sociales comme mai 1968 ou celle des bolcheviks en 1917 ... Cela se retrouve aussi dans les simples grèves du travail dans des entreprises ... Comment se remettre à travailler ensuite avec les mêmes personnes que l'on a affrontées des semaines durant et qui représentaient alors «l'ennemi» ? Comment rétablir un contrat social, dans une société humaine ou dans une entreprise, après de tels évènements, après de tels affrontements ?


Réflexion trente-trois (27 mai 2010)
Sur la morale au regard de l'homme ...

« (...) L'homme en tant qu'être moral, c'est-à-dire, humain au sens strict, se trouve toujours pourvu de règles : bien plus, il est incapable de s'imaginer dans un état sans règles : au-delà des règles, il ne rencontre plus que l'animal à forme plus ou moins humaine.

(...) Seul l'homme suit des règles, parce que seul l'homme peut ne pas les suivre, et en fait, assez souvent ne les suit pas. C'est en tant qu'être violent qu'il est moral, en tant que transgresseur qu'il a conscience qu'il a conscience des règles. 
»
«Philosophie morale», Eric Weil, page 21


J'ai interrogé ce matin mon fils de douze ans sur ce qu'il entendait par le terme de 'morale'. Je ne lui ai pas demandé s'il avait conscience d'être un être moral. Dans ses réponses, il a mélangé hardiment le concept de règles, d'éducation et de morale de fable. La morale regroupait selon lui les règles et les conseils de jeu dans les sports qu'il pratique (ce qu'il faut faire et comment il faut le faire), les remontrances que ses parents (dont je fais partie) lui font régulièrement, les leçons que ses enseignants au collège lui assènent de tant à autre, et enfin ce qu'il faut retenir des histoires dans les livres (la morale de cette histoire est ...). 

Nous avons l'habitude de nous enserrer, nous, nos proches, par le fait de la société, dès notre plus jeune âge, dans un réseau de règles. Intéressant de penser que le concept de loi ne provient que du fait fondateur d'une violation initiale des règles. Ce n'est que parce que l'homme peut ne pas suivre une règle qu'il s'agit d'une règle, que parce qu'il y a transgression qu'il y a reconnaissance des règles.

Je continuerais évidemment cette discussion sur la morale avec mon fils. Accessoirement, il n'a pas fait la liaison avec la religion catholique et le discours qui lui est tenu au catéchisme. Il se limite pour l'instant au système de règles qui lui est imposé, dans lequel on lui fait rentrer de force, dans cette morale qu'on lui inculque. Parlerait-il de la possibilité de transgression qu'il ne se référerait encore qu'à la peur de notre jugement, pas de son propre jugement, sans avoir conscience de l'existence de règles qu'il s'impose lui-même. Il semble ne pas en être encore arrivé à ce point, où il reconnaitrait comme règles propres les règles qu'on lui impose.

Peut-être est-ce un mal et une erreur d'imposer de cette manière des règles à un être humain, même si c'est vraisemblablement la manière dont toute forme de règle a toujours été imposée aux êtres humains !

Comme l'écrivait Eric Weil :

« (...) Ce bien auquel ils soumettent leurs désirs est en effet un bien, le bien des maîtres, des prêtres et des rois, des hommes forts et intelligents, de ceux qui, en pleine conscience de leurs propres aspirations, ont inventé la morale, mais n'y croient pas et n'y ont jamais cru. Les morales dressent des êtres qui se veulent moraux au service de ceux qui se savent a-moraux (...) »
«Philosophie morale», Eric Weil, page 26


En enseignant la morale à mon fils, je le prédestine peut-être à être au service de ceux qui ne la respecteront pas ? Cela rejoint également ma réflexion sur la démocratie et sur la nécessité d'une philosophie qui vienne de nouveau contester les règles de la Cité. Si cette réflexion était pourvue de sens, cela signifierait que la démocratie n'est qu'un concept destiné aux foules pour les occuper au bénéfice de ceux qui nous dirigent.


Réflexion trente-deux (26 mai 2010)
Nouvelles lectures autour du concept de morale ...

« (...) La philosophie surgit quand les hommes en sentent le besoin, besoin né de l'ébranlement de la morale jusqu'alors régnante ; c'est poussé par l'inquiétude que l'homme se met en route vers la philosophie. Et c'est là l'origine de la philosophie, l'origine même de la question s'il faut philosopher et pourquoi. »
«Philosophie morale», Eric Weil, page 12


La réflexion morale me semble inséparable de l'existence humaine. Elle traverse le plus souvent mes actions ; il m'est impossible la plupart du temps de ne pas m'interroger sur les conséquences de mes actes, de mes actions, de mes inactions, de mes dires, voire de mes haines, sur les autres et sur le regard que je peux porter (moi-même ou un autre, éventuellement Dieu) sur mon existence et sur ma vie. Je ne suppose pas qu'il en va de même pour tous mes concitoyens, mais je ne désespère pas du fait qu'une réflexion morale occupe peut-être parfois leurs pensées.

Dans cette idée, je m'étais souvent demandé comment l'existence de cette réflexion philosophique avait-elle pu naître au cours du premier millénaire avant notre ère en Grèce, ou comment pouvaient faire les hommes antérieurement à cette découverte ? La philosophie existait-elle antérieurement à sa popularisation par les philosophes grecs ? Les hommes des civilisations précédentes, en Egypte antique ou en Mésopotamie, avaient-ils les mêmes réflexions, les mêmes interrogations sur le sens de la vie, du bonheur ? La réflexion philosophique existait-elle d'ailleurs dans les civilisations beaucoup plus récentes mais confinées dans des zones géographiques confinées, en Amazonie ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée ?

Ou bien ces hommes vivaient-ils sans s'interroger aucunement sur leurs actions et sur les motifs de leurs actions ?

Mais le questionnement est peut-être autre. Existe-t-il une différence substantielle entre la réflexion philosophique sur la morale et une réflexion religieuse ? Car après tout, s'interroger sur ses actions, n'est-ce pas à la fois une réflexion philosophique mais également une réflexion religieuse. Et on sait que dès le paléolithique, dès les hommes de Néanderthal, il existait une conscience religieuse de l'univers. On peut penser que dès que l'homme vécut en communauté, il eut une pensée religieuse.

Selon Eric Weil, la philosophie surgit à partir du moment où la morale régnante est ébranlée, est interrogée. Ce qui fait que, selon Weil, le philosophe est un traitre à sa communauté du fait qu'il remet en cause la morale régnante au sein de sa communauté. Ainsi l'exemple de Socrate condamné à boire la cigüe, ce qu'il s'oblige à faire pour ne pas trahir cette communauté qu'il questionnait à travers sa philosophie. Avant la réflexion philosophique sur la morale, il y a ainsi l'obéissance absolue et aveugle aux règles de la communauté et aux règles religieuses édictées par (ou en référence à) des divinités ... et parfois il y a la désobéissance pour ceux qui profanent les règles de leur communauté ...

L'un des problèmes posés par la mort de Socrate, c'est bien de savoir jusqu'à quelle limite peut-on et doit-on agir et vivre conformément à ses valeurs, quelles que puisse en être les conséquences pour soi et pour les autres ? Quelle distinction entre morale et religion ? Selon Weil, le questionnement philosophique serait né de la confrontation de morales différentes, je dirais de religions différentes ... La morale et la religion essaient toutes deux de définir les notions de bien et de mal, d'actions bonnes ou mauvaises ; la religion en se basant sur des règles divines édictées à la création du monde, ou lors d'une révélation ; la philosophie en se basant sur l'interrogation de concepts abstraits ...

D'où, de la mise en questionnement de règles divines, l'accusation de traîtrise qui peut viser la personne s'intitulant 'philosophe' ou 'libre penseur' ... La seule excuse à cette traîtrise ne devant pouvoir provenir que d'une perversion des règles morales appliquées dans la communauté de cette personne ... Les valeurs défendues dans la communauté ne pouvant plus paraître valables en regard d'autres règles morales observées ailleurs, ou bien les puissants de la communauté les ayant détourné à leur intention ou leur usage personnel ...

La ressemblance avec notre situation actuelle apparaît alors plus évidente qu'il n'y paraît. Les règles morales édictées au sein de nos communautés par quelques instances suprêmes, supérieures et intemporelles, ne sont plus seulement issues des religions 'révélées' comme le christianisme, l'islam, le boudhisme ou la religion juive ... Il s'agit désormais également de la démocratie, dont l'origine remonte désormais à des évènements fondateurs anciens et idéalisés (la révolution française en France, les pères fondateurs aux Etats-Unis ...). Pourtant, en regardant le fonctionnement de nos sociétés modernes, on ne peut nier la perversion actuelle de leur fonctionnement (l'exemple français s'impose plus naturellement à mes yeux) avec une confiscation du pouvoir par une élite formée dans quelques écoles et s'autoreproduisant à l'identique ...

Le philosophe qui remettrait en cause son fonctionnement risquerait là-aussi de passer pour un traitre à sa communauté, malgré l'échec patent désormais de l'idée même de démocratie ... rejouant en cela l'histoire et la fin de Socrate ... Le retour de la philosophie dans la Cité ?

Réflexion trente-et-une (23 avril 2010)
La pédophilie, le métier de journaliste et le blog de Mazarine Pingeot ...

En lisant il y a quelques temps le blog de Mazarine Pingeot, j'avais aimé son article traitant des rapports entre la morale et l'action ou le politique, appliqués au métier du journalisme. Elle y traitait assez obscurément d'une émission télévisée sur les pédophiles, sur la possibilité pour un journaliste de dénoncer les personnes qu'il y a interviewé, et je ne sais pas trop au fond qu'elle était sa position sur la question, au final de son article (je rejoins en cela Connaissance) ... Mais cela est peut-être plus important sur un sujet aussi important que la pédophilie ... Moins sur d'autres sujets moins sensibles ... Elle y exprimait notamment quelques positions assez intéressantes sur la morale.

«La morale kantienne a cet avantage qu'elle permet d'éluder la question du critère, au profit de l'universalité de la morale, car si la morale n'est pas universelle, alors elle n'est pas : si chacun se revendique d'une morale qui lui est propre, il ne s'agit plus de morale, mais d'un point de vue, d'une opinion, c'est mon bien contre le tien, on tombe dans le relativisme vertigineux des valeurs.»

Hier, en regardant cette émission, un reportage des Infiltrés sur France 2, je me suis rappelé de son article d'il y a deux semaines, et le sujet ne m'a plus paru aussi lointain, irréel, contestable. Contrairement à ce qu'elle pouvait écrire (ou ce que j'en ai compris), il ne s'agissait pas d'une chasse au pédophile, mais d'une émission faisant froid dans le dos où l'on découvre (ou voit) un monde extrêmement glauque de prédateurs abusant d'enfants. Et le débat sur le monstre revient aussi tôt. Ces hommes sont-ils encore des hommes ? Je me suis senti particulièrement mal à l'aise devant ces reportages, et il me semblait même que la prison ne pouvait suffire dans leur cas ... Je comprends les parents d'enfants violentés qui pourraient être tentés de faire justice eux-mêmes sur ces pédophiles et de manière définitive. Je comprends même les véléités présidentielles de leur appliquer la castration médicamenteuse (ou physique ?) ...
http://www.jeanmarcmorandini.com/article-38025-les-infiltres-pedophilie-un-elu-des-yvelines-sera-juge.html
http://www.programme-tv.net/programme/culture-infos/r14107-les-infiltres/2081638-pedophilie-les-predateurs/

On ne ressort pas indemne d'une telle émission. La dénonciation par les journalistes (de l'agence Capa) était la seule supportable après cette émission, car le malaise vient du fait que ces pédophiles puissent donner libre cours à leurs pulsions, que la police soit incapable de les attraper, mais que cela semble malgré tout aussi simple à des journalistes de les approcher et de les rencontrer (mais plusieurs mois d'infiltration).

Le propre de la télévision est malgré tout de nous informer de ce qui se passe à l'autre bout du monde ou aux marges de notre monde. C'est aussi un moyen de mettre en garde nos enfants des dangers qui les guettent ... Et cette réalité fait froid dans le dos : 750.000 prédateurs pédophiles seraient en permanence connectés sur internet dans le monde ... Mais ce n'est pas l'émission qui fait peur ou qui participe à un climat de peur ! C'est la réalité de ces chiffres qui fait peur, la réalité de cette dépravation, de cette monstruosité qui guette nos enfants tapie dans l'ombre d'internet !

Il n'y a parfois pas place pour la morale, mais uniquement pour ce que nous dicte notre conduite, et je ne suis même pas certain que ces pédophiles, surtout ceux qui se décident à passer à l'acte, méritent encore l'appelation d'humain, ou non pas de monstre ... Même si, au fond,  y a-t-il une si grande différence entre la pornographie pédophile et la pornographie tout cours, puisque les deux donnent lieu à des traffics (d'enfants ou de femmes) et à des formes d'esclavagisme, dans lesquelles les enfants comme les femmes ne sont ni consentantes ni ont leur libre-arbitre ?



Saucratès


Mes précédents écrits sur la Morale
1.http://saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2002623-sur_la_morale__1_.html

2.http://saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2002665-sur_la_morale__2_.html

3.http://saucrates.blog4ever.com/blog/lire-article-447196-2002708-sur_la_morale__3_.html



24/06/2012
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